Avec Géostratégix : Chine–États-Unis, Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), et le dessinateur Tommy nous proposent le cinquième volume de la collection Géostratégix. Cette bande dessinée s’intéresse à l’une des grandes questions géopolitiques contemporaines : la rivalité entre les États-Unis et la Chine et ses conséquences sur les équilibres mondiaux.

À travers un récit qui remonte près d’un siècle en arrière, les auteurs reviennent sur la construction progressive de cette relation complexe, passée d’une coopération ponctuelle à une compétition stratégique de plus en plus marquée.

L’ambition est claire : donner des clés de lecture pour comprendre les rapports de force actuels entre ces deux grandes puissances et leurs répercussions à l’échelle internationale. Un sujet particulièrement intéressant, qui fait directement écho aux programmes d’histoire-géographie et aux enjeux abordés en spécialité HGGSP.

Résumé de l’ouvrage

Pourquoi les relations entre les États-Unis et la Chine sont-elles devenues aussi tendues ? Et surtout, cette rivalité peut-elle conduire à un affrontement majeur ?

C’est autour de ces interrogations que s’articule l’ouvrage. Pour comprendre la situation actuelle, Pascal Boniface choisit de revenir sur l’histoire des relations entre les deux pays. Le lecteur découvre ainsi comment leurs rapports ont évolué au gré des transformations politiques, économiques et stratégiques du XXe siècle et du début du XXIe siècle.

La bande dessinée s’appuie notamment sur le concept du « piège de Thucydide ». Cette théorie, popularisée par le politologue Graham Allison, désigne le risque de guerre qui peut apparaître lorsqu’une puissance installée voit émerger un concurrent susceptible de remettre en cause sa domination. Les États-Unis, longtemps première puissance mondiale incontestée, doivent désormais composer avec la montée en puissance chinoise et les ambitions internationales de Pékin.

Cette confrontation ne se limite évidemment pas à une opposition militaire. Les auteurs montrent qu’elle se joue sur de nombreux terrains :
• Le domaine économique et commercial, avec les rivalités commerciales, les droits de douane et la volonté de réduire les dépendances stratégiques.
• La compétition technologique, devenue un enjeu majeur de puissance et de souveraineté.
• La question de Taïwan, point de crispation essentiel entre Washington et Pékin, qui cristallise les tensions militaires et diplomatiques.
• La cybersécurité, nouveau terrain de confrontation et de démonstration de puissance.
• Les enjeux environnementaux et climatiques, qui rappellent que les deux pays sont à la fois concurrents et interdépendants face aux défis mondiaux.

Au fil des pages, on comprend que cette rivalité dépasse largement le cadre des relations bilatérales. Elle contribue à redessiner les alliances, à fragiliser certains équilibres internationaux et à accentuer les divisions dans un monde déjà traversé par de nombreuses crises.

L’ouvrage invite ainsi à réfléchir à l’avenir de l’ordre mondial et à la capacité des deux puissances à contenir leurs rivalités pour éviter une escalade aux conséquences considérables.

Analyse de l’ouvrage : comprendre une rivalité au cœur des enjeux contemporains

J’ai trouvé particulièrement intéressant le choix de replacer les tensions actuelles dans une perspective historique. On pourrait facilement avoir tendance à réduire la rivalité sino-américaine aux événements récents, aux déclarations politiques ou aux tensions commerciales. Pourtant, pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui, il est indispensable de prendre du recul et de revenir sur la construction progressive de cette relation.

C’est précisément ce que permet cette bande dessinée. Elle montre que les relations entre les deux pays ne se résument pas à une opposition permanente. Elles ont connu des périodes de rapprochement, de coopération et de fortes tensions. Cette mise en perspective permet de mieux comprendre les évolutions des rapports de force et les raisons pour lesquelles la situation actuelle est particulièrement sensible.

J’ai également apprécié la diversité des thématiques abordées. La confrontation entre les deux puissances est envisagée dans toute sa complexité : elle est économique, technologique, diplomatique, militaire et environnementale. C’est un point essentiel, car la puissance d’un État ne se mesure plus uniquement à ses capacités militaires. La maîtrise des technologies, le contrôle des ressources stratégiques, l’influence diplomatique ou encore la capacité à imposer ses normes participent pleinement à la puissance et au rayonnement international.

Le recours au piège de Thucydide constitue un fil conducteur intéressant pour donner de la cohérence à l’ensemble. Ce concept permet de réfléchir aux mécanismes qui peuvent conduire deux puissances à l’affrontement. Il offre également une grille de lecture pour comprendre les inquiétudes américaines face à l’affirmation chinoise et les ambitions de Pékin sur la scène internationale. J’ai néanmoins apprécié que cette réflexion ne conduise pas à présenter une guerre entre les deux pays comme une fatalité. La rivalité est profonde, les tensions bien réelles, mais les interdépendances économiques et les défis communs rendent la situation beaucoup plus complexe qu’une simple opposition entre deux adversaires. C’est justement cette complexité qui mérite d’être soulignée.

L’un des intérêts de l’ouvrage réside donc dans sa capacité à rendre intelligibles des relations internationales parfois difficiles à appréhender. Les nombreux enjeux sont abordés de manière accessible, sans pour autant réduire complètement leur complexité. Il ne s’agit pas seulement de raconter une opposition entre deux grandes puissances, mais bien de comprendre comment celle-ci participe à la recomposition du monde.

Des choix graphiques au service du propos

Le format de la bande dessinée est pertinent pour traiter un sujet aussi dense. Les relations internationales, les rapports de force et les stratégies des grandes puissances peuvent parfois sembler abstraits, notamment pour un lectorat qui ne possède pas nécessairement de connaissances préalables en géopolitique.

Le travail de Tommy accompagne efficacement le propos de Pascal Boniface. Le choix d’une bichromie donne une identité visuelle à l’ouvrage et contribue à la cohérence de la narration. Les illustrations permettent de rythmer la lecture et de rendre plus concrètes certaines situations géopolitiques.
J’apprécie particulièrement cette volonté de faire de la bande dessinée un véritable support de transmission des connaissances. Le dessin ne constitue pas un simple habillage : il participe à la compréhension du récit et permet de rendre plus abordables des notions qui peuvent paraître complexes.
Le format favorise également une lecture progressive. On peut avancer dans l’ouvrage sans avoir le sentiment de se retrouver face à un essai universitaire ou à un manuel de géopolitique particulièrement dense. C’est, à mon sens, l’une des grandes forces de cette collection.

Quel intérêt pour une utilisation en classe ?

C’est sans doute l’un des aspects qui m’intéressent le plus dans cet ouvrage en tant qu’enseignante d’histoire-géographie. La rivalité entre la Chine et les États-Unis constitue un sujet particulièrement riche pour travailler sur les relations internationales, la mondialisation et les recompositions géopolitiques contemporaines.

Plusieurs entrées pédagogiques peuvent être envisagées.

En géographie, au lycée, l’ouvrage peut accompagner les réflexions sur la puissance, les acteurs de la mondialisation et les recompositions des équilibres mondiaux. Il permet notamment d’illustrer les différentes dimensions de la puissance et de montrer que la compétition entre États ne se limite pas aux territoires ou aux capacités militaires.

En spécialité HGGSP, il trouve naturellement sa place dans plusieurs thématiques :
• Faire la guerre, faire la paix : les tensions entre les deux puissances, les stratégies de dissuasion et les risques d’escalade.
• De nouveaux espaces de conquête : la compétition technologique et les nouveaux espaces de confrontation.
• Analyser les relations entre États et religions ne constitue pas son entrée principale, mais certaines questions de souveraineté et d’influence peuvent nourrir des réflexions transversales.
• L’environnement, entre exploitation et protection : les relations entre les deux grandes puissances face aux enjeux climatiques.

En histoire-géographie au collège, certains extraits peuvent également être intéressants pour illustrer des notions abordées en classe, notamment la puissance, les échanges internationaux ou les tensions géopolitiques. Le vocabulaire et les explications pourront nécessiter un accompagnement en fonction du niveau des élèves.

J’imagine notamment plusieurs utilisations possibles :
• Proposer quelques planches en complément d’un cours pour illustrer une situation géopolitique.
• Faire travailler les élèves sur les différentes dimensions de la puissance américaine et chinoise.
• Organiser une activité de comparaison des stratégies des deux États.
• Utiliser le concept du piège de Thucydide comme point de départ d’un débat argumenté autour de la question : la rivalité entre deux grandes puissances conduit-elle nécessairement à la guerre ?

La bande dessinée peut également constituer une excellente ressource pour préparer un cours, actualiser ses connaissances ou trouver des exemples concrets à mobiliser dans ses propres séquences. Attention toutefois : comme tout ouvrage de vulgarisation, elle ne remplace pas un travail de contextualisation et de confrontation avec d’autres sources, notamment pour aborder les événements les plus récents.

Conclusion

Avec Géostratégix : Chine–États-Unis, Pascal Boniface et Tommy proposent une bande dessinée de vulgarisation géopolitique particulièrement intéressante pour comprendre l’une des grandes rivalités de notre époque.

J’ai apprécié la mise en perspective historique, la diversité des enjeux abordés et la volonté de rendre accessibles des relations internationales parfois difficiles à décrypter. L’ouvrage permet de prendre du recul sur l’actualité et de mieux comprendre les mécanismes qui façonnent les rapports de force contemporains.

C’est également une ressource que je trouve intéressante dans le cadre de notre enseignement. En tant qu’enseignants, nous sommes régulièrement amenés à chercher des supports différents pour rendre certains sujets plus concrets et donner envie à nos élèves de s’intéresser au monde qui les entoure. Cette bande dessinée répond parfaitement à cette volonté de varier les approches et les supports.

Je recommande donc cette lecture aux enseignants d’histoire-géographie, aux étudiants intéressés par les relations internationales, mais aussi à tous ceux qui souhaitent mieux comprendre les enjeux de la rivalité sino-américaine.

Une lecture accessible, instructive et particulièrement utile pour prendre un peu de hauteur sur une actualité internationale souvent complexe.