Publié chez Steinkis, La bataille du glyphosate : au cœur de la machine à influencer est une enquête de la journaliste et autrice Aurore Gorius, mise en images par le dessinateur David Lopez. Spécialiste des coulisses du pouvoir, Aurore Gorius explore depuis une quinzaine d’années les relations entre les mondes politique, économique et administratif, notamment dans les domaines de la santé et de l’environnement.
À travers l’histoire du glyphosate, dont le Roundup est l’un des produits commerciaux les plus connus, l’album met en lumière les rapports de force entre industriels, scientifiques et responsables politiques, ainsi que les stratégies d’influence déployées pour défendre son utilisation. Il s’intéresse également aux moyens dont disposent les citoyens pour agir. Cette enquête documentée éclaire ainsi les rouages d’une bataille où les intérêts économiques pèsent lourdement sur le débat scientifique et les décisions publiques.
Glyphosate : la fabrication d’une dépendance
L’histoire commence dans les années 1950, avec la synthèse de la molécule de glyphosate par le chimiste suisse Henri Martin. D’abord commercialisée pour ses propriétés détartrantes, elle révèle ensuite son efficacité herbicide. Au début des années 1970, Monsanto lance le Roundup, d’abord utilisé notamment dans les plantations d’hévéas en Malaisie, puis dans les cultures de blé au Royaume-Uni. La firme développe rapidement son marché en vantant l’efficacité du produit et sa prétendue innocuité.
Dans le même temps, l’agriculture française se transforme profondément. Après-guerre, le modèle productiviste, soutenu par la modernisation des exploitations et la Politique agricole commune (PAC), privilégie l’augmentation des rendements. La mécanisation, l’utilisation d’engrais et de pesticides ainsi que l’agrandissement des exploitations bouleversent les paysages, comme ceux de la Beauce, et contribuent à la disparition de nombreuses petites fermes.
Le glyphosate devient progressivement un rouage de ce système. Dans les années 1990, Monsanto commercialise des plantes génétiquement modifiées résistantes à son herbicide, sous la marque Roundup Ready. Il devient alors possible de pulvériser le produit sur les cultures sans détruire les plantes sélectionnées.
Son faible coût contribue également à son succès : selon les chiffres présentés dans l’album, le traitement serait passé d’environ 300 euros par hectare en 1973 à 7 euros aujourd’hui. La dépendance à cet herbicide ne relève donc pas seulement de ses propriétés chimiques : elle s’inscrit dans un modèle agricole qui privilégie la productivité, la simplification du travail et la maîtrise des coûts.
Mais cette réussite commerciale se heurte rapidement aux interrogations sur les conséquences sanitaires et environnementales du produit.
En 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui dépend de l’Organisation mondiale de la santé, classe le glyphosate parmi les substances « probablement cancérogènes pour l’homme ». Monsanto réagit vivement à cette conclusion et multiplie les contre-attaques.
L’album montre comment l’entreprise reprend des méthodes déjà employées par l’industrie du tabac : discréditer les chercheurs, entretenir la controverse et donner l’impression que les connaissances scientifiques restent trop incertaines pour justifier une décision politique.
Le ghostwriting, qui consiste à faire rédiger des études par des industriels avant de les faire signer par des scientifiques reconnus, participe à cette stratégie. Les Monsanto Papers, révélés en 2016, éclairent ces pratiques ainsi que les pressions exercées sur des personnalités publiques. La bataille se joue ainsi autant sur le terrain scientifique que dans la perception du public.
Bruxelles, au cœur des stratégies d’influence
Le deuxième volet nous conduit dans les couloirs des institutions européennes.
La réglementation des pesticides constitue un enjeu majeur pour les industriels, qui cherchent à peser sur les décisions susceptibles de menacer leurs intérêts. L’album décrit le rôle des représentants d’intérêts, leur présence auprès des institutions et les relations qu’ils entretiennent avec les responsables politiques et administratifs. Il évoque notamment les liens entre Monsanto et les organisations représentant l’industrie chimique, comme le Conseil européen de l’industrie chimique (CEFIC).
L’influence ne passe pas uniquement par des rencontres officielles. Les auteurs s’intéressent aussi aux circulations entre les institutions européennes et le secteur privé. Le passage d’anciens responsables politiques vers des fonctions liées au monde des affaires, souvent désigné par le terme de pantouflage, soulève la question des conflits d’intérêts et de l’utilisation de réseaux constitués au cours d’une carrière publique. Les cas de José Manuel Barroso et de Neelie Kroes illustrent les interrogations que suscitent ces trajectoires.
L’enjeu est particulièrement visible lors du renouvellement de l’autorisation du glyphosate. Les évaluations scientifiques, les arbitrages politiques et les pressions économiques s’entremêlent. Les auteurs mettent notamment en regard les conclusions du CIRC et celles des agences européennes chargées d’évaluer les substances et les risques. Ces organismes ne répondent pas exactement aux mêmes questions et n’emploient pas les mêmes méthodes, mais leurs conclusions divergentes alimentent la controverse. La place accordée aux études fournies par les industriels et la transparence de leur évaluation deviennent alors des sujets essentiels.
En novembre 2023, la Commission européenne renouvelle finalement l’autorisation du glyphosate pour dix ans, jusqu’au 15 décembre 2033. Cette décision, prise au terme d’un processus marqué par les désaccords entre États membres, donne toute sa portée à l’enquête : comment garantir l’indépendance des décisions publiques lorsque des intérêts économiques puissants disposent de moyens considérables pour défendre leurs positions ?
Lanceurs d’alerte et citoyens : quels moyens d’action ?
Face à cette puissance d’influence, l’album ne se limite pas au constat d’un rapport de force défavorable. Il donne également une place à celles et ceux qui cherchent à révéler les pratiques des industriels et à faire évoluer les décisions.
La journaliste Carey Gillam, par exemple, utilise dès 2010 les procédures d’accès aux documents administratifs américains pour enquêter sur Monsanto. La juriste Marie Toussaint, à travers ses engagements et son travail autour du Pesticide Gate, contribue à rendre ces enjeux visibles dans le débat public. Martin Pigeon, spécialiste des lobbies et des institutions européennes, apporte également un éclairage sur les mécanismes d’influence à Bruxelles.
Les conséquences humaines donnent une dimension concrète à cette bataille. L’histoire de la famille Grataloup, dont l’enfant est né avec de graves malformations après une exposition prénatale à des pesticides, rappelle que les interrogations ne concernent pas seulement les agriculteurs qui manipulent les produits.
Les riverains peuvent eux aussi être exposés. La reconnaissance de certaines maladies professionnelles et les travaux scientifiques sur les liens entre exposition aux pesticides et problèmes de santé soulignent l’importance de poursuivre les recherches, d’informer les populations et de mieux protéger les personnes concernées.
Reste la question des alternatives. Les auteurs évoquent notamment l’agroécologie, qui cherche à s’appuyer davantage sur le fonctionnement des écosystèmes, la biodiversité et les interactions entre les espèces. Il ne s’agit pas de présenter la transition comme simple ou immédiate : changer de modèle suppose de faire évoluer les pratiques agricoles, les conditions économiques et les politiques publiques. Mais l’existence d’autres approches rappelle que le recours systématique aux herbicides n’est pas une fatalité. En donnant à voir les initiatives citoyennes et les solutions possibles, l’album invite le lecteur à dépasser le sentiment d’impuissance et à s’interroger sur son propre pouvoir d’action.
Une enquête éclairante, portée par un dessin remarquable
On appréciera la manière dont Aurore Gorius rend accessibles des mécanismes d’influence parfois complexes, sans perdre de vue les enjeux sanitaires, environnementaux et démocratiques.
Le récit fait comprendre que la persistance du glyphosate ne s’explique pas uniquement par ses propriétés et son coût : elle tient aussi à la capacité d’un secteur industriel à défendre ses intérêts, à façonner le débat public et à peser sur les décisions politiques. La question centrale dépasse donc le seul cas de cet herbicide : elle porte sur la place des intérêts privés dans l’élaboration des politiques publiques.
Le dessin de David Lopez accompagne très efficacement cette enquête. Expressif, très soigné dans son travail sur les couleurs, le découpage contribue à donner du rythme au récit et à rendre lisibles les changements de lieux, d’acteurs et d’échelles. La mise en images des coulisses du pouvoir évite que les explications ne deviennent trop abstraites et maintient l’intérêt tout au long de l’album. La très belle couverture donne le ton de l’album, qui dénonce les menaces que fait peser l’utilisation du glyphosate sur la biodiversité, mais aussi sur la santé humaine et animale, avec le soutien des pouvoirs publics.
La bataille du glyphosate ne peut qu’intéresser les enseignants et il trouvera sa place dans les CDI des lycées. En géographie, il permet d’aborder les transformations des espaces agricoles et les limites du modèle productiviste ; dans le cadre de l’éducation au développement durable (EDD), il ouvre des pistes de réflexion sur la biodiversité, la santé et les alternatives agricoles. Il constitue un support stimulant pour travailler l’esprit critique, en interrogeant les liens entre expertise scientifique, communication industrielle et décision démocratique.



