Publié chez Casterman en partenariat avec La Revue Dessinée, La France Empire. Enquêtes sur les blessures des territoires colonisés rassemble huit enquêtes journalistiques illustrées, initialement parues dans La Revue Dessinée. Chaque récit associe le travail d’un journaliste et d’un dessinateur afin de mettre en images une enquête historique fondée sur des témoignages, des archives et des recherches approfondies. L’ouvrage donne la parole aux premiers concernés – victimes, descendants, chercheurs, militants ou simples témoins – pour montrer que les violences de l’empire colonial français continuent de produire des effets bien au-delà des indépendances. Plus de soixante ans après les accords de Genève et d’Évian, les auteurs défendent l’idée que les héritages de la colonisation continuent de marquer profondément les sociétés concernées. Massacres, violences sexuelles, essais nucléaires, politiques d’assimilation ou pillages patrimoniaux demeurent au cœur des mémoires et des revendications de reconnaissance. À travers ces enquêtes, l’ouvrage entend documenter ce déni et contribuer à une meilleure compréhension des héritages de la colonisation.

Huit enquêtes, un même fil conducteur : les blessures de l’Empire

Les huit enquêtes explorent différents territoires de l’ancien empire colonial français tout en poursuivant un objectif commun : donner la parole à celles et ceux qui portent encore les traces de cette histoire, qu’il s’agisse de témoins, de victimes, de descendants, de chercheurs ou de militants. Témoignages, archives et recherches historiques nourrissent chaque récit, dont la mise en bande dessinée rend ces sujets accessibles sans renoncer à leur rigueur.

Charlie Dupiot, accompagné au dessin par Aude Massot, ouvre l’album avec Sénégal – La mort en prime. Les auteurs retracent le destin des tirailleurs dits « sénégalais », recrutés dans plusieurs colonies africaines pour combattre sous le drapeau français durant la Seconde Guerre mondiale, puis rapatriés au camp de Thiaroye, au Sénégal. Ils reviennent sur les événements qui conduisent au massacre de ces soldats alors qu’ils réclamaient simplement le versement de leur solde. Le récit montre combien cet épisode est longtemps resté occulté dans la mémoire nationale et souligne les difficultés à établir précisément le nombre de victimes.

Florence Beaugé et Aurel consacrent ensuite Algérie – Le non-dit du viol aux violences sexuelles commises pendant la guerre d’Algérie. À partir du témoignage de Louisette Ighilahriz et d’autres victimes, ils révèlent comment le viol fut utilisé comme arme de guerre, mais aussi comme moyen de domination et d’humiliation. Le chapitre montre pourquoi cette réalité est restée si longtemps absente des mémoires française et algérienne et met en lumière le long combat des victimes pour faire reconnaître ces violences.

Dans Polynésie – Bombe à retardement, Tomas Statius et Loïc Sécheresse reviennent sur le transfert des essais nucléaires français vers les atolls polynésiens après l’indépendance de l’Algérie. Leur enquête met en évidence les conséquences sanitaires et environnementales des expérimentations, les contaminations subies par les populations et les militaires, ainsi que leur combat pour obtenir vérité, reconnaissance et indemnisation.

Clémentine Méténier et Margot Hemerich, dans leur chapitre La Réunion : Allons enfants !, étudient les déplacements d’enfants réunionnais vers la métropole entre les années 1960 et 1980. Ils sont envoyés dans des départements ruraux de la diagonale du vide, notamment dans la Creuse, où ils sont placés en familles d’accueil ou en institutions. Présentée comme une politique de protection et de rééquilibrage territorial, cette mobilité entraîne en réalité des ruptures familiales et un fort déracinement culturel. Le chapitre souligne enfin des conséquences durables : souffrances, isolement et mémoire d’une injustice.

Avec Guyane – Prière d’être français, Hélène Ferrarini et Damien Cuvillier montrent que la violence coloniale passe aussi par l’assimilation culturelle. Jusqu’en 2023, des milliers d’enfants autochtones furent placés dans des pensionnats catholiques où ils devaient abandonner leur langue, leur culture et leur identité afin d’adopter les normes françaises. Le récit souligne les conséquences durables de cette politique sur la transmission des langues, des traditions et des liens familiaux.

Dans Nouvelle-Calédonie – Demain, c’est loin, Jenny Briffa et Florent Grouazel donnent la parole à une jeunesse confrontée aux fractures sociales, aux difficultés économiques et aux incertitudes d’un processus de décolonisation toujours inachevé. Les témoignages mettent en évidence le poids de l’histoire coloniale dans les inégalités actuelles, les interrogations identitaires et les tensions entourant l’avenir institutionnel de l’archipel.

Justine Rodier, illustrée par Sara Quod, revient avec La Réunion – L’autre esclavage sur le système de l’engagisme mis en place après l’abolition de l’esclavage qui conduisit des centaines de milliers de travailleurs, principalement originaires d’Inde, à remplacer les esclaves dans les plantations de La Réunion, dans des conditions souvent très proches du travail forcé. L’enquête décrit leurs conditions de vie et de travail, les formes d’exploitation auxquelles ils furent soumis et montre comment leurs descendants œuvrent aujourd’hui pour faire reconnaître cette histoire longtemps restée dans l’ombre.

Enfin, Hélène Ferrarini et Damien Cuvillier concluent avec Afrique – Pillage à l’œuvre, une enquête consacrée aux objets acquis durant la période coloniale et aujourd’hui conservés dans les musées français. Les auteurs retracent les conditions dans lesquelles ces œuvres ont été collectées, achetées sous la contrainte ou saisies, et interrogent les enjeux historiques, culturels, patrimoniaux et politiques liés à leur restitution.

Chaque enquête est prolongée par une double page documentaire particulièrement réussie qui synthétise les connaissances essentielles, replace les faits dans leur contexte historique et offre au lecteur des repères clairs et pédagogiques. L’ensemble met ainsi en évidence la diversité des héritages de la colonisation française et montre que leurs conséquences continuent de nourrir, aujourd’hui encore, des revendications de justice, de mémoire et de reconnaissance.

Un ouvrage engagé qui invite à la réflexion

La France Empire est un ouvrage remarquable, aussi bien par la qualité de son travail graphique que par la rigueur de ses enquêtes.

Les récits reposent sur une documentation solide et sur une grande diversité de témoignages, ce qui leur confère une véritable profondeur historique et humaine. Les auteurs portent un regard résolument critique sur l’histoire coloniale française, mettant en évidence les responsabilités de l’État, ses silences, son manque d’action et parfois ses mensonges. L’ouvrage défend clairement l’idée d’un « passé qui ne passe pas », dont les blessures restent ouvertes faute d’une reconnaissance pleine et entière. Si cette approche est incontestablement à charge contre le déni de la France, elle ne se limite pas à une dénonciation : la diversité des témoignages, des points de vue et des analyses permet au lecteur de construire sa propre réflexion. Les doubles pages documentaires qui clôturent chaque chapitre constituent enfin un véritable atout pédagogique, en offrant des repères historiques solides et accessibles.

La pluralité des styles graphiques constitue l’un des grands atouts de l’ouvrage : chaque dessinateur imprime sa sensibilité et son univers visuel au récit qui lui est confié, renforçant ainsi l’identité de chaque chapitre sans nuire à la cohérence de l’ensemble. Cette richesse esthétique est parfaitement annoncée par la couverture de Fabien Roché, qui résume à elle seule la démarche de l’ouvrage. Inspirée de la toile de Jouy – ce tissu imprimé emblématique du patrimoine français, traditionnellement orné de scènes bucoliques et idéalisées –, elle en détourne les codes pour y faire apparaître les violences de l’histoire coloniale. Ce contraste entre une esthétique raffinée, associée à un certain art de vivre à la française, et la représentation des réalités de l’Empire annonce d’emblée le regard critique porté par l’ouvrage sur le passé colonial.

Par la qualité de ses enquêtes, la richesse de sa documentation, la diversité de ses approches graphiques et l’efficacité du format du roman graphique, La France Empire constitue un support particulièrement précieux pour les enseignants d’histoire-géographie comme pour les élèves de lycée. Il permet d’aborder de manière concrète les mémoires de la colonisation, leurs conflits, leurs silences et leurs enjeux contemporains, tout en développant l’esprit critique des élèves. L’alternance entre récit dessiné, témoignages et synthèses documentaires rend des sujets parfois complexes plus accessibles sans sacrifier la rigueur historique. Cet ouvrage apparaît ainsi comme un excellent outil pour accompagner l’étude des mémoires coloniales et nourrir une réflexion citoyenne sur les héritages de l’empire français.