Cette Biographie impossible de Marc Bloch est la réédition augmentée du catalogue de l’exposition « Marc Bloch historien et résistant « . Elle a été montée à Bourg-Hem avant de circuler entre 1994 et 1997. Étienne Bloch, gardien de la mémoire familiale, appuie l’exposition et ce catalogue qui rencontre, cependant, un trop modeste succès. L’annonce de la panthéonisation de Marc et Simonne Bloch et la volonté d’Alfredo Cruz Ramirez, chercheur en muséologie, permettent cette publication. L’œuvre de l’historien n’y occupe que l’ultime partie. L’album est, avant tout, conçu pour permettre de découvrir l’homme et ses proches à travers des documents d’archives remarquables. Un travail exceptionnel à la rencontre de Marc Bloch.
« Une archi-vie »
Ainsi que l’écrit l’archiviste Yann Potin : « Les archives de Marc Bloch se sont substituées à son corps réel dès 1944 ». Elles témoignent à la fois de l’homme et de l’histoire. Spoliées par les nazis en avril 1942 dans l’appartement familial réquisitionné, elles rejoignent les butins de guerre des Soviétiques en mai 1945. Cependant, il faut attendre 1994 pour que neuf cartons de 111 dossiers rentrent de Moscou. À la Libération, seulement 2 000 des 5 000 à 7 000 livres disparus de la rue de Sèvres ont été restitués. À leur retour, Étienne Bloch les a transmis à la bibliothèque Halphen de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Le fondateur de l’Association Marc Bloch n’a eu de cesse de rassembler les documents de son père. C’est une somme énorme d’archives qu’il offre à l’École normale supérieure dès 1946, dont elle ne sait quoi faire. Tout le reste se disperse au fil du temps et des transmissions. Encore aujourd’hui, il n’existe pas de fonds unique Marc Bloch. Ces archives sont donc à l’image de l’homme qui les a composées. Ainsi, comme Jacques Le Goff l’écrit dans la première préface de 1997 : « Marc Bloch est un historien européen » (…) « L’histoire se construit autant sur les manques que sur les présences ».
Le temps de la construction
Les arbres généalogiques de Marc et Simonne racontent des destinées familiales. En 1791, Gabriel Bloch, juif alsacien, devient citoyen français. Marc, son fils né en 1816, entre à L’École Normale de Nancy. Un demi-siècle plus tard, celui qui porte le prénom de son grand-père naît à Paris et suit la voie de son père Auguste. Ce dernier est un étudiant brillant, un historien prestigieux pour qui la chaire d’histoire ancienne est créée à La Sorbonne.
À l’inverse, il est plus complexe de suivre les traces de la famille Vidal. En effet, la tradition y veut que le fils aîné récupère les archives personnelles. Au XVIIIe siècle, une génération de négociants se met en place. Puis, les descendants deviennent ingénieurs avec une réelle aisance financière. Simonne naît dans une famille bourgeoise et prend la pose pour Séréni le photographe bordelais.
Les photographies sont aussi une fenêtre sur l’enfance de Marc Bloch. Au fil du temps, elles sont devenues les ultimes traces de cette époque où » la vie est si douce « . En 1888, il pose à son tour avec son frère aîné sur un faux rocher. Plus tard, âgé de dix ans, il se repose à flanc de colline aux côtés de son père : la famille parcourt la France et les pays voisins. Ensuite, c’est le livret scolaire de l’élève Marc Bloch, en classe de 2nde à Louis-Le-Grand, qui plonge le lecteur dans une nouvelle facette de cet adolescent. Tous, professeurs et chef d’établissement, s’accordent sur l’intelligence et le jugement du lycéen prometteur. Ce dernier occupe les premières places des tableaux d’honneur. Son entrée à l’ENS, l’agrégation en 1908 et la bourse Thiers closent une époque.
D’une guerre à l’autre
La photographie de Marc Bloch sergent (1914) et celle prise à Alger (1916-1917) racontent la Première Guerre mondiale du jeune enseignant. Mobilisé dès le 1er août 1914, il participe à la bataille de la Somme en 1916. Après Alger, il rejoint le Chemin des Dames en 1917. Puis, ce sera la Champagne, Amiens, Villers-Cotterêts avant la démobilisation en 1919. Le récit de sa guerre est dans une lettre à Étienne datée de 1936 : elle nous fait entrer dans l’intimité d’un historien combattant et d’un père. Ailleurs, quelques photographies prises sur le front, une carte postale récupérée sur un soldat allemand et conservée par l’historien.
» C’est Strasbourg qui fit Marc Bloch » écrit Étienne. Le fils fait revivre ses propres souvenirs dans cet ouvrage. À nouveau, des photographies : celle du couple sur le balcon du 59, allée de la Robersau ; le bureau où, pendant de nombreuses années, l’historien travaille. L’université de Strasbourg est à reconstruire et Marc Bloch » yeux malicieux, voix haute » y prend part. Il s’y lie d’amitié avec Lucien Febvre, devenu aussi son compagnon de promenade. C’est cette ville qui voit le début de l’aventure des Annales d’histoire économique et sociale. Ici naissent les six enfants du couple avant que leur père soit nommé à La Sorbonne en 1936.
Une nouvelle vie commence pour la famille. Nommé sur la chaire d’histoire économique, il enchaîne aussi les conférences à l’étranger. Il prend plaisir à enseigner à l’École normale supérieure de Saint-Cloud et celle de Fontenay-aux-Roses. Les témoignages se succèdent dans le catalogue : il était « un initiateur « , dans son enseignement, « tout ce qui touchait l’homme avait là sa place » ( Bulletin de l’Association amicale des anciennes élèves de Fontenay-aux-Roses, 1946). Plus loin, c’est Pierre Goubert, en 1996, qui se souvient : « nous découvrions son regard (…) : lumière, intuition, profondeur, rigueur « .
Dilexit veritatem
Dès le 23 août 1939, Marc Bloch est mobilisé. En juillet 1940, il est à Rennes quand les Allemands pénètrent dans la ville. Il réussit à rejoindre la zone sud pour y être démobilisé le 11 juillet. Il enseigne à Clermont-Ferrand et à Montpellier usant de l’article 8 du statut des Juifs de 1940. Les fac-similés des arrêtés à l’en-tête du ministère de l’Éducation nationale installé à Vichy l’attestent. Il échoue dans le projet de s’exiler aux États-Unis avec toute sa famille en juillet 1940. Étienne écrit d’ailleurs que son père n’y tenait pas particulièrement… Tout le monde rejoint la Creuse en novembre 1942. C’est là que l’enseignant fait valoir ses droits à la retraite au 1er janvier 1944 à 58 ans.
Dans les deux villes où il enseigne, il participe à la résistance. Cependant, c’est à Lyon qu’il rejoint Franc-Tireur. Sa plume et sa rigueur sont au service de la propagande et de l’organisation. Il prépare le débarquement, pense le cloisonnement des différentes cellules de la résistance. Il participe même à plusieurs réunions du CGE, créé par Jean Moulin, à Paris. Ses multiples activités ne l’empêchent pas de continuer à publier dans les Annales sous le pseudonyme de M. Feugères (1941-1942). Arrêté, torturé, il est assassiné, avec 29 autres résistants dont le nom sur le monument aux morts de Saint Didier de Formans, le 16 juin 1944. Un héros parmi les autres.
Mais, pour clore cette biographie impossible, Étienne Bloch a fait le choix de partager ses souvenirs. Ici, celui de son père son « piètre conducteur » et « véritable touriste dès 1930″ . Dans la maison de Bourg-d’Hem, la famille au complet s’y fabrique de nouvelles racines. En 1943, Marc Bloch, dans une lettre à sa fille aînée Alice, se révèle un père attentionné et affectueux. Elle devient, après le décès de ses parents, la tutrice des deux derniers enfants Bloch. Ainsi, elle incarne ainsi la continuité de l’histoire familiale. Désormais, elle repose dans le même caveau que son père loin de Simonne. Décédée seule, le 2 juillet 1944, le corps de cette dernière n’a jamais été retrouvé.



