Publié en 2014 puis réédité dans la collection Tempus des éditions Perrin, La France libre fut africaine d’Éric Jennings propose une relecture originale de l’histoire de la France libre en déplaçant le regard traditionnellement porté sur ce mouvement. Le titre, qui reprend une formule de Jacques Soustelle, ancien compagnon de la France libre, résume la thèse centrale de l’ouvrage : entre 1940 et 1943, l’Afrique constitue le principal socle territorial, militaire et matériel de la France libre. Affirmer que « la France libre fut africaine » ne signifie pas que le mouvement relève exclusivement du fait colonial, mais que les territoires de l’empire situés en Afrique jouèrent un rôle fondateur, longtemps sous-estimé dans les récits dominants.
Longtemps, l’histoire de la France libre s’est écrite selon une géographie relativement stable : Londres comme épicentre mais rarement Brazzaville, Fort-Lamy, Douala ou Bangui. Cette représentation, largement héritée du récit gaullien, a été enrichie par les travaux de Jean-Louis Crémieux-Brilhac sur la construction politique et militaire du mouvement, ainsi que par les recherches consacrées à la Résistance intérieure. Toutefois, le renouvellement récent de l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale, sous l’influence de l’histoire impériale et de l’histoire globale, a conduit à réévaluer le rôle des empires coloniaux dans le conflit. C’est dans cette dynamique que s’inscrit le travail d’Éric Jennings.
Historien à l’université de Toronto et spécialiste de l’histoire coloniale française pendant la Seconde Guerre mondiale, Eric Jennings poursuit une réflexion sur les rapports entre Empire, guerre et pouvoirs politiques. Après avoir étudié les territoires coloniaux demeurés fidèles à Vichy, il s’intéresse ici à ceux qui rejoignirent la France libre. Son objectif est clairement formulé : « faire ressortir une réalité étrangement occultée : l’africanité de la première France Libre ». Il ne s’agit pas de nier le rôle de l’appel du 18 juin ni l’importance de Londres, mais de montrer que, jusqu’en 1943, la France libre ne peut être comprise sans les territoires ralliés d’Afrique, qui lui fournissent des ressources, des combattants et les infrastructures nécessaires à son organisation militaire. Comme il l’écrit lui-même : « l’AEF et le Cameroun ont (…) été appelés jusqu’en 1943 à compenser la quasi-totalité de l’empire, mais également la métropole, hors combat elle aussi. C’est donc à la fois pour sa contribution à l’effort de guerre allié, et en raison de l’africanité méconnue du mouvement gaulliste de 1940 à 1943, que l’histoire de l’Afrique française libre interpelle. Elle présente à ce titre une correction au mythe d’une résistance essentiellement londonienne et métropolitaine. »
En plaçant l’Afrique équatoriale française (AEF) et le Cameroun au cœur de sa démonstration, Éric Jennings inverse ainsi la perspective habituellement retenue. La métropole occupée cesse d’être l’unique point de référence d’une histoire dont les principaux foyers se situent également à Brazzaville, Fort-Lamy, Douala ou Bangui. Fondé sur des recherches menées dans des archives françaises, britanniques, américaines, allemandes, congolaises et camerounaises, La France libre fut africaine s’impose comme une contribution majeure au renouvellement de l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale. Par l’ampleur de sa documentation et le déplacement du regard qu’il propose, l’ouvrage se situe à la croisée de l’histoire de la guerre, de l’histoire coloniale, des études africaines et de l’histoire des mémoires.
Balbutiements et enracinement de la France libre en Afrique
À l’été 1940, la France libre n’est encore qu’une promesse politique. Si l’appel du 18 juin possède une immense portée symbolique, il ne suffit pas à fonder une autorité reconnue sur le plan international. Comme le rappelle Éric Jennings, un État ne peut exister sans territoire ni population. Or, après la défaite, de Gaulle ne dispose ni de l’un ni de l’autre.
Ce vide est comblé par les ralliements du Tchad, du Cameroun, du Moyen-Congo puis de l’Oubangui-Chari entre le 26 et le 29 août 1940 – les « Trois Glorieuses » –, avant celui du Gabon quelques mois plus tard. Eric Jennings résume cet enjeu en affirmant que l’Afrique française libre naît davantage à Fort-Lamy qu’à Londres. La formule souligne que l’histoire institutionnelle de la France libre ne peut être comprise sans son ancrage africain.
L’auteur déconstruit ainsi l’image d’une France libre essentiellement britannique. Londres offre un refuge politique, une protection diplomatique et des moyens de communication, mais ne fournit ni souveraineté territoriale, ni ressources propres, ni véritable appareil administratif français. À l’inverse, l’Afrique équatoriale française et le Cameroun deviennent rapidement le socle territorial du mouvement. Brazzaville s’impose comme une capitale politique où se met en place le Conseil de défense de l’Empire et où est revendiquée la continuité de la légitimité républicaine face au régime de Vichy.
Cette démonstration éclaire également les débats de juin 1940. En filigrane, Eric Jennings montre que l’opposition entre les partisans de l’armistice et ceux de la poursuite de la guerre porte aussi sur la place de l’Empire dans l’avenir de la France. Là où Weygand et Pétain refusent d’en faire le support de la continuation du combat, de Gaulle comprend que la survie politique de la France passe désormais par ses territoires ultramarins. Cette lecture déplace ainsi le centre de gravité de la naissance de la France libre, sans jamais tomber dans une réécriture militante.
Le ralliement africain ne constitue pas seulement une étape militaire : il fonde progressivement la crédibilité internationale du mouvement gaulliste. Sans territoire, de Gaulle n’est guère plus, selon la formule de Jean Lacouture reprise par Eric Jennings, qu’un « squatteur sur les rives de la Tamise ». Avec l’Afrique équatoriale française, il devient le chef d’un État en formation, doté d’une administration, d’une armée et d’une population de plusieurs millions d’habitants.
Cette légitimité demeure toutefois fragile. Les Britanniques restent prudents, les États-Unis continuent longtemps de reconnaître Vichy et plusieurs colonies refusent encore de rallier la France libre, comme l’illustre l’échec de Dakar en septembre 1940. Rien n’est donc acquis à l’automne de cette année.
L’analyse de la guerre du Gabon est particulièrement éclairante. Eric Jennings refuse toute lecture héroïque : le conflit apparaît avant tout comme une guerre civile française outre-mer, révélatrice des profondes divisions qui traversent alors les milieux coloniaux. Loin d’une adhésion unanime au gaullisme, les choix politiques demeurent souvent hésitants et sont parfois davantage déterminés par les circonstances locales que par des convictions idéologiques. L’un des apports majeurs de l’ouvrage réside précisément dans cette restitution des ambiguïtés et des contradictions de la France libre naissante.
Alors que l’historiographie traditionnelle insiste volontiers sur l’unité retrouvée autour de la Croix de Lorraine, Eric Jennings révèle les rivalités entre administrateurs, les oppositions entre civils et militaires, les fidélités persistantes envers Vichy, ainsi que les conflits de personnes et de compétences qui agitent la France libre.
L’auteur accorde également une attention particulière aux réalités sociales de la colonie. Les Européens installés en Afrique ne forment nullement un bloc homogène : certains rallient très tôt de Gaulle, tandis que d’autres demeurent attachés à Vichy jusqu’en 1942, voire au-delà. Les tensions religieuses, les prises de position de certains missionnaires ou les difficultés rencontrées par l’administration gaulliste témoignent d’une société coloniale profondément divisée.
Le regard porté sur les Africains est aussi analysé. Eric Jennings rappelle qu’ils ne sont jamais de simples figurants de l’histoire française. Ils observent les affrontements entre Européens, interprètent les événements selon leurs propres références et commencent à remettre en question l’autorité coloniale. Voir des administrateurs blancs s’opposer les armes à la main contribue à fragiliser un ordre politique jusque-là présenté comme immuable. Sans céder à une lecture téléologique, l’auteur montre ainsi que la guerre ouvre une première brèche dans les certitudes coloniales et transforme progressivement les représentations, tant du côté des colonisateurs que des colonisés.
La guerre
Après avoir montré comment l’Afrique permit à la France libre d’acquérir une existence politique, Éric Jennings s’intéresse à ce qu’elle lui apporta concrètement dans la conduite de la guerre. Les opérations militaires ne sont jamais étudiées isolément, mais replacées dans leur contexte colonial, économique et humain. Loin d’une histoire-bataille traditionnelle, Éric Jennings s’attache à comprendre les conditions qui rendirent possibles les premières victoires de la France libre.
Cette deuxième partie rappelle que les premiers succès français contre les forces de l’Axe furent d’abord des succès africains. Lorsque les troupes de Leclerc quittent Fort-Lamy pour rejoindre Koufra, elles ne partent pas d’une base britannique, mais d’un territoire administré par la France libre depuis plusieurs mois.
Éric Jennings montre que l’épisode de Koufra, souvent réduit au célèbre serment prononcé par Leclerc en mars 1941, prend une signification nouvelle lorsqu’il est replacé dans cette perspective. Si l’objectif militaire demeure modeste – la prise d’un poste italien isolé au cœur du désert libyen –, l’enjeu politique est considérable : la France prouve qu’elle est de nouveau capable de combattre. Le serment de Koufra apparaît ainsi moins comme un simple moment héroïque que comme l’affirmation d’une souveraineté retrouvée grâce au soutien des territoires africains.
Éric Jennings rappelle également que, sur les quelque quatre cents hommes engagés dans cette opération, près de trois cents sont des soldats africains. Cette donnée relativise une mémoire nationale longtemps centrée sur quelques figures européennes devenues emblématiques.
L’analyse se prolonge avec les campagnes d’Érythrée, de Libye et de Tunisie. Sans minimiser le rôle des officiers français, Éric Jennings redonne toute leur place aux tirailleurs, aux chauffeurs, aux interprètes, aux guides et aux porteurs africains, dont l’action se révèle indispensable dans des environnements particulièrement difficiles. Il ne s’agit plus seulement d’écrire l’histoire de Leclerc ou de la future 2e DB, mais celle d’une armée coloniale au sein de laquelle les Africains constituent longtemps la majorité des effectifs.
Éric Jennings apporte ensuite des nuances essentielles à l’image parfois idéalisée des Forces françaises libres en montrant que leur constitution demeure profondément marquée par les pratiques coloniales héritées de la IIIe République.
Le recrutement en offre un exemple révélateur. Les archives exploitées par Éric Jennings mettent en évidence toute l’ambiguïté de la notion d’« engagement volontaire ». Certains Africains rejoignent effectivement les Forces françaises libres par choix, mus par le patriotisme, le désir d’échapper au travail forcé ou l’espoir d’acquérir une qualification. Dans de nombreux cas, toutefois, les recrutements reposent sur les méthodes habituelles de l’administration coloniale : quotas imposés aux chefs locaux, pressions administratives, désignations autoritaires et parfois véritable contrainte.
Éric Jennings souligne également les spécificités du Cameroun, territoire placé sous mandat de la Société des Nations. La conscription y étant juridiquement interdite, les autorités françaises contournent cette difficulté en présentant comme volontaires des recrutements qui ne le sont pas toujours réellement. L’analyse met ainsi en lumière les tensions permanentes entre les impératifs militaires et le respect du droit international.
Cette approche permet d’éviter deux écueils : présenter les combattants africains comme des volontaires unanimes ou, à l’inverse, ne voir en eux que des victimes passives de la domination coloniale. Éric Jennings restitue au contraire la diversité de leurs motivations, où se mêlent adhésion, opportunité sociale, contrainte et adaptation aux circonstances.
L’ouvrage accorde également une place importante aux représentations raciales qui continuent de structurer le commandement militaire. Éric Jennings n’élude pas les préjugés de plusieurs responsables français, y compris parmi les figures les plus célèbres. Les conceptions de Leclerc sur les soldats africains, sa conviction qu’un encadrement européen important demeure nécessaire ou encore ses réticences à promouvoir des sous-officiers noirs témoignent du poids persistant des mentalités coloniales au sein même de la France libre.
Toutefois, Éric Jennings ne cherche pas à disqualifier ces chefs militaires. Il replace leurs positions dans le contexte intellectuel de l’époque tout en montrant leurs conséquences concrètes sur l’organisation des unités, les possibilités d’avancement et la répartition des responsabilités.
Éric Jennings revient enfin sur la question du « blanchiment » des troupes à partir de 1943. L’expression, désormais bien connue grâce aux travaux consacrés aux tirailleurs coloniaux, est replacée dans une évolution plus longue. L’arrivée massive des troupes d’Afrique du Nord ainsi que les exigences américaines concernant la composition des unités engagées en Europe contribuent progressivement à marginaliser les soldats d’Afrique équatoriale, pourtant essentiels aux débuts de la France libre.
Cette évolution éclaire les mécanismes de construction de la mémoire nationale. Les campagnes de Normandie ou d’Alsace, davantage présentes dans les récits commémoratifs, finissent par éclipser les combats menés depuis le Tchad ou le Cameroun.
Eric Jennings rappelle que les victoires de la France libre ne peuvent être comprises sans prendre en compte les hommes qui les rendent possibles, leurs conditions de recrutement, leur formation, leur équipement, mais aussi les rapports de domination qui continuent de structurer l’armée française. Au fil des pages s’impose ainsi une idée forte : la France libre ne fut pas seulement accueillie par l’Afrique ; elle combattit grâce à elle.
Extraction des ressources, dérives de guerre et vécus africains
Si les deux premières parties montrent que l’Afrique fournit à la France libre un territoire, une administration et des soldats, la troisième en révèle l’envers du décor. Comment soutenir l’effort de guerre lorsque l’on est coupé de la métropole, privé de son industrie et largement dépendant des Alliés ? Éric Jennings répond à cette question en montrant que la survie de la France libre repose sur une mobilisation massive des ressources africaines.
Délaissant les champs de bataille, Éric Jennings suit désormais les circuits du caoutchouc, de l’or, du coton ou de l’ivoire. Ce changement d’échelle permet de saisir la guerre comme un phénomène économique global, capable de transformer durablement les sociétés africaines.
L’étude consacrée au caoutchouc est particulièrement révélatrice. La rupture des approvisionnements asiatiques, provoquée par les conquêtes japonaises, confère une importance stratégique aux lianes à caoutchouc d’Afrique équatoriale. Les autorités de la France libre organisent alors une vaste mobilisation des populations afin d’accroître les récoltes. L’exploitation des archives administratives montre les conséquences concrètes de cette politique : dans de nombreuses régions, des milliers d’hommes sont réquisitionnés pendant plusieurs semaines pour parcourir la forêt, tandis que les objectifs de production ne cessent d’être revus à la hausse et que les administrateurs coloniaux subissent eux-mêmes la pression des autorités installées à Brazzaville.
Éric Jennings souligne ici un paradoxe majeur. Alors que la France libre entend incarner le retour aux valeurs républicaines face à Vichy, elle reprend largement les instruments coercitifs de l’administration coloniale : travail obligatoire, prestations imposées et réquisitions. Sans établir de parallèle simpliste avec les abus des grandes compagnies concessionnaires, l’auteur met en évidence la continuité de certaines pratiques coloniales dans le contexte de la guerre.
Le même constat s’impose à propos de l’exploitation de l’or. Face à l’augmentation des dépenses militaires, les autorités encouragent une véritable « ruée vers l’or » dans plusieurs territoires d’Afrique équatoriale. L’effort de guerre bouleverse ainsi les économies locales, détourne une partie de la main-d’œuvre des activités agricoles et accentue certains déséquilibres régionaux. Loin d’une approche uniquement quantitative, Éric Jennings fait apparaître derrière les chiffres de production les parcours individuels, les difficultés quotidiennes et les stratégies développées par les populations africaines pour s’adapter à cette situation exceptionnelle.
Dans le dernier chapitre, Éric Jennings approfondit cette réflexion en montrant que les nécessités de la guerre tendent moins à rompre avec l’ordre colonial qu’à en renforcer certains mécanismes. Les administrateurs disposent de pouvoirs considérables, le travail forcé se développe, les réquisitions se multiplient et les déplacements de population deviennent plus fréquents.
Pour autant, Éric Jennings adopte une approche nuancée. Il ne cherche pas à dresser le procès de la France libre, mais rappelle qu’un gouvernement engagé dans une guerre totale mobilise les instruments dont il dispose. En Afrique, ces instruments sont ceux de l’État colonial. Dès lors, les responsables gaullistes combattent le nazisme tout en administrant un empire fondé sur une profonde inégalité juridique entre citoyens et sujets. Cette tension traverse l’ensemble de leur action.
L’analyse du travail forcé prolonge cette démonstration. Éric Jennings rappelle qu’il ne naît pas avec la France libre, mais qu’il constitue un héritage ancien de l’administration coloniale française. Les exigences croissantes de l’économie de guerre contribuent toutefois à son extension. Routes, aérodromes, pistes d’atterrissage, entrepôts et voies de communication se multiplient afin de répondre aux besoins militaires. Si ces infrastructures peuvent parfois constituer des investissements durables, elles reposent aussi sur un coût humain considérable.
Éric Jennings accorde enfin une attention particulière aux expériences africaines de la guerre. Les populations de l’AEF n’apparaissent jamais comme de simples victimes de la mobilisation coloniale. Certaines profitent des nouveaux débouchés économiques créés par le conflit ; d’autres utilisent les besoins de l’administration pour négocier de meilleures rémunérations ou améliorer leur position sociale. Beaucoup développent des stratégies d’évitement face aux réquisitions ou au recrutement militaire, tandis que d’autres adhèrent sincèrement à la cause gaulliste, parfois associée à l’espoir d’une évolution future du statut colonial.
Éric Jennings restitue toute la complexité des sociétés africaines en guerre, loin des oppositions simplificatrices entre collaboration et résistance, contrainte et consentement.
Au terme de cette troisième partie, une idée s’impose : la France libre ne peut être comprise uniquement comme une aventure politique ou militaire. Elle constitue également un système économique, administratif et colonial qui puise dans les ressources africaines les moyens de poursuivre le combat. Éric Jennings montre ainsi que l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ne peut être dissociée de celle des empires coloniaux. Les combats menés sur les fronts méditerranéens ou européens trouvent aussi leur origine dans les forêts d’Afrique équatoriale, les mines d’or, les chantiers routiers et les villages soumis aux réquisitions.
Des enjeux mémoriels toujours vifs
L’épilogue confirme que l’ambition d’Éric Jennings dépasse largement le récit des années 1940. Après avoir montré comment l’Afrique permit à la France libre d’exister puis de combattre, il s’interroge sur les raisons de son relatif effacement dans les mémoires nationales. Un événement historique ne se réduit pas à ce qu’il fut, mais s’appréhende également à travers les usages mémoriels dont il fait l’objet.
Éric Jennings souligne que les trajectoires mémorielles françaises et africaines ne se sont jamais confondues. Si la figure du général de Gaulle occupe rapidement une place centrale dans le récit national français, les territoires africains qui constituèrent le premier socle de la France libre disparaissent progressivement de la mémoire officielle. Brazzaville, Fort-Lamy ou Douala ne bénéficient jamais de la même visibilité que Londres, le Mont-Valérien ou la Libération de Paris.
Éric Jennings résume cette situation lorsqu’il écrit : « L’intensité et la chronologie des flux et reflux mémoriels diffèrent, la mémoire de l’épopée française libre n’en ressurgit pas moins régulièrement en Afrique subsaharienne, d’autant que divers groupes l’instrumentalisent. » Cette remarque invite à dépasser une opposition trop simple entre oubli et mémoire. Le souvenir de la France libre n’a jamais totalement disparu ; il circule selon des temporalités variables, au gré des indépendances, des crises politiques, des commémorations nationales et des stratégies de légitimation des pouvoirs.
Éric Jennings revient notamment sur la conférence de Brazzaville de janvier-février 1944, dont la mémoire a souvent éclipsé celle de la naissance de la France libre en Afrique. Après les indépendances, cet événement devient un jalon majeur de l’histoire politique de l’Empire français, reléguant au second plan le rôle de Brazzaville comme première capitale politique de la France libre. L’auteur montre ainsi comment certains épisodes acquièrent une visibilité mémorielle qui contribue à en effacer d’autres.
L’analyse est prolongée par l’évocation des grèves et des émeutes de Douala en septembre 1945, qui témoignent de la rapidité avec laquelle les attentes suscitées par la guerre se transforment en revendications sociales et politiques. Les espoirs d’évolution du système colonial, nourris par la participation à l’effort de guerre, débouchent sur des contestations qui modifient rétrospectivement la signification accordée à l’expérience de la France libre.
Éric Jennings s’intéresse également aux acteurs de cette mémoire. Il rappelle que de nombreux Africains ayant participé aux combats des Trois Glorieuses ou à la bataille du Gabon ont rarement bénéficié d’une reconnaissance comparable à celle accordée aux combattants français. Leur statut de sujets coloniaux explique en partie cette marginalisation mémorielle. À travers ces parcours individuels, Éric Jennings montre que la participation africaine à la France libre n’a jamais été totalement absente des politiques commémoratives françaises, mais qu’elle est demeurée largement secondaire dans un récit centré sur les grandes figures métropolitaines.
L’auteur analyse ensuite les multiples réappropriations politiques de cet héritage après les indépendances. Il revient notamment sur ce qu’il qualifie de « mythe Bokassa », c’est-à-dire la manière dont Jean-Bedel Bokassa entretient et amplifie son passé de combattant de la France libre afin de renforcer sa légitimité politique. Éric Jennings suggère que ces « arrangements avec l’histoire » tiennent également à l’admiration, mêlée d’envie, que Bokassa nourrit à l’égard de Koudoukou, héros tchadien admis à l’ordre de la Libération. Or cette distinction, créée à Brazzaville dès novembre 1940, constitue l’un des symboles les plus forts de l’ancrage africain de la France libre. Pourtant, sur les 1 038 compagnons de la Libération, seuls onze combattants et cinq civils originaires d’Afrique subsaharienne furent admis dans l’ordre. Ce contraste illustre le décalage entre le rôle décisif joué par les territoires africains dans les années 1940 et la reconnaissance limitée dont leurs acteurs bénéficièrent par la suite.
Cette logique se retrouve également dans les politiques patrimoniales. Éric Jennings consacre plusieurs pages aux monuments, plaques commémoratives, musées et cérémonies dédiés à la France libre en Afrique subsaharienne. Leur histoire est loin d’être linéaire : certains sites tombent dans l’oubli après les indépendances avant d’être restaurés plusieurs décennies plus tard, tandis que d’autres changent de signification au fil des évolutions politiques locales. Éric Jennings souligne également le faible nombre de mémoriaux spécifiquement consacrés à la France libre en Afrique, ce qui contribue à la relative discrétion de cet héritage dans l’espace public malgré le rôle essentiel joué par ces territoires entre 1940 et 1943. La mémoire apparaît ainsi comme un objet dynamique, étroitement dépendant des relations entre la France et les États africains comme des constructions nationales propres à chaque pays.
Éric Jennings refuse aussi bien la nostalgie coloniale que l’idée d’un effacement complet de cette histoire. Il montre au contraire que la mémoire est en permanence réinterprétée selon les contextes politiques, éclairant les mécanismes de sélection, de hiérarchisation et d’instrumentalisation du passé sans jamais céder à une lecture binaire.
Cette réflexion trouve aujourd’hui une résonance particulière. Les débats contemporains sur les empires coloniaux, les tirailleurs africains, la restitution des patrimoines ou encore les relations entre la France et plusieurs États africains redonnent une actualité aux interrogations soulevées par l’ouvrage. Sans céder à l’anachronisme, Éric Jennings rappelle combien les usages du passé participent pleinement des relations diplomatiques et politiques contemporaines.
La France libre fut africaine renouvelle profondément notre compréhension des débuts de la France libre en rappelant que son histoire ne peut être dissociée de celle de l’Afrique. Éric Jennings ne propose pas une lecture opposant histoire française et histoire africaine : il montre au contraire combien elles sont étroitement liées. Territoires, soldats, ressources et administrations africaines ne furent pas un simple soutien périphérique, mais l’un des fondements de la survie du mouvement gaulliste. Entre 1940 et 1943, près de 27 000 hommes issus de l’Afrique équatoriale française et du Cameroun rejoignent ainsi les rangs de la France libre, tandis que ces territoires fournissent chaque année environ 7 000 tonnes de caoutchouc destinées à soutenir l’effort de guerre britannique et américain. Ces quelques chiffres suffisent à mesurer l’ampleur d’une contribution longtemps demeurée en marge du récit national.
L’ouvrage réussit à articuler histoire politique, militaire, économique, coloniale et mémorielle. Cette démonstration exige toutefois une lecture attentive : le propos est très précis, les références nombreuses et l’analyse suppose de solides connaissances préalables sur la France libre, l’Empire colonial et la Seconde Guerre mondiale. Pour un lecteur moins familier de ces questions, l’ouvrage nécessite parfois des recherches complémentaires au fil de la lecture. Cette exigence fait aussi sa valeur scientifique.
Cette réédition constitue enfin un outil précieux pour les enseignants d’histoire-géographie, au collège comme au lycée. Elle permet d’enrichir les cours consacrés à la Seconde Guerre mondiale, à la Résistance, aux opérations militaires, aux aspects logistiques et matériels, aux empires coloniaux ainsi qu’à la construction des mémoires du conflit, en dépassant une approche trop exclusivement centrée sur la métropole.



