Les Éditions des Belles-Lettres ont eu l’excellente idée de proposer la première traduction en français des réunions des principales conférences interalliées qui se sont déroulées entre 1943 et 1945. L’ouvrage, intitulé Churchill Roosevelt Staline – Verbatim des conférences de la Seconde Guerre mondiale Téhéran – Malte – Yalta – Potsdam. La traduction de l’anglais et du russe a été réalisée par Bernard Kreise et les annotations, très précieuses, par Lélia Roche. Ces retranscriptions des échanges verbaux de chacune de ces quatre conférences sont suivies de l’acte final du communiqué officiel de chaque conférence, ce qui nous permet de mesurer et d’apprécier le travail diplomatique effectué en amont avant de parvenir à un consensus. Nous sommes donc ici au cœur de ce que peut être le travail diplomatique en temps de guerre.

Préfacé par Guillaume Piketty, cet ouvrage pourrait d’ailleurs être considéré comme complémentaire d’un autre également dirigé par le même auteur consacré au thème de la paix : Sortir de la guerre. En effet, les verbatim constituent une source essentielle pour appréhender le travail concret effectué par les trois grands et leurs conseillers pour sortir de la Seconde Guerre mondiale, préparer l’après-guerre, et garantir une paix qu’ils espèrent d’ailleurs d’une cinquantaine d’années.

Il serait ici prétentieux de faire un résumé complet de tous les thèmes qui ont été abordés par Staline, Roosevelt, Churchill et Truman et leurs conseillers lors de ces quatre conférences, dont la moins connue, mais aussi la plus courte, reste celle de Malte le 2 février 1945.

Une diplomatie destinée à sortir de la guerre

Le travail diplomatique repose avant tout sur des relations franches ; leur objectif est également de s’adresser les uns aux autres comme à des amis avec sincérité et en toute franchise, les discussions n’ayant pas pour but d’être rendues publiques, du moins dans un premier temps. Staline, conciliant, est conscient d’ailleurs que l’histoire : « a mis entre nos mains de très grandes forces et de très grandes opportunités », ce qui ne manque pas d’interpeller le lecteur qui connaît la suite et les arrière-pensées des uns et des autres. Et dans un premier temps, c’est bien la fin de la guerre qui, à Téhéran, préoccupe les esprits. L’opération Overlord et ses divers aspects techniques sont abordés par les divers participants assistés de conseillers comme l’amiral américain William Daniel Leahy, chef d’état-major personnel depuis 1942 de Roosevelt, le général Marshall, le maréchal Vorochilov et le maréchal Portal, entre autres.

Reconstruire l’Europe et le monde pour au moins 50 ans

En parallèle, le sort de l’Allemagne, et la mise en place d’une sécurité collective censée garantir la paix constituent l’essentiel des discussions auxquelles s’ajoutent des sujets ciblés. Ainsi, dès la première réunion, le 28 novembre, le cas de la France est abordé. Pour Staline la situation est claire : De Gaulle est certes l’âme de la France sympathique alors que la France physique réelle est engagée avec Pétain, tandis qu’une vision commune s’établit avec Roosevelt et Staline, les deux dirigeants étant d’accord sur le nécessaire renouvellement de la classe politique française au sortir de la guerre. Nous voyons également comment Churchill parvient plus tard, lors de la conférence de Yalta, à faire accepter à Staline en particulier la France dans le camp des vainqueurs en lui obtenant une zone d’occupation en Allemagne, alors que dans le même temps, la France « a ouvert la porte à l’ennemi », comme le rappelle Staline lors de la séance plénière du 5 février 1945 à Yalta.

Les thématiques abordées à Téhéran se prolongent lors des conférences suivantes : la question des réparations des dommages de guerre, la question de l’occupation de l’Allemagne, du sort réservé aux vaincus et de la tenue du procès de Nuremberg, la création de l’ONU et d’autres questions plus pointues consacrées à des pays spécifiques comme, par exemple, l’avenir des différents pays d’Europe comme la Grèce, la Pologne. L’avenir du régime de Franco est abordé le 19 juillet 1945 lors de la conférence de Potsdam. Si globalement Churchill et Staline sont d’accord pour tenter de le déloger du pouvoir, c’est finalement la raison et le pragmatisme qui l’emportent, l’un estimant que Franco était proche de sa fin (!), et l’autre que l’opinion publique espagnole aurait pu se retourner contre eux, menaçant indirectement la stabilité recherchée.

On constate d’ailleurs que la même réflexion préside à celle de l’Italie pour laquelle Churchill nourrit quelques rancunes. Mais comme le souligne à ce moment-là Staline : (attention si ! C’est bien Staline qui parle et qui livre ici la clé de compréhension des négociations entre Alliés !) : « les sentiments de vengeance ou de haine ou le sentiment de la vengeance obtenue pour un outrage sont de très mauvais conseillers en politique. » À mon avis, en politique, il faut se laisser guider par une évaluation des forces. L’objectif étant d’éviter la renaissance d’une Allemagne puissante et belliqueuse, le choix final est donc fait de lui tendre la main en vue d’un traité de paix à Potsdam.

Diplomatie et apartés

Les échanges que nous lisons sont courtois mais fermes. Chacun négocie, transige, bien sûr sans oublier ses intérêts, en particulier à Potsdam où Truman, qui a succédé à Roosevelt, prend soin de ne jamais informer les Alliés que les États-Unis ont mis au point l’arme atomique. Le rapport de force est perceptible, de manières plus ou moins subtiles ou cachées selon la conférence, le sujet et les interlocuteurs qui se font face. On se surprend par ailleurs à découvrir la personnalité de ces grands dirigeants comme celle de Staline capable de transiger, de céder la parole et de faire des blagues se confondant avec le cynisme. Ainsi, lors du dîner du 10 février 1945, les trois Grands discutent de la démocratie en général et Staline n’hésite pas à affirmer que « l’expérience [lui] a montré qu’un parti unique est d’une grande commodité pour un chef d’État ».

Le professeur d’histoire et de spécialité HGGSP n’aura aucune peine à s’approprier cet ouvrage qui d’emblée se pose comme un classique à avoir dans sa bibliothèque. Il pourra sélectionner de nombreux passages qui pourront servir de point d’appui et d’études documentaires dans le cadre des diverses questions abordées dans les programmes de géopolitique et susciter le débat avec les élèves afin de mieux les amener à comprendre ce qu’est la diplomatie, à un moment où celle-ci est fortement malmenée.