Dominique Tchimbakala aborde dans son ouvrage le virus invisible la guerre informationnelle en Afrique, un continent convoité pour ses richesses minières et sa main-d’œuvre jeune et nombreuse. L’Afrique est une terre de rumeurs dans un paysage géopolitique en évolution, L’autrice, dans son livre veut combattre la désinformation.
En deux anecdotes, le lecteur est confronté à l’accusation haineuse du mensonge supposé de la presse internationale à propos de l’Afrique. Cette introduction montre comment la désinformation peut naître d’un mot mal compris et se propager très rapidement grâce aux réseaux sociaux, creusant un fossé entre les citoyens et les journalistes.
Anatomie de la désinformation
Fake news ou désordre de l’information ?
Il s’agit de définir finement le phénomène.
La « malinformation », c’est rendre publique une information privée en vue de porter préjudice, par exemple lors de la campagne électorale de 2015 au Nigeria qui montre le rôle de Cambridge Analityca et d’une officine israélienne, « Team Jorje ».
La « mésinformation », c’est l’erreur involontaire d’un journaliste, une information fausse sans intention de nuire. Par exemple, en janvier 2024, TV5 Monde a fait une erreur sur le drapeau du Cameroun ; on a parlé de provocation.
La « désinformation » est une information fausse, créée pour nuire. L’autrice utilise ici l’histoire pour illustrer son propos : la reine Nzinga Mbande, au XVIIe siècle fit de l’information un instrument de pouvoir face aux Portugais. Elle fait référence au traité sur la guerre de Sun Tzu et au rôle des espions.
Aux XXe et XXIe siècles, Internet et les réseaux sociaux viennent accélérer la diffusion de l’information. L’exemple choisi est la popularité rapide d’un jeune putschiste Ibrahim TraoréIl se présente comme l’héritier de Thomas Sankara qui prend le pouvoir à Ouagadougou en septembre 2022 et devient, pour la jeunesse africaine l’incarnation de la souveraineté africaine, contre la France. Aujourd’hui, des vidéos générées par l’IA amplifie le phénomène, c’est d’autant plus efficace que, même fausses, elles trouvent un public prêt à les recevoir.
Les visages de la désinformation
L’autrice montre les différentes formes et les outils pour les contrer.
Le contenu fabriqué (discours, événements imaginaires, chiffres infondés) repose sur l’exploitation des émotions. Il est fondamental, face à une information, de se demander qui en est le bénéficiaire, comme le montre l’affaire Sonko au moment des élections de 2019 au Sénégal, ou la rumeur persistante en Afrique d’Ouest des « voleurs de pénis ».
La manipulation de contenu ou de contexte, dite aussi cheapfake part d’un fait réel manipulé. Ce peut être un fait ancien présenté comme actuel, des images de violences urbaines attribuées à un autre lieu (ex en Afrique du Sud) pour provoquer des manifestations anti-migrants. Ces manipulations sont d’autant plus pernicieuses que l’on croit ce qu’on voit.
Le contenu usurpé comme un faux communiqué, il repose sur une usurpation de la source en reprenant les codes (typographie, logo..) d’un document réel. L’exemple proposé est un faux ordre d’évacuation des ressortissants français à Yaoundé en octobre 2025.
La manipulation narrative, c’est le récit qui crée la désinformation. Elle impose une grille de lecture d’un événement vrai et favorise l’embrigadement, comme dans la situation malienne.
De la contamination à la destruction : les cinq stades de l’infection
L’autrice poursuit, dans le choix du vocabulaire, sa comparaison avec le domaine de la santé.
Partant de l’exemple de l’échec du coup d’État au Bénin, en décembre 2025, et de quelques autres faits, Dominique Tchimbakala analyse les étapes de la désinformation.
Le vide informationnel permet la diffusion des rumeurs et désamorce l’esprit critique. Un exemple est donné d’une photographie montrant une distribution de tracteurs à Bobo-Dioulasso.
Les fausses informations se propagent plus vite que les vraies.
Comme le dit un chanteur congolais, « le mensonge prend toujours l’ascenseur. La vérité prend l’escalier mais finit toujours par arriver. » (p. 50)
L’incubation ou pourquoi notre cerveau ne voit rien venir ? Les travaux du psychologue Daniel Kahneman ont montré l’existence de deux pensées ; l’une rapide, intuitive, émotionnelle, l’autre lente, réfléchie, analytique. Ce qui explique l’existence des biais cognitifs. C’est aussi pourquoi une image a plus de poids qu’un texte. Cela rend plus difficile le décodage des images générées par l’IA.
La propagation : les réseaux sociaux fonctionnent comme un système de circulation de l’information, vraie ou fausse. L’analyse porte ici sur WhatsApp qui, par les réseaux familiaux et amicaux, constitue une caisse de résonance mondiale. Les algorithmes de Facebook, TikTok, X et YouTube favorisent la diffusion de certaines informations.
La mutation de l’IA : c’est un accélérateur, un amplificateur et un faussaire industriel. Sa vitesse de production est redoutable, son efficacité renforcée par le ciblage des publics comme l’a montré le ciblage des électeurs par Cambridge Analityca dans la campagne électorale américaine. La désinformation est adaptée à la cible visée, aggravée par le niveau de réalisme des images générées par l’IA. La reproduction de la voix dans n’importe quelle langue africaine renforce la crédibilité du message.
La destruction : quand le virus emporte l’organisme, le désinformation peut, au final, produire des comportements comme le refus de la vaccination contre la COVID ou contre le cancer de l’utérus (Burundi, 2026). Les ripostes et les corrections sont difficiles à faire admettre. Elles sont interprétées comme des attaques, un complot. Il vaut alors mieux poser des questions que chercher à convaincre.
Trois exemples emblématiques de la désinformation
L’autrice analyse finement trois situations.
- L’affaire du charnier de Gossi, au Mali en 2022, un exemple de désinformation russe, une arme informationnelle.
- Le massacre de Womey, en Guinée en 2014, dans le contexte d’une épidémie d’Ebola. Des soignants ont été massacrés par des villageois, victimes d’une rumeur. Cet épisode tragique explique aussi les réactions face au vaccin anti-covid sur un continent où la méfiance envers les laboratoires pharmaceutiques s’explique par des essais désastreux depuis l’après-guerre.
- La fabrication d’une menace au Niger, le spectre d’une agression française en 2023, dans un contexte où l’État a fermé tous les canaux qui pouvaient servir à apporter un démenti ; le monopole narratif en pleine crise au Sahel.
L’Afrique au cœur de la guerre informationnelle
Cette seconde partie sert à approfondir la description et les analyses de la désinformation en Afrique.
L’Afrique, un enjeu des relations internationales
Trois facteurs favorisent l’intérêt des puissances étrangères pour le continent :
Les richesses minières et énergétiques, 30 % des réserves de minéraux critiquesEn RDC : 70 % des réserves mondiales de cobalt quand la Chine détient 90 % des capacités de raffinage, plus du lithium, du coltan, de l’uranium.
avec l’irruption de la Chine.
L’enjeu démographique – l’Afrique devrait abriter plus du quart de la population mondiale en 2050. C’est surtout une population jeune, l’age médian est de 19,7 ansFrance en 2026 42,1 ans.
L’Afrique est donc un marché potentiel et sa jeunesse est très utilisatrice des réseaux sociaux avec 30 millions d’utilisateurs en 2025.
L’enjeu diplomatique repose sur le grand nombre de pays et donc de votes potentiels à l’ONU (1/3 des voix). Outre le trio USA-Russie-Chine, de nombreux États tentent de jouer un rôle de diplomatie économique, : l’Allemagne, la Corée du Sud, la Turquie, les monarchies du Golfe dans cette période de déclin de l’influence des anciennes puissances coloniales.
La désinformation, une épidémie à l’échelle du continent
L’autrice décrit un terrain favorable. Une désinformation massive est pratiquée avec 189 campagnes de désinformation en 2023 et en forte progression. 60 % seraient d’origine étrangère, Russie en tête. La France est un acteur occasionnel (création en 2026 du compte X « French Response »).
La désinformation est largement pratiquée lors des campagnes électorales, mais aussi autour des questions sanitaires. La désinformation est pratiquée dans diverses langues : français, anglais, arabe portugais et diverses langues africaines.
Le tour d’horizon montre la place de WhatsApp, des messageries cryptées : Telegram, Signal et des réseaux sociaux généralistes comme Facebook dans l’exemple de la guerre au Tigré en 2020-2022. Les plateformes vidéos TikTok et Instagram sont très investies par les acteurs politiques et militaires pour se construire une image de défenseur du peuple.
YouTube est employé pour des formats plus longs souvent par les diasporas.
Les médias traditionnels (radio, télévision) sont aujourd’hui connectés pour touché toujours plus d’auditeurs.
On peut aujourd’hui parler de désinformation industrialisée notamment grâce aux bots, aux groupes de trolls et à l’IAExemple la vidéo virale qui annonçait une coup d’État contre le président Macron, en décembre 2025 que Facebook a refusé de retirer..
L’autrice évoque aussi la multiplication des faux comptes qui publient le même narratif en boucle. Les fermes à trolls recrutent des relais locaux pour crédibiliser leurs contenus notamment pro-juntes au Sahel. C’est devenu un modèle économique. L’autrice montre la prime à la radicalité des algorithmes.
Le poids de l’héritage colonial
La désinformation surfe sur un récit négatif qui fait porter toute la responsabilité des difficultés de l’Afrique à la colonisation ? Un récit bien reçu dur le continent. C’est l’occasion pour l’autrice de dénoncer la désinformation en Europe aux XIXe et XXe siècles qui a construit l’imaginaire européen ancien et actuel d’une Afrique inférieure (zoos humains des années 1930), pauvre, incapable de se gouverner.
Les médias français sont-ils des agents de désinformations ? L’autrice reconnaît que les médias parlent peu de l’Afrique et plus pour les crises que les réussites. Il en ressort une image stéréotypée d’un continent pauvre et désespérant. Ce ne sont pas de fausses informations, mais une information tronquée qui entretient de sentiment anti-français. Il existe des formats magazines, plus longs que le JT, susceptibles de donner une information lus complète et plus positive que les brèves d’actualités. Toutefois, elles présentent encore trop souvent des Blancs venus aider et les techniques journalistiques accentuent les biais en choisissant un personnage auquel le téléspectateur peut s’identifier.
Pour y remédier, il faudrait sans doute des journalistes qui connaissent bien le terrain africain et l’Afrique est multiple. Il y a sans doute beaucoup de paresse intellectuelle. Le diagnostique est sévère, sans doute juste.
Un paragraphe vise à montrer l’indépendance éditoriale de TV5 Monde, la chaîne qui emploie l’autrice, qu’elle compare à France 24 et RFI, voix de la France chargée de son rayonnement, ce que contestent les journalistes de ces médias.
L’autrice présente Russia Today qui promeut la vision russe.
La trahison des clercs
Elle pose la question de la responsabilité des intellectuels africains, entre indifférence, cécité militante et activisme souverainiste.
Se défendre, résister et guérir : vers l’immunité collective
Dans cette troisième partie, l’autrice propose une riposte : d’où doit-elle venir ? Avec quelles méthodes ? Quelle responsabilité pour les plateformes ?
Une riposte à plusieurs étages
Ce sont les États et les organisations multilatérales qui peuvent, doivent agir sans faire taire les voix critiques.
Africa Check, créée en 2021, est la première organisation de fact-checking. L’Africa CDC (2017) est chargée, à l’échelle continentale de lutter contre la désinformation en matière de santé.
Des efforts réels ont été faits, mais les moyens financiers manquent. L’autrice prône une régulation des plateformes et une pression sur les annonceurs publicitaires pour plus de transparence. Enfin des acteurs privés : entreprises, associations, peuvent se mobiliser et les médias eux-mêmes pour garder un auditoire.
À l’échelle individuelle, c’est une hygiène de l’esprit à cultiver.
Fact-checking ou éducation aux médias et à l’information, faut-il choisir ?
Une éducation aux médias est à développer. Elle a le soutien de l’UNESCO et est incarnée, en Afrique, par Désinfox jeunesse et le REFEMI, financé par l’AFD. Qu’en restera-t-il quand on voit la baisse de l’aide au développement ?
Empruntant au vocabulaire médical, l’autrice dissèque, identifie les symptômes d’un virus. Le chapitre sur l’anatomie de la désinformation peut être un très bon support pour une éducation aux médias. Si Dominique Tchimbakala inscrit son propos en Afrique, l’Europe et la France connaissent le même phénomène.



