C’est une histoire extraordinaire. L’histoire d’une petite ville de province sous l’Occupation, l’histoire d’une jeune femme injustement accusée de collaboration, humiliée et condamnée en conséquence, mais c’est aussi et peut-être surtout, une histoire de folie, de mort, de déni, de lâcheté et de démission collective.

Un destin de femme

 La recluse de Saint-Flour est un récit historique sur un destin de femme, Esther Albouy, employée des Postes à Saint-Flour, sous-préfecture du Cantal, de 1942 à 1944. A la libération de la ville, le 24 août 1944, elle est accusée sans preuve d’avoir entretenue des relations avec les Allemands et d’avoir dénoncée une collègue qui aidait la Résistance et fut déportée. Elle est tondue en place publique, internée, condamnée sans preuve à six mois de prison et dix-huit d’interdiction de séjour dans la ville. Très attachée à son petit frère elle revient chez elle et s’enferme dans la maison familiale d’où elle n’en sortira plus jamais avant le 20 octobre 1983. Ce jour-là, le GIGN entre dans la maison par la force au petit matin, et découvre l’horreur. Dans une odeur pestilentielle, au milieu d’un monceau de déchets, ils découvrent dans un état lamentable Esther et son frère Hubert qui vivaient depuis des décennies sans électricité et sans chauffage, et le corps du second frère, mort depuis des années et momifié dans un sac de couchage.

Un récit littéraire, un travail historique, un ouvrage passionnant

 L’historien Grégoire Kauffmann[i] a choisi la formule du récit historique pour raconter et analyser cette histoire, qu’il poursuit d’ailleurs au-delà de 1983, pour redonner toute leur humanité à Esther et à son frère. Passionnant et fort bien écrit, l’ouvrage est structuré en 68 très courts chapitres. Son auteur dispose d’un réel talent de conteur et s’efforce de faire œuvre d’écrivain autant que d’historien. La réussite est là, et l’on reste marqué par ce livre bien après l’avoir refermé.

C’est aussi un solide travail d’enquête historique. Il n’y a certes pas de notes infrapaginales, mais on trouve en fin d’ouvrage une bibliographie thématique, une liste des sources et leur commentaire par l’auteur qui nous informe d’emblée que « l’appareil documentaire qui soutient ce travail est le fruit d’un dépouillement minutieux et d’un croisement systématique entre les gisements d’archives publiques, les documents privés et la littérature scientifique ». Les sources sont très riches : archives de la préfecture et des sous-préfectures, archives des camps d’internement, des Renseignements généraux, de l’administration pénitentiaire, archives du Carmel de Saint-Flour, archives municipales et diocésaines, archives privées, témoignages oraux. L’exploitation rigoureuse de cet ensemble documentaire permet à l’auteur de planter le cadre urbain, social, et politique de la ville, de reconstituer l’ambiance de la vie quotidienne chez les demoiselles du téléphone, de décrire le calvaire de l’incarcération d’Esther Albouy, de raconter les péripéties de de la longue procédure d’expulsion entreprise par les Carmélites dont la famille Albouy était locataire, mais aussi d’analyser l’évolution  du délire paranoïaque qui s’est emparé de la fratrie recluse.

Collaboration, résistance, répression, rumeurs et calomnies : Saint-Flour sous l’Occupation

 Le premier tiers du livre dresse le cadre politique, social, familial et professionnel dans lequel vit Esther Albouy, ainsi qu’il nous en fait le portrait psychologique. La famille Albouy est originaire de la Lozère voisine, ce qui en fait presque des étrangers pour les Sanflorains. Le père est employé des Postes, la mère sans profession est repliée sur elle-même. La famille est locataire d’une maison située dans la côte qui rejoint la ville haute et la ville basse et qui appartient au Carmel. Esther a une sœur aînée, Thérèse, et deux frères Rémi et Hubert, qu’elle adore et qui est né quinze ans après Rémi. Esther est violée par un collègue de son père en 1942, elle a 19 ans. Le père porte plainte après s’être battu avec le violeur, lequel est légèrement condamné, pour la rixe et non pour le viol.

L’auteur nous fait percevoir l’ambiance de la petite ville qui n’a guère plus de 5000 habitants et qui n’a gardé de sa grandeur passée que sa cathédrale et son évêque. On y trouve son lot de pétainistes, conquérants puis discrets, la Légion française des combattants, « une poignée de collabos », un sous-préfet qui s’entend bien avec la Kommandantur, la Milice. La Résistance est apparue puis s’est renforcée. L’auteur prend le parti de se situer au niveau du ressenti des citoyens, il se refuse au surplomb de l’historien, ce qui nous fait percevoir les incertitudes et les incompréhensions des habitants. Des actes d’insoumission, puis de résistance se font jour, des sabotages, des vols de tabac. On commence à parler de réfractaires au Service du travail obligatoire qui se regroupent dans la montagne. C’est le maquis du Mont- Mouchet qui se constitue. Le docteur Mallet disparaît ; on dit qu’il est au maquis. Des filles qui fréquentent les Allemands de trop près sont enlevées par les maquisards. Les gendarmes gagnent le maquis.

Les demoiselles du téléphone

Le père d’Esther l’a fait embaucher comme téléphoniste à la poste de Saint-Flour en mai 1943. Les « demoiselles du téléphone » doivent être irréprochables, « la nature même de leur fonction – intercepter, relayer, faire circuler les voix – réclame une réputation sans tache, une discrétion à toute épreuve » Esther Albouy ne remplit pas ces conditions. Des rumeurs malveillantes circulent : violée certes, mais n’a-t-elle pas un peu aguiché son violeur ? Un très jeune frère, mais n’en serait-elle pas la mère ? Elle n’a pas bon caractère, répond à la surveillante, parle sur un ton cassant. Suzanne Rapatrie, une collègue, est arrêtée par les Allemands et disparait. Qui l’a dénoncée ? On se méfie de « la fille Albouy ». N’a-t-on pas entendu un Allemand lui dire « Ma chérie » ? On la voie rôder dans les couloirs. Soupçons, rumeurs, mensonges font leur chemin. Le 13 août 1944, elle est mise à pied à la demande du sous-préfet

Occupation, répression, libération, humiliation

Les Allemands arrivent en nombre. Ils réquisitionnent bâtiments et véhicules. La terreur s’installe. Le 11 juin 1944, 35 Sanflorins sont raflés, dont le maire, et l’épouse et la sœur du docteur Mallet ; les Allemands sont bien renseignés. L’assaut contre les maquis de la Margeride commence, des villages brûlent. 25 otages sont conduits au pont de Soubizergues (commune de Saint-Georges) et fusillés. On ne sait pas qui sont ceux qui n’ont pas été fusillés ni ceux qui l’ont été. On apprendra que le docteur Mallet et ses deux fils ont été abattus, la mère et la fille ont été déportées. La répression dans les fermes, les hameaux et le village est terrible après la fin du maquis du Mont-Mouchet en juin et juillet 1944.

Dans la nuit du 13 au 14 août 1944 un terrible orage éclate sur Saint-Flour. Les Allemands en profitent pour se sauver. Le lendemain matin la ville se réveille libre. La foule est en liesse. « Joie douloureuse, tant cette allégresse le dispute au chagrin qui accable les familles en deuil. » Des collaborateurs présumés sont emprisonnés. Les hommes de la Milice patriotique frappent au domicile des Albouy, se saisissent d’Esther, la conduisent devant l’Hôtel de l’Europe, la hissent sur une estrade où le coiffeur la tond, tandis que pleuvent les injures et les crachats. Elle rentre chez elle car les soupçons ne suffisent pas à l’emprisonner.

Condamnée sans preuves, détenue illégalement

Mais le Comité d’arrondissement de Libération instruit son cas. Auditionnée, son ancienne chef de bureau l’accable, sans aucune preuve réelle. Ses collègues font de même. Convoquée au commissariat, elle nie tout, et repart libre : « Comment imaginer plus dérisoire, plus indigent, que ce pauvre écheveau de ragots » ?  L’affaire est réactivée par les accusations d’un pilier de la Résistance locale, qui siège au Comité départemental de Libération et à la commission d’épuration : Esther aurait livré aux Allemands des informations interceptées au bureau de poste. La commission recommande aux services de police et de justice un complément d’enquête. Il s’agit d’un simple avis consultatif, pourtant deux jours plus tard, le 13 novembre 1944, Esther est arrêtée et emprisonnée dans la section des femmes.

Aucune instruction n’est ouverte. Mais les conditions sont terribles au cours d’un des hivers les plus froids du siècle. « Ici, il faut apprendre à vivre avec la faim, les moisissures les puces qui pullulent dans la paille des matelas. » Les jours et les semaines s’écoulent sans qu’aucun juge d’instruction ne soit saisi, aucun avocat désigné, aucun interrogatoire entrepris. En droit, la détention d’Esther Albouy est illégale. Le 29 janvier, elle est de nouveau interrogée par le commissaire de police auquel elle déclare : « Je ne puis que répéter que les gens de Saint-Flour sont excessivement méchants, et que je suis victime à l’heure actuelle de ces méchancetés. Je n’ai rien à ajouter contre toutes les accusations portées contre moi. ».

Le 19 février 1945, la commission d’épuration estime que le dossier est trop mince pour relever de la cour de Justice, et recommande l’internement administratif pour six mois, avec pour motif : « Relations avec les troupes allemandes ». En vérité, le dossier est « un agrégat de racontars, de dépositions douteuses et, pour tout fondement, une indigence absolue de preuves ». Esther est transférée au centre de séjour surveillé du château de Saint-Angeau, à 850 mètres d’altitude ; « Il faut apprendre à cohabiter avec la violence (…) Esther racontera avoir été battue. Peut-être violée ? Elle n’en dira rien -ni oui ni non. De cet épisode, elle gardera l’ouïe atrophiée (…) des vertiges, une fatigue chronique, des céphalées persistantes. » Le préfet effectue une visite et confirme le rapport alarmant d’une infirmière de la Croix-Rouge : « Salles glaciales, hygiène inexistante, promiscuité révoltante. » Il faut quand même attendre début avril 1945 pour que le camp soit dissous, les gardiens congédiés et les internés dispersés. Esther est assignée à résidence hors du département, pour une durée de 18 mois. Mais Esther n’obéit pas. Elle sait ce qu’elle risque (un à cinq ans d’emprisonnement). Mais elle n’a nulle part où aller et elle aime trop son petit frère pour ne plus le revoir. Elle rentre donc à la maison familiale.

L’entrée en réclusion

Une centaine de pages sont consacrées au récit de la réclusion de la fratrie pendant 38 ans, sous les yeux de la ville entière qui n’en ignore rien mais fait semblant de ne rien voir, puis de ne rien pouvoir. Il s’agit donc de bien autre chose que du cas d’une jeune femme traumatisée par la tonte consécutive à une injustice, comme on le trouve écrit dans les ouvrages sur l’épuration qui y font allusion. Elle se cache, oubliée sous les combles. Les parents ne diront rien, les frères et la grande sœur non plus. Thérèse, l’aîné, obtient son bac puis devient institutrice, mais très vite les inspecteurs doivent constater que son comportement est anormal, qu’elle est agressive avec les élèves, que les parents pétitionnent pour son départ, qu’elle se dit persécutée. Son état de santé mental s’aggrave et elle est finalement placée en congé de longue durée et orientée vers une expertise psychiatrique, qui diagnostique un délire paranoïaque. Rémi est un attardé mental léger, qui se promène dans la ville pour faire les courses. Le petit Hubert va à l’école. Quand Suzanne Rapatrie rentre de déportation, elle confirme qu’Esther n’a été pour rien dans son arrestation. En mars 1946, elle est officiellement autorisée à revenir à Saint-Flour.

Victime d’un accident de la route, son père est mis à la retraite anticipée en mars 1953, et meurt trois ans plus tard. Hubert est parti, a obtenu son bac, est entré en classe préparatoire, puis a tout abandonné et est revenu s’enfermer dans la maison ou chacun sait qu’Esther se cache depuis maintenant plus de dix ans. Rémi est désormais le seul à sortir en ville. La mère décède en 1973. A partir de cette date, Esther et ses deux frères n’ont plus que la petite pension de Rémi pour vivre. Ils cessent de payer le loyer et se barricadent dans la maison.

Délire paranoïaque, démission collective

De cette maison sortent des odeurs et des clameurs nocturnes. De jour Hubert invective les carmélites qui sont leurs voisines et leur propriétaire. On entend Esther crier, mais jamais on ne la voit. Hubert se montre, vocifère, insulte et menace. Tous les trois se disent menacés, surveilles, persécutés. La locataire de l’étage supérieur déménage. Les mises en demeure de payer le loyer se multiplient et restent sans réponse. Lors d’un conseil de crise, la médecin psychiatre affirme que les Albouy ont en proie à un délire de persécution et doivent être internés. Mais aucune autorité n’ose ordonner une évacuation, craignant que l’affaire tourne au drame, surtout depuis qu’Hubert tire à la carabine sur le couvent des carmélites.

La situation ne va faire qu’empirer pendant encore presque dix ans. La mère prieure multiplie les recours et les procédures pour obtenir l’exécution de l’arrêté d’expulsion. Elle écrit à Georges Pompidou, Cantalien et président, à Giscard d’Estaing, Auvergnat et président, à Jacques Chirac, Corrézien et Premier ministre. Tous renvoient au préfet qui estime que le danger d’une intervention est trop grand. En mars 1975, un huissier se présente. Les occupants barricadés refusent d’ouvrir et menacent de se suicider.

Les jours, les semaines, les mois et les années passent. Les enfants lancent des cailloux dans les fenêtres. Hubert tire de temps en temps à la carabine sur le Carmel. La psychose gagne les carmélites d’autant plus que les Albouy déversent leurs ordures dans la ruelle et projettent des excréments contre les murs du Carmel. Depuis avril 1980, Rémi n’apparaît plus en ville et une puanteur épaisse s’échappe de la maison. Un rapport des Renseignements généraux de novembre 1980 parle d’un recel de cadavre. Et pourtant la situation va durer encore trois ans. Ce sont désormais les commerçants qui déposent des aliments et produits de base devant la porte, tandis que chaque mois le facteur continue de livrer en liquide le montant de la pension de Rémi, sans jamais voir le bénéficiaire.

Le fond de la déchéance humaine

L’offensive de la mère supérieure des carmélites finit par porter ses fruits : « Le 21 décembre 1982, le tribunal administratif condamne l’Etat pour sa carence dans l’exécution du jugement d’expulsion, transformant l’inertie préfectorale en faute financière (…) L’Etat supporte mal qu’on le mette en défaut, et plus mal encore qu’on l’oblige à payer ». Il va donc enfin se décider à agir. Afin que l’opération ne tourne pas au drame, c’est l’intervention du GIGN qui est décidée et préparée. Son chef n’est pas enthousiaste car son groupe est ici à contre-emploi. Les 19 hommes arrivent en civil, par petits groupes répartis dans plusieurs voitures. Les lieux sont repérés, l’opération minutieusement préparée, et lancée à 6 h du matin. Deux pains de plastique pulvérisent la porte, un puissant projecteur éclaire l’intérieur et aveugle les occupants, qui dormaient. Hubert et Esther sont pris en charge par des infirmiers. L’opération a duré deux minutes.

Deux reporters d’un journal local qui avaient compris qu’une opération se préparait et étaient présents furent autorisé à rentrer dans la maison. « Dès le seuil franchi, l’odeur les saisit à la gorge, pestilentielle. A l’intérieur, c’est un cauchemardesque taudis, un cloaque jonché d’excréments, de nourriture avariée, de gravats, de vieux journaux, de bouteilles vides (…) Des vêtements infectés de vermine sont suspendus aux chevrons, enfermés dans de gros sacs plastique (…) Les mouches ont tout colonisé. Elles grouillent sur les déchets entassés année après année en strates épaisses (…) Les deux journalistes quittent les lieux, chancelants, le cœur au bord des lèvres. Le sentiment d’avoir touché du doigt le fond de la déchéance humaine. »

Un rapprochement infondé avec la tradition de la recluserie médiévale

Saint-Flour voit affluer des dizaines de journalistes, de la presse écrite et audiovisuelle, nationale et internationale. Le fait divers est sensationnel. On rappelle qu’Esther fut tondue en 1944, on raconte l’enfermement de la fratrie gagnée par la folie, on évoque le cadavre momifié de Rémi, le voisinage à la fois complice et impuissant, les années d’atermoiement des autorités. C’est alors que certains font un parallèle avec la tradition des recluses de Saint-Flour au Moyen Age. Mais Grégoire Kauffmann montre que les deux situations n’ont rien à voir. A Saint-Flour au Moyen-Age, une jeune fille allait volontairement se séquestrer dans une petite loge en pierre installée en ville basse, sur le Pont Vieux. Une grande cérémonie d’installation réunissait les villageois et les autorités. La recluse y passait le reste de ses jours pour consacrer sa vie à la prière et à la pénitence, pour protéger la cité contre les guerres et les épidémies. La recluse était l’orgueil de la cité, un talisman vivant, « une fleur de sainteté » comme on disait alors. Rien à voir donc avec la claustration d’Esther et de ses frères.

L’image de la femme tondue : de la traîtresse punie à la femme humiliée

L’affaire d’Esther Albouy participe à la mue de la mémoire collective. Le tabou de la tonte des femmes se lève. Les travaux de Fabrice Vergili montreront plus tard qu’elles furent au moins 20 000, et « ces violences font désormais l’objet d’une condamnation morale sans appel, presque d’un repentir ». « Hier encore, la tonte pouvait apparaître comme une peine humiliante mais cohérente avec la logique épuratrice. A présent, elle s’impose comme le symptôme d’un déchaînement punitif impossible à justifier, une intrusion obscène dans l’intimité des corps, une infamie. » La femme tondue n’est plus considérée comme une traîtresse punie, mais comme une femme humiliée, « dont la tête baissée interroge la moralité des libérateurs ». Alors que la photo de la « tondue de Chartres », signée Robert Capa, est encore confidentielle, Esther Albouy donne pour la première fois une épaisseur biographique à la femme tondue.

Guérison et récidive

Esther et Hubert sont internés dans l’unité psychiatrique de l’hôpital d’Aurillac. Grégoire Kauffmann a pu consulter leur dossier, s’entretenir avec la psychiatre qui les soigne, et lire la thèse qui a été consacrée à leur cas. Ils ne sont pas agressifs, s’avèrent intelligents, informés, curieux du monde extérieur. Ils sont tous deux en proie à un délire de persécution « ancien et parfaitement étayé. » Il apparait vite que leur cas relève de la « folie à deux » : un délire partagé, nourri par des décennies de vie commune ». Esther impose ses convictions paranoïaques à son frère qui les reçoit pour les enrichir et les répéter. Ils se sont crus menacés par leur voisine, puis par l’évêque, les carmélites, les Renseignements généraux, tous les corps constitués. Il est probable que les prémices de la maladie soient apparues chez Esther avant la guerre, la tonte serait alors une forme de l’acharnement hostile dont elle se pensait victime. Expliquer la réclusion volontaire par l’humiliation de la tonte est bien trop simpliste : « La paranoïa n’est pas née de la tonte ; elle y a trouvé un point d’ancrage, une justification ». Thérèse, la sœur aînée, a développé elle aussi un délire de persécution.

Le traitement fonctionne. Hubert est libéré de son internement d’office, puis c’est le tour d’Esther. Elle a 61 ans. Ils s’installent ensemble dans un logement social à Clermont-Ferrand. Mais d’étranges comportements ressurgissent, problèmes de voisinage, nuisances, récriminations. Le bailleur réagit. Le 25 mai 1986, il faut enfoncer la porte. Esther est prostrée à côté de son frère mort ; l’appartement est devenu un dépotoir. Esther est transférée dans un centre médico-psychologique. « Retour à la case départ ».

Dix ans plus tard elle est confiée à une famille d’accueil. On l’oublie. Elle sera retrouvée, un peu par hasard, par un journaliste local, en 2003. Recluse depuis sept ans dans une chambre malsaine, privée de soins, mal nourrie, clouée sous des couvertures, au cœur d’un hiver glacé. L’article qu’il publie dans Midi Libre le 26 février 2003, contraint les pouvoirs publics à réagir. Prise en charge par les pompiers, Esther est transférée à l’hôpital de Mende, puis accueillie dans une maison de retraite. Elle meurt le 11 février 2004, à l’âge de 81 ans.

Elle repose aujourd’hui au côté d’Hubert (dont on ne saura jamais si elle était la sœur ou la mère), dans le cimetière de Saint-Etienne-du-Valdonnais, berceau de la famille. « Aucune pierre tombale pour Hubert et Esther Albouy, aucune inscription gravée. Seul le cadastre indique le lieu de leur inhumation. Sur le carré d’herbe, un simple bouquet de fleurs en plastique et un crucifix. »

i] Historien, auteur d’une thèse de doctorat sur Edouard Drumont, entreprise sous la direction de Jean-Pierre Azéma, soutenue en 2007, et publiée chez Perrin en 2008, maître de conférences à l’IEP de Paris, Grégoire Kauffmann est secrétaire délégué de l’association Liberté pour l’histoire. Il a publié en 2019 chez Flammarion, Hôtel de Bretagne. Une famille française dans la guerre et l’épuration, qui aborde le thème de l’épuration extra judiciaire. Grégoire Kauffmann a collaboré au documentaire réalisé par Emmanuel Blanchard, La recluse de Saint-Flour ; Contre-enquête, visible sur France.tv.