Publié chez Glénat en septembre 2026, Le Fantôme de Wounded Knee associe Philippe Thirault au scénario, Gilles Mezzomo au dessin et Céline Labriet aux couleurs. Tous trois avaient déjà collaboré sur le très bon Hacendado, l’honneur et le sang, et se retrouvent ici autour d’un récit qui revisite les codes du western. En prenant pour point de départ le massacre de Wounded Knee, en décembre 1890, l’album suit le parcours de Lee Horn, un homme marqué par les drames de son enfance. Son histoire nous entraîne des plaines du Dakota aux Philippines, avant de revenir aux États-Unis, sur fond de conquête coloniale et de quête de vengeance.
De Wounded Knee à New York : une vengeance au long cours
Enfant blanc élevé par les Sioux sous le nom de Cri-de-l’aigle, Lee Horn survit au massacre de Wounded Knee, au cours duquel sa famille d’adoption est assassinée sous ses yeux par un officier américain, Ben Norton. Recueilli par des fermiers afro-américains, il grandit loin de ses origines avant de s’engager dans l’armée américaine. Envoyé aux Philippines, il découvre les exactions commises contre la population locale et reconnaît bientôt, parmi les officiers, celui qui a brisé sa vie. Devenu un homme influent, Norton semble désormais à l’abri de toute remise en cause. Après les Philippines, le récit revient aux États-Unis, à New York, où Lee entend enfin accomplir la vengeance qui guide son existence depuis l’enfance. Mais au terme de cette traque, la frontière entre justice et obsession devient de plus en plus incertaine.
Un western qui déconstruit la légende de la conquête
Philippe Thirault s’affranchit de plusieurs conventions du western traditionnel. D’abord, les paysages enneigés du Dakota remplacent les étendues désertiques baignées de soleil, tandis que le récit se prolonge dans les plantations du Missouri et jusqu’aux Philippines. Cette diversité des lieux élargit progressivement le cadre du récit, qui ne se limite plus à la conquête de l’Ouest américain.
L’album se distingue également par la place accordée aux populations souvent reléguées au second plan dans le western. Il s’ouvre sur le massacre de Wounded Knee, survenu le 29 décembre 1890 dans le Dakota du Sud. Alors que le 7e régiment de cavalerie américain procède au désarmement d’un groupe de Lakotas, des tirs éclatent. Plusieurs centaines d’Amérindiens sont tués, parmi lesquels de nombreuses femmes et des enfants. Considéré comme l’un des derniers grands épisodes des guerres indiennes, cet événement tragique donne d’emblée au récit une tonalité particulière. Les Amérindiens, mais aussi les Afro-Américains et les Philippins, occupent une place qui permet d’interroger les violences et les discriminations subies par ces populations.
Ce regard porté sur les minorités nourrit enfin un propos qui dépasse le simple récit de vengeance. En rapprochant le sort des Lakotas de celui des populations philippines, dans le contexte de l’expansion coloniale américaine, Philippe Thirault souligne les contradictions d’une puissance qui se réclame de la liberté tout en imposant sa domination à d’autres peuples. Sans verser dans un discours moralisateur ni imposer une lecture univoque, le scénario conduit ainsi à condamner moralement l’impérialisme et les rapports de domination. La dimension humaniste de l’album tient précisément à cette capacité à donner une place aux victimes de l’histoire et à interroger, à travers le destin individuel de Lee Horn, les conséquences humaines de la conquête et le poids du passé.
Le dessin réaliste de Gilles Mezzomo contribue bien sûr à la réussite de l’ensemble. Les personnages sont expressifs et leurs visages traduisent avec justesse les émotions, en adéquation avec le rythme de l’album, qui alterne scènes intimistes et séquences plus soutenues. Le découpage, précis et dynamique, accompagne efficacement les différents temps du récit. Les couleurs de Céline Labriet complètent ce travail avec subtilité : des teintes douces, froides ou chaudes selon les lieux et les ambiances, qui contribuent à installer l’atmosphère de chaque séquence sans surcharger les planches. L’ensemble offre une lecture visuellement cohérente, au service de l’histoire.
Au final, Lee Horn – Le Fantôme de Wounded Knee est un très bel album, qui ravira autant les amateurs de western que les curieux et les passionnés d’histoire. En revisitant les codes du genre, Philippe Thirault propose un récit qui invite à regarder autrement la conquête de l’Ouest et l’expansion américaine, sans sacrifier le souffle de l’aventure. Portée par le dessin réaliste de Gilles Mezzomo et les couleurs de Céline Labriet, cette histoire de vengeance gagne en profondeur en donnant toute sa place aux violences de la conquête et à ceux qui les ont subies. Une bande dessinée à découvrir pour le plaisir du récit autant que pour les réflexions historiques qu’elle suscite.



