L’ouvrage, dirigé par Julien Bouchet, docteurHDR à l’Université de Clermont -Auvergne ( UCA) et Jérôme Grosclaude, professeur de civilisation britannique à l’UCA reprend les actes d’un colloque tenu en 2025 dans cette université. Il est consacré au processus de laïcisation en France et au Royaume-Uni à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle. Il montre que si la laïcisation et la politique scolaire se sont traduites en France par un affrontement entre les républicains et l’Eglise catholique, au Royaume-Uni, notamment en Irlande, la politique scolaire est davantage marquée par le compromis. L’ouvrage comporte à la fois des analyses générales et des études plus précises.
Pour les auteurs la « laïcisation » désigne plusieurs dynamiques de séparation entre le religieux et le politique. La « sécularisation « objective quant à elle une progressive autonomisation de la société et des individus en regard des confessions religieuses. Comme le souligne André Gounelle : « l’homme et la société ont acquis leur autonomie vis-à-vis des Eglises, c’est acté ». Cette laïcisation a des sources lointaines. Jules Ferry la faisait remonter au développement de l’esprit scientifique au XVIIème siècle, mais on peut y ajouter la philosophie des Lumières et la défense de l’égalité et des droits de l’individu, notamment la liberté de conscience, la modernisation des sociétés occidentales, l’émancipation de l’Etat face au pouvoir religieux. En France la « laïcité peut être définie comme un environnement juridique et politique associant plusieurs libertés publiques, individuelles (liberté de conscience) ou collective ( la liberté de culte) et la promotion de l’égalité civile voire citoyenne en vue de la normalisation, puis de l’édulcoration de la dissension à fondement philosophique ou religieux (la fraternité) « et pourrions nous ajouter, la recherche d’idéaux communs.
En France
En France, comme le soulignent plusieurs auteurs (Jérôme Bouchet, Mgr Luc Ravel ), la laïcisation prit la forme d’ un affrontement avec l’ Eglise catholique et d’une politisation du débat, notamment à deux moments- clés. En premier lieu, les ministères Freycinet et Ferry au début des années 1880 interdirent la direction et les fonctions enseignantes aux membres des congrégations non autorisées. Un décret du 29 mars 1880 conduisit à l’expulsion et au départ de membres de congrégations non autorisées.260 couvents et peut-être 6000 religieux (estimation haute ) furent concernés. Les lois scolaires créant un enseignement laïc furent également perçues comme une atteinte au pouvoir de l Eglise. En second lieu, le gouvernement Combes à partir 1902, prit une série de décrets conduisant à la fermeture de nombreuses écoles congréganistes que l’on soupçonnait de dispenser un enseignement hostile à la République. En 1903, le Parlement refusa toutes les demandes d’autorisation déposées par les congrégations ce qui conduisit à leur dissolution. En 1904, une loi supprima tout enseignement congréganiste. Cependant, les artisans de la loi de Séparation, Clémenceau et Briand adoptèrent une position plus libérale, fondée sur la neutralité de l’Etat et sur la liberté de culte.
La politique laïque et anticléricale provoqua une réaction des autorités religieuses, ainsi qu’une réaction politique. Ce fut le cas du pape Pie IX, hostile aux idées modernes comme la liberté de conscience et de culte. En France ces conceptions furent défendues avec intransigeance par Mgr Louis-Edouard Pie (1815-1880), évêque de Poitiers, partisan d’une société et d’un ordre politique intégralement chrétiens. « Jésus-Christ n’est pas seulement le roi des individus, il est aussi le roi des sociétés et des nations », déclarait-il . Le prolongement politique de cette conception intégraliste se trouvait dans l’Action Française et, au-delà , comme le souligne Mgr Ravel dans l’ Espagne de Franco et le Portugal de Salazar
Cependant, le pape Léon XIII se montrait favorable au ralliement des catholiques à la République, et dans ce cadre le cardinal Lavigerie prônait également le ralliement des catholiques à la République .
D’autres études abordent des sujets particuliers. Céline Piot étudie trois figures du monde laïc : Jean Macé (1815-1894), Félix Pécaut (1828- 1898) et Ferdinand Buisson (1841- 1932). Deux d’entre eux, Felix Pécaut et Ferdinand Buisson étaient protestants. Ils s’intéressèrent tous trois à l’enseignement. Jean Macé est le fondateur de la Ligue de l’enseignement et Ferdinand Buisson dirigea le Dictionnaire de pédagogie et d’Instruction publique auquel Félix Pécaut a participé. Ils souhaitaient séparer l’instruction de l’enseignement religieux. Surtout une de leur grande préoccupation était de développer une instruction civique (introduite dans l’enseignement primaire en 1882) spiritualiste, qui soit sensible à « une aspiration vers une forme de transcendance déconfessionnalisée, appelée indifféremment Dieu, l’Infini ou le Bien« comme le dit l’historienne Laurence Loeffel. Félix Pécaut prônait ainsi l’enseignement de la poésie et de la musique ,en particulier du chant choral « qui aide à l’éducation de l’âme ».
Kevin Moreau étudie la laïcité et l’anticléricalisme dans les Basses- Pyrénées (aujourd’hui Pyrénées -Atlantique). C’est un département marqué par la dualité territoriale : à l’ Ouest, le Pays basque avec un catholicisme populaire solidement enraciné, à l’ Est le Béarn, avec une tradition plus distante héritée des conflits entre catholiques et protestants.Plusieurs acteurs mettent en oeuvre la politique de laïcisation.Il s’agit en premier lieu des fonctionnaires préfectoraux chargés d’appliquer les mesures de laïcisation du régime républicain et qui se trouvent en position arbitrale. Avant la loi de Séparation, les autorités préfectorales peuvent interroger les habitants d’une commune sur la nomination ou le comportement d’un desservant ( terme neutre qui désigne un prêtre ). Le maire d’une commune informe ainsi le sous-préfet qu’un desservant ne chante plus la prière Domine, salvam fac Republicam instaurée par le Concordat. Les autorités préfectorales envoient des agents pour surveiller les congrès diocésains. Les instituteurs peuvent aussi être les vecteurs de l’anticléricalisme dans un contexte de concurrence scolaire. Les loges maçonniques comme Le Réveil du Béarn jouent un rôle important.De nombreuses « planches » (conférences ) sont consacrées à la laïcité, au cléricalisme, aux congrégations. La loge soutient l’école laïque en ouvrant des livrets de caisse d’épargne pour les élèves méritants. Comme le souligne l’auteur cette culture est une culture qui recèle « un caractère masculin, voire misogyne ». En effet les femmes sont soupçonnées de relayer les prêches des desservants hostiles à la République. En fin de compte se mettent en place progressivement des rituels d’intégration républicains.
L’exemple britannique
L’exemple britannique peut servir de contrepoint au modèle français.A un modèle français fondé sur l’affrontement avec l’ Eglise catholique, s’oppose le modèle britannique fondé sur le compromis. Ainsi, les non-Anglicans ( non- conformistes, catholiques, Juifs, non -croyants ) accèdent -ils progressivement au cours du XIXème siècle aux emplois publics y compris aux mandats parlementaires. Cependant, l’instauration d’un enseignement obligatoire à la fin du XIXème siècle suscita des réticences de la part des Eglises.
George Westhaver, professeur à Oxford, étudie le cas du peintre William Holman Hunt et les dirigeants du Mouvement d’Oxford. Il se fonde sur les analyses du philosophe Charles Taylor qui souligne que les formes traditionnelles d’expression du sentiment religieux ne sont plus adaptées au monde moderne et qu’il faut inventer de nouvelles formes d’expression. Ce fut le cas du peintre William Holman Hunt (1827-1910), peintre préraphaélite qui tentait d’unir le réalisme et le symbolisme pour éveiller la conscience à la voix de Dieu. C’est ce que montre son tableau le plus célèbre The light of the world (La lumière du monde). Le Christ, une lanterne à la main se tient devant une porte fermée qui symbolise l’esprit fermé à la religion .Ce désir de renouveau religieux est aussi celui des membres du Mouvements d’ Oxford,fellows (membres ) d’ Oriel College qui voulaient revivifier la foi par la lecture des Ecritures et des Pères de l’Eglise.
Elodie Pharisier étudie la laïcisation scolaire en Irlande. En 1831 Lord Edward Stanley, Chief secretary for Ireland crée le National Education System qui prévoit la création d’un réseau d’écoles publiques financées par l’Etat et administrées par un organe central. Il s’agissait d’établir des écoles ouvertes à tous, catholiques et protestants, dans un esprit de neutralité confessionnelle. De manière innovante il s’agissait de séparer les enseignements communs dispensés à tous les élèves.et l’instruction religieuse, sous la responsabilité de chaque clergé. Les autorités britanniques poursuivaient plusieurs objectifs : favoriser l’alphabétisation, désamorcer les tensions religieuses, et consolider la loyauté des Irlandais envers la Couronne. C’est ainsi « un instrument de stabilisation coloniale ». Cependant, ce projet va échouer parce que la religion catholique structure non seulement la foi, mais aussi l’identité nationale. Toute tentative d’unification scolaire est perçue comme une menace pour la culture catholique et gaélique. L’Eglise catholique dont le poids se renforce après la Grande Famine de 1845 -1852 vide le projet de son contenu. Les écoles deviennent de fait des écoles confessionnelles – les écoliers catholiques et protestants ne fréquentent pas les mêmes écoles- et c’est le clergé qui administre les écoles pour les élèves catholiques : choix des enseignants, contenu des manuels. Cependant on peut aussi voir dans cette politique une forme de compromis. L’ Etat britannique ne peut imposer un modèle laïc strict sans risquer une explosion politique. De son côté le clergé a besoin de financements publics.L’Irish Education Act de 1892 poursuit ce compromis. Ce modèle se poursuit après la création de l’ Etat libre d’Irlande en 1922, c’est à dire le financement public associé à la tutelle religieuse.
Jérôme Grosclaude étudie la place du mouvement méthodiste au sein du mouvement ouvrier anglais. Le méthodisme a été fondé en 1738 Par John Wesley (1703-1791), prêtre anglican qui considérait le christianisme comme une rencontre personnelle avec le Christ. Les méthodistes s’astreignaient à une discipline rigoureuse et à une gestion méthodique de leur temps afin de s’assurer que pas un seul moment de leur journée ne soit perdu pour le service de Dieu. Leurs journées se partageaient entre prières, lecture des textes sacrés et activités charitables. En 1738 John Wesley connut une expérience mystique et décida de parcourir le pays comme prédicateur itinérant. Plusieurs communautés se formèrent ( sans être incompatibles avec l’appartenance à l’ Eglise anglicane) et le mouvement était aussi fondé sur l’itinérance des prédicateurs. Le méthodisme rencontra un réel succès auprès des classes populaires. On comptait 70000 méthodistes en 1789. Le rôle du méthodisme donna lieu à une controverse historiographique. L’historien Elie Halévy (1870 -1937) et l’historien marxiste E.P. Thompson défendirent l’idée que le conservatisme, le caractère hiérarchisé du mouvement avaient empêché une révolution sociale en tournant les énergies populaires vers une révolution purement intérieure. Pour reprendre les analyses d’E.P.Thompson, les énergies et les émotions dangereuses pour l’ordre social étaient cantonnées aux prières et aux réunions du dimanche, le reste de la semaine étant consacré au travail productif. Ces thèses sont discutées. Il n’est pas sûr qu’une révolution populaire ait pu avoir lieu au Royaume-Uni dans les années 1730 ni que l’ordre social britannique ait pu être remis en cause. Jérôme Grosclaude est ainsi plus nuancé. Il est indéniable que le méthodisme était un mouvement conservateur mais de nombreux ouvriers méthodistes s’engagèrent dans le mouvement ouvrier et syndical et participèrent aux luttes ouvrières. Les dirigeants du parti travailliste, héritier des mouvements sociaux du XIXème siècle, ne s’y étaient pas trompés et le secrétaire général du parti travailliste de l’ après-guerre Morgan Phillips ( 1902-1963 ), ancien mineur gallois, avait pu dire que le parti travailliste était «more methodist than marxist».



