GIGN : nul n’ignore que ce sigle prestigieux est celui d’une unité d’élite à l’efficacité opérationnelle sans faille. La haute réputation des « super-gendarmes du GIGN » est assise sur un demi-siècle d’existence ponctué par des interventions remarquables qui ont résolu nombre de situations critiques. Si le Groupe d’Intervention de la Gendarmerie Nationale a acquis ses plus belles lettres de noblesse sur l’aéroport de Marignane en 1994, en accomplissant l’exploit à haut risque de prendre d’assaut un Boeing détourné par des terroristes islamistes, il a à son actif bien d’autres actions qui témoignent autant de son utilité que de son haut niveau de performance.
On a évidemment déjà écrit sur le GIGN. Mais jamais d’une façon aussi exhaustive. Le mérite en revient à un duo d’auteurs fusionnels. Emmanuel et Jean-Philippe Samson sont frères jumeaux et fils de gendarme. Ils partagent également une profonde passion commune pour le GIGN. La rédaction de cet impressionnant album commémoratif en est l’aboutissement. On y découvre cinquante ans d’une histoire hors normes jusque dans ses moindres détails.
Une naissance discrète et exigeante
La genèse du groupe est plus complexe qu’il n’y paraît. Autant que les leçons de l’attentat de Munich en 1972, l’issue dramatique de deux prise d’otage antérieures (Cestas et Clairvaux) a déterminé sa création. La fondation de l’unité est prise en charge par le jeune officier Christian Prouteau en 1974. Personnage charismatique et débrouillard, il est l’âme de cette nouvelle force surentrainée de type commando. Il s’entoure de gendarmes fortes têtes. Sur le fond, la bande à Prouteau a initialement les caractéristiques d’une écurie de « mavericks ». Son chef forge sa doctrine et ses méthodes opérationnelles, en façonne l’esprit de corps et choisit ses équipiers par un processus de sélection physique et mentale très exigeant. Il les forme et les équipe avec un mélange d’armements réglementaires et de matériels innovants conçus pour les missions à haut risque. Il est aussi à l’origine de la culture de négociation qui est désormais le préalable de toute action de force et de la procédure du RETEX qui débriefe chaque intervention.
Le GIGN fait ses premières armes lors d’actions en milieu pénitentiaire (prises d’otage, mutineries) et de neutralisation de forcenés. Il se fait aussi connaître des autorités pas des démonstrations qui sont à la fois des opérations de communication et des entraînements en milieu extérieur. Ses opérateurs sont même mis à contribution pour une scène d’assaut dans le film policier Peur sur la Ville dont Jean-Paul Belmondo est la tête d’affiche ! Cependant, le groupe n’accède à un renom international qu’avec l’affaire de la prise d’otages de Loyada à Djibouti en 1976. Une équipe du GIGN commandée par Prouteau parvient à neutraliser les indépendantistes qui s’étaient emparés d’un bus scolaire rempli d’enfants français. Presque tous les otages sont sauvés, ce qui constitue une issue remarquable pour cette action périlleuse menée dans une configuration défavorable.
Un outil d’excellence
La réussite de cet audacieux coup de main légitime pleinement l’unité qui est désormais sollicitée pour nombre d’interventions délicates. Dès lors, la palette de ses capacités et de ses missions ne cesse de s’accroître, parallèlement à la montée en puissance de son format et ses effectifs. Des réformes redimensionnent le GIGN, en 2007 puis en 2021. Reflet significatif de cette évolution, son commandement passe des officiers subalternes aux officiers supérieurs puis aux généraux. Cette extension répond à l’évolution des menaces, du fait notamment de l’accroissement du risque terroriste. Elle reflète aussi la montée en compétence et en polyvalence de la force spéciale de la gendarmerie. Conjuguant excellence et expertise, valeur technique et athlétique, rigueur et audace, les hommes du GIGN sont des opérateurs spécialisés et surentraînés.
La qualité des moyens humains est assurée par un processus de sélection intense et discriminant, une préparation opérationnelle de haut niveau et l’acquisition de qualifications spécifiques : parachutisme, plongée, chute opérationnelle, création d’un groupe cynophile, d’un soutien médical adapté. Schémas et dossiers d’intervention adaptent les « supergendarmes » à de nouveaux champs et sites d’intervention. Un processus d’innovation permanent, initialement initié en interne, permet d’améliorer ou inventer des outils d’intervention de plus en plus performants (tenues, optique, explosifs, balistique, transmissions, surveillance, etc.). Des locaux adaptés sont aménagés. Les matériels évoluent, passant de moyens gendarmesques standards et réglementaires à des équipements de pointe appropriés aux types d’action propres à l’unité (véhicules, armement). Outre des spécialistes pointus, le GIGN s’est également ouvert aux talents féminins, même si la participation aux groupes d’assaut est exclue de leurs missions.
Une histoire riche en péripéties
Le renom du GIGN auprès du grand public est surtout dû à quelques interventions spectaculaires. Une opération très sensible est longtemps restée confidentielle : le soutien technique et tactique apporté à l’armée saoudienne pour reprendre la grande mosquée de La Mecque à des insurgés fondamentalistes en 1979. On ignore également que la victoire électorale de François Mitterrand en 1981 a menacé de dissolution le GIGN, suspecté par la rumeur (instrumentalisée par la guerre des polices) d’être un outil de coup d’État. Mais l’unité parvient rapidement à rentrer en grâce en démontrant son utilité. Le commandant Prouteau est même appelé à l’Élysée où il crée le service de protection présidentiel, avant d’être aspiré par les turpitudes occultes du pouvoir.
Passée en de nouvelles mains, l’unité continue ses périlleux exploits. Le récit de ses grandes interventions est détaillé dans des pages passionnantes : la libération des otages d’Ouvéa en Nouvelle-Calédonie pendant les présidentielles de 1988, la prise d’assaut sous les caméras de télévision du Boeing aux mains de terroristes algériens sur l’aéroport de Marignane en 1994, la neutralisation des frères Kouachi, les tueurs de Charlie Hebdo, en 2015. Mais on découvre également une grande variété d’autres missions moins retentissantes mais néanmoins dangereuses. Les unes sont du registre des faits divers et de la répression du grand banditisme : neutralisation de forcenés, prises d’otages, émeutes carcérales, interception de go fast. D’autres ont une envergure régalienne et internationale : évacuation de ressortissants menacés à l’étranger, sécurisation d’ambassades, piraterie maritime, missions de renseignement, notamment en ex-Yougoslavie et en Libye.
Une identité forte
Dès l’origine, le GIGN s’est forgé une identité forte qu’il a su perpétuer à travers des réorganisations qui auraient pu édulcorer son esprit de corps. Cela passe par l’appropriation d’éléments de distinction qui valorisent cette appartenance distincte du reste de la gendarmerie. Le GIGN a ses propres tenues et insignes, s’est doté d’une symbolique, d’un drapeau, et même de montres siglées ! Sa présence au cinéma est un autre facteur de prestige. Elle se décline selon deux modalités. Il y a d’une part les fictions auxquels le GIGN participe par son expertise et ses moyens, dans une logique qui fait de cette figuration un moyen d’entraînement professionnel. Mais sa notoriété alimente aussi la production de films dont le GIGN est le héros, comme L’Assaut en 2011, qui retrace l’intervention de Marignane.
L’âme d’une unité est portée par ses hommes. La forte fraternité des équipiers du GIGN est à souligner. Le rôle de meneur d’hommes de ses chefs successifs est également essentiel. Chacun d’entre eux fait l’objet d’un portrait, soulignant les mérites de décideurs d’une grande valeur qui sont aussi d’authentiques intervenants de terrain, parmi lesquels on retiendra particulièrement les noms de Christian Prouteau, Philippe Legorjus et Denis Favier. Sont aussi salués les hommes les plus méritants et récompensés, dont le rôle a pu être décisif lors de telle ou telle action. Ne sont pas davantage oubliés les morts du GIGN, dont quatorze membres ont perdu la vie depuis sa création, quatre en intervention et dix autres à l’entraînement ou en service. Ce dur tribut donne la mesure du niveau d’exigence attendu de ses membres.
Le labeur des frères Samson livre donc un ouvrage magistral, où l’admiration n’occulte jamais l’information. On apprend énormément en visitant la maison GIGN dans ses moindres détails. La construction chrono-thématique et l’apport des témoignages et de la documentation de plusieurs anciens de la maison donnent de la richesse et de la profondeur à ce gros volume. Son caractère quasi-encyclopédique et la qualité de son iconographie en font un document de référence. Son édition dans la foulée du cinquantenaire du GIGN en fait un objet commémoratif précieux, en plus d’être une production mémorable sur une formation remarquable.
© Guillaume Lévêque



