Cette bande dessinée est une adaptation de deux ouvrages de Bruno Patino, « La Civilisation du poisson rouge » et « Tempête dans le bocal » (parus chez Grasset). D’après les ingénieurs de Google, la capacité de concentration d’un poisson rouge serait de huit secondes, celle des millennials de neuf secondes. En 2026, dans la plupart des pays du monde, les humains passeraient environ cinq heures par jour à consulter leur smartphone, soit deux fois plus qu’en 2012.
Cette bande dessinée met en scène un journaliste, Bruno Carassius, spécialiste du numérique, la trentaine, père d’une adolescente. Petit clin d’œil donc à Bruno Patino, mais il faut savoir que Carassius carassius est le nom scientifique donné à la carpe, et, selon Wikipédia, cette espèce de poisson est très proche de celle du poisson rouge.

Dès la page 9, l’auteur nous donne la définition du « phubbing » : la consultation ostensible de son smartphone entre collègues, amis, amants ou membres d’une même famille, alors même qu’on nous adresse la parole. Il nous explique également comment les travaux de psychologie comportementale du professeur Burrhus Frederic Skinner ont permis de transformer des processus de récompenses aléatoires en de véritables addictions, exploitées ensuite par les industries du jeu, puis du numérique. Répartie en onze chapitres, cette bande dessinée, très didactique, regroupe des thématiques, des théories, des personnages clés et des anecdotes concernant les usages des smartphones, des réseaux sociaux et des médias. Elle constitue une somme d’informations, très souvent connues (et forcément familières à une communauté de lecteurs plutôt geek et intéressés par le numérique), mais qui pourra être édifiante pour les autres lecteurs et lectrices, moins au fait des actualités liées au numérique et à ses usages.

Ainsi sont abordés plusieurs thèmes, comme les débuts d’Internet, avec la figure de John Perry Barlow (1947-2018) et sa Déclaration d’indépendance du cyberespace, ou une référence à Pierre Teilhard de Chardin (jésuite et théologien), qui avait théorisé la géosphère, la biosphère et surtout la noosphère (une sorte de conscience universelle permettant de théoriser une « interconnexion des cerveaux humains »). Morgan Navarro revient sur les débuts, partiellement « mythiques », des géants du Net dans les arrière-cours de maisons américaines et dans des garages. Il rappelle qu’il est loin, le temps de l’horizontalité du web et d’un accès illimité aux savoirs, etc. : « En 2024, Meta enregistre une hausse de 22 % de son chiffre d’affaires par rapport à l’année précédente. Il s’élève à 164 milliards de dollars. Google enregistre 96,4 milliards et Amazon 187 milliards » (p. 39).
L’auteur développe une idée bien documentée sur l’économie de l’attention, vendue et exploitée par toutes les grandes compagnies de la « nouvelle économie », et principalement les GAFAM. Il cite la captologie, technique du Persuasive Technology Lab (p.43), l’art de capter l’attention, que l’utilisateur soit consentant ou non. Il souligne le rôle prépondérant du graphisme, allié aux neurosciences et aux études comportementales, pour transformer nos habitudes en addictions. La phrase devenue un classique du PDG de TF1, Patrick Le Lay, en 2004, sur sa capacité à vendre à Coca-Cola « du temps de cerveau disponible » pour de la publicité, est mise en exergue. Bien sûr, les GAFAM et les autres intervenants de ce secteur du numérique collectent des quantités de données personnelles et revendent ces data à différents clients : publicitaires, compagnies, assurances, agences étatiques… (p.56).

Hartmut Rosa est cité pour démontrer le paradoxe contemporain : dans les sociétés occidentales, alors même que le temps de loisirs n’a fait qu’augmenter, on constate une pénurie de temps ! (p. 62). Les derniers chapitres abordent les thèmes de la fabrication du réel, de l’économie du doute et des théories sur l’information et les fake news. Ici aussi, ces critiques des médias sont relativement connues, à la fois dans la littérature d’essais, mais également pour certaines déjà produites dans des manuels d’histoire-géographie à destination des collégiens, et plus souvent des lycéens.

Cette bande dessinée constitue une mise en image de certaines théories et données clés, pouvant servir de sources ou de documents d’illustration à destination d’un public plutôt lycéen, surtout pour les chapitres consacrés stricto sensu au numérique. La partie sur la fabrication de l’information nous semble, quant à elle, moins novatrice. Le chapitre concernant les théories du complot est, à notre avis, pas assez développé et relativement elliptique. Enfin, après une exposition assez rigoureuse des enjeux du numérique et des usages de l’information, le dernier chapitre, qui se veut optimiste, nous apparait d’une naïveté confondante.