Paru chez Le Lombard, Cartagena réunit une dernière fois Yves H. et son père Hermann autour d’un polar sombre ancré dans l’univers des cartels colombiens. L’album explore la violence sociale, les choix contraints et les destins brisés d’une jeunesse sans horizon, happée par des logiques qui la dépassent. Il s’impose également comme une œuvre testamentaire : avec la disparition récente d’Hermann, c’est un immense nom de la bande dessinée franco-belge qui s’éteint, laissant derrière lui un style unique, fait de traits nerveux et de couleurs subtilement maîtrisées.

Jeunesse piégée, destin verrouillé

À Cartagena, en Colombie, les quartiers populaires vivent sous la coupe d’un trafic omniprésent qui semble dicter l’avenir avant même qu’il ne commence. Alvaro, que l’on surnomme aussi Alvi, s’y engage avec son ami Nacho, persuadé d’y trouver de quoi s’en sortir, de l’argent facile et une place dans un monde qui ne lui en laisse aucune. Mais leur entrée dans le cartel tourne vite au cauchemar : un rite de passage dérape et révèle la brutalité d’un système entièrement structuré autour du chef du cartel Arriega, alias El Cocho, et de la présence glaçante de La Muerte, tueur à gages dont le nom suffit à faire taire les plus téméraires.

De l’autre côté, le policier Félix Garzon, policier usé pais tenace, poursuit depuis longtemps sa traque d’Arriega, dans une ville où les repères s’effacent au profit de la peur et des arrangements invisibles. Deux trajectoires que tout oppose, celle d’Alvi, aspiré vers l’intérieur du cartel, et celle de Garzon, qui tente de le contenir de l’extérieur, finissent pourtant par se lier progressivement, comme si chacun devenait indispensable à la survie ou à la chute de l’autre. Le récit avance ainsi dans une tension continue, où chaque choix resserre un peu plus l’étau.

Un duo en parfaite harmonie

La grande force de l’album réside dans la manière dont le scénario de Yves H. et le dessin d’Hermann s’épousent parfaitement. Tout y est dur, rude, nerveux, parfois violemment frontal. L’univers du duo, comme souvent, se teinte d’une noirceur profonde et d’un pessimisme tenace.

Pourtant, la dureté du scénario de Yves H. est contrebalancée par de véritables respirations visuelles et narratives. C’est particulièrement le cas dans les séquences situées à La Escondida, une bourgade rurale à l’écart de Cartagena. Loin de la violence urbaine, ces passages ouvrent un espace apaisé, presque hors du temps, empreint d’un certain espoir. Les paroles de Carmela y prennent alors toute leur dimension : « Je n’ai jamais été aussi heureuse qu’aujourd’hui, maintenant que je vis au rythme de la nature. Regarde. N’est-elle pas splendide ? » ou encore « Fini de courir, le bonheur n’est pas dans la course, Alvi, il est dans la lenteur. Je crois même qu’il est dans l’ennui … ». Ces instants suspendus, portés par des couleurs parfaitement choisies et appliquées, suggèrent la possibilité fragile d’une autre vie.

Graphiquement, Hermann impressionne une dernière fois : visages burinés, lumières écrasantes, atmosphères étouffantes de Cartagena ou de l’immensité désertique … et que dire des couleurs !

Comme ce fut le cas pour le diptyque Brigantus, certaines critiques ont pu pointer des faiblesses ou exprimer des réserves sur la qualité de l’album. Pour ma part, je ne partage pas ces avis. Cartagena m’apparaît au contraire comme une œuvre aboutie, sincère et profondément marquante. Dans cette ultime collaboration entre Yves H. et Hermann, je vois un adieu à la fois dur et lumineux, où la noirceur du monde n’efface jamais totalement la possibilité d’un ailleurs.

Enfin, cette bande dessinée a toute sa place dans les CDI des établissements scolaires : elle permet d’aborder concrètement la géographie de l’invisible et de l’informel, c’est-à-dire ces territoires et ces réseaux en marge des structures officielles (économie parallèle, zones sous influence, …), mais qui organisent pourtant en profondeur la vie quotidienne de nombreuses populations. Un beau moment de lecture, suspendu, qui résonne bien au-delà de ses pages.