Ce livre qui compare les deux grandes puissances émergentes d’Asie et leurs politiques est bienvenu au moment où l’Asie-Pacifique et l’Indo-Pacifique apparaissent comme des visions concurrentes de la régionalisation de cette partie du monde, au moment aussi où la Russie voudrait constituer un axe Moscou-Pékin-Delhi, un « trilatéralisme » à la conférence de Tianjin, au sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai (août 2025). Leur attachement à la défense de leurs intérêts et leur souhait d’accompagner la mondialisation pour gagner en influence leur sont communs. Les pays occidentaux cherchent à utiliser l’Inde comme contrepoids à la puissance chinoise, alors que News Delhi continue d’entretenir des relations avec Moscou en dépit du conflit ukrainien. Ce livre se fonde sur la pratique du terrain de l’auteur en particulier dans les périphéries chinoises et indiennes.
Le poids des héritages historiques
L’Inde marquée du sceau de la pluralité, avec une démocratie structurée par la hiérarchisation séculaire des castes et une Chine qui na jamais cessé de souscrire à l’idée d’une homogénéité grâce au maintien d’un pouvoir politique centralisé, s’appuyant jadis sur une aristocratie lettrée, aujourd’hui sur un système d’experts placés sous l’égide du Parti communiste.
La Chine entre dans une phase nouvelle. C’est une économie de guerre conditionnée par trois objectifs : créer une alternative géopolitique face à l’Occident, mais aussi garantir les intérêts sécuritaires et énergétiques du pays. L’Inde cultive une relation de proximité avec les Européens et les Américains sur le plan stratégique tout en maintenant une diversité dans le choix de ses coopérations. L’attractivité de la Chine (189 milliards de dollars d’IDE) reste toutefois plus importante que celle enregistrée par l’Inde (71 milliards de dollars d’IDE). Les rapports exacerbés entre hindouistes et musulmans, les rivalités qui opposent les tenants d’une démocratie parlementaire aux naxalites, partisans d’une démocratie directe, entretiennent une instabilité politique menaçante. L’idéologie nationaliste de l’hindouité (hindutva) voudrait dépasser ces clivages, s’appuyant sur une nostalgie impériale. En Chine, la politique de Xi Jinping vise à renouer avec la grandeur impériale de son histoire longue.
La voie chinoise n’est ni celle de la démocratie et de la défense des droits individuels, conditionnant les choix occidentaux de gouvernance, mais bien le choix d’une dictature assumée au nom du bien commun. Elle est due à une double tradition chinoise, le légisme et le néo-confucianisme, instrumentalisée par le Parti communiste. Xi Jinping est l’incarnation d’une révolution conservatrice avec un attachement au léninisme dans sa manière de diriger les hommes, en n’hésitant pas à les évincer. Il est révolutionnaire dans le domaine des innovations technologiques comme dans son affrontement idéologique avec le monde occidental.
Pauvreté et démographie contrastées
Le véritable défi pour l’Inde est la lutte contre la pauvreté : plus de 13 % de la population vit en deçà du seuil de pauvreté et le taux d’alphabétisation national est de 77 %. En Chine, l’éradication de la pauvreté et l’alphabétisation ont beaucoup progressé depuis les années 1980. Le « Rêve chinois » vise à concurrencer le « Rêve américain » en prétendant se hisser au rang de grande puissance avec la possibilité pour le plus grand nombre d’atteindre un niveau de prospérité moyenne. L’accroissement des moyens militaires de la Chine vise à sanctuariser les intérêts et les ressortissants nationaux aussi bien en Chine qu’ailleurs dans le monde (diaspora chinoise de 150 millions de personnes). Côté indien, la base industrielle et technologique de défense doit atteindre l’autosuffisance, l’objectif étant de réduire les importations au bénéfice de la production nationale de plus en plus performante et même exportatrice, en impliquant les industriels publics et privés, les start-up, les organismes de R et D et les utilisateurs.
En Chine, le déclin démographique inquiète les autorités ; la main-d’œuvre de plus en plus coûteuse et de moins en moins nombreuse pousse au recourt à la robotique. En Inde, la croissance de la population est un atout pour son économie. Avec plus de 7 % de croissance annuelle, l’extrême pauvreté y a malgré tout reculé, mais 42 % des jeunes diplômés sont sans emploi. La priorité à la croissance économique en Chine s’est faite aux dépens de l’environnement. A la fois archaïque et novatrice, la Chine obtient 60 % de son énergie à partir du charbon, mais elle a aussi le monopole de la fabrication des panneaux photovoltaïques, et de l’éolien, s’acheminant à grands pas vers les conditions qui permettront l’accès à une économie verte, mais elle consommera encore très longtemps des énergies fossiles. Désormais 15 % de la consommation énergétique de ses villes provient des énergies renouvelables et elle a atteint le rang du 3e parc mondial dans le nucléaire civil.
En Inde, le monde rural (700 millions de personnes) est profondément en crise, malmené depuis la Révolution verte : déforestation, érosion des sols, pollution des nappes phréatiques, surutilisation comme au Karnataka des engrais chimiques, surconsommation en eau des villes qui nuisent à l’irrigation des zones rurales…. L’éco-anxiété gagne l’ensemble des deux pays. L’Inde partage avec la Chine une culture impériale et une vision stratégique privilégiant sur le temps long les alliances de revers : un pays voisin est un ennemi naturel et par conséquent, le voisin du voisin est un allié naturel. Cette vision concentrique (mandala) faite d’une alternance d’ennemis et d’alliés encadre la politique étrangère et de sécurité suivie par l’l’Union indienne depuis plus de 75 ans, indépendamment de la couleur politique du gouvernement en place. Le Pakistan et la Chine sont à ranger dans la catégorie des voisins hostiles ; d’autres voisins, tels le Népal, le Bhoutan, le Bangladesh mais aussi la Birmanie ou le Sri Langka ne sont pas traités en ennemis mais en quasi protectorats, soit en États-tampons. La Russie, l’Iran, les pays du Golfe, l’Asie centrale, le Viêt-Nam ou le Japon répondent bien à la définition d’une (quasi) alliance de revers dirigée principalement contre le Pakistan ou, dans les deux derniers cas, contre la Chine. Dans la région du Nord-Est (Nagaland, Manipur…), le gouvernement central de Narendra Modi est accusé de nourrir un conflit en conduisant des politiques ethno-centrées favorisant les hindous, tandis qu’aux yeux des dirigeants de New Delhi se profile la menace de rebellions disposant de sanctuaires et de commanditaires transfrontaliers : chinois notamment depuis le Tibet ou par la Birmanie comme le firent les Japonais contre les Britanniques durant la Seconde Guerre mondiale.
Le China-Pakistan Economic Corridor (CPEC), développé et aménagé par Pékin, permet à la Chine de contourner l’Inde pour assurer son approvisionnement énergétique et ménager pour Pékin une profondeur stratégique à destination de l’Afrique orientale et du Sri Lanka, mais aussi dans le prolongement de l’arc himalayen, c’est-à-dire sur l’ensemble du pourtour tibétain. Le contrôle du Cachemire peut permettre à la Chine d’étendre son influence jusqu’au golfe d’Aden. La permanence de la rivalité stratégique entre l’Inde et le Pakistan confère à la Chine un effet de levier constant. Et le partenariat sino-pakistanais permet à Pékin de contrer les effets de l’Indo-Pacifique et le rapprochement entre Washington, ses alliés et New Delhi. Le devenir de la nation tibétaine doit jouer un rôle crucial dans la région. Pékin a fait de la sinisation du Tibet et de ses pourtours une priorité. L’Inde accueille une grande partie des exilés tibétains et leur chef, le Dalaï Lama.
Politiques extérieures comparées
En Asie centrale, où la guerre en Ukraine a réveillé un courant anti-russe, la présence économique chinoise se heurte à un mouvement de sino-phobie à cause de la location de terres agricoles par la Chine dans plusieurs pays, de l’emploi exclusif d’ouvriers chinois sur les chantiers ou de la répression dont sont victimes les Ouïghours. Une base militaire chinoise au Tadjikistan, dans le haut Badakshan, vise à éradiquer le terrorisme dans le triangle que constitue le Baloutchistan, l’Afghanistan et le Cachemire. La stabilité de l’Ouzbékistan est essentielle pour l’acheminement en Chine du gaz provenant du Turkménistan voisin. D’autre part, une coopération soutenue avec Islamabad (Pakistan) permet d’assurer le bon acheminement des hydrocarbures iranien et arabe transitant par le port de Gwadar, le long de l’un des corridors alternatifs au détroit de Malacca, l’autre se situant plus à l’est en Birmanie.
L’Inde développe de manière concurrente le projet de gazoduc TAPI (Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde) à partir du port de Chabahar en direction de l’Asie centrale. L’International North South Transport Corridor (INSTC) concurrent des Nouvelles Routes de la soie, ravitaille l’Inde en hydrocarbures et blé russes via la Caspienne avec la médiation iranienne.
L’ensemble du Moyen-Orient, plus particulièrement des États du Golfe rassemblent une bien plus forte diaspora d’origine à la fois pakistanaise et indienne que chinoise. Les Émirats Arabes Unis constituent la première tête de pont de New Delhi dans la région ; ils ont été intégrés en 2023 au sein des BRICS avec le soutien de l’Inde. De même, en 2023, Narendra Modi et Mohammed Ben Salman ont décidé d’accroître la coopération entre l’Inde et l’Arabie Saoudite.
Depuis plus de deux décennies, l’Indo-Pacifique est devenu une région centrale des rivalités nées d’une crainte dans la montée en puissance de la Chine. Le Quad ou QSD est un sous-ensemble d’initiatives qui donnent lieu à des rencontres diplomatiques et des exercices militaires communs, que Moscou et Pékin comparent à l’OTAN, et auxquels des pays de l’Union Européenne comme la France souscrivent.
Avec sa Look East Policy l’Inde développe des coopérations avec les pays de l’ASEAN. Elle bâtit ses coopérations dans le cadre des pays de l’Asie du Sud avec le SAFTA (Accord de libre échange de l’Asie du Sud) et le SAPTA (Arrangement commercial préférentiel de l’Asie du Sud). Depuis 2014, le putsch militaire a renforcé la coopération entre la Chine et la Thaïlande. Elle vise à créer une synergie afin de relier la région de Guangdong-Hong Kong-Macao et le corridor économique oriental de la Thaïlande dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie, favorisée par le ferroviaire et le développement du numérique et de la 5 G.
L’Inde et le Viêt Nam partagent un partenariat stratégique global depuis 2007, mais c’est surtout avec le Japon qu’elle entretient une relation importante. Elle coordonne des initiatives et des liens culturels avec 39 pays bordant l’océan Indien comme le Sri Lanka, les Maldives ou Maurice, et renforce sa coopération avec les pays de l’ASEAN depuis la signature d’un premier accord en 1993.
Quant à la Chine, elle mène une politique inclusive, lui permettant de créer en retour dépendances et obligations. Elle a signé en 2020 aux côtés de Japon, de la Corée du Sud, de la Nouvelle Zélande et de 10 autres États membres de l’ASEAN un accord de libre-échange, le RCPE (Regional Comprehensive Economic Act) regroupant 29 % de la population mondiale et le tiers des richesses. Elle met également en œuvre sa stratégie du « Collier de perles » qui consiste à développer des infrastructures portuaires dans des points stratégiques de l’océan Indien, comme Gwadar (Pakistan), Hambantota (Sri Lanka), Chittagong (Bangladesh) ou Kyaukpyu (Birmanie). L’Inde se rapproche de Taïwan, mais surtout l’Inde et l’Australie coopèrent au sein de plusieurs organisations internationales : Commonwealth, Association des États riverains de l’océan Indien (IORA), Forum régional de l’ASEAN, Partenariat de l’Asie-Pacifique pour le climat et le développement, Sommet de l’Asie Orientale. Un accord militaire entre les deux pays permet un accès réciproque à leurs bases militaires pour un soutien logistique (Mutual Logistics Support Agreement MLSA).
La Chine sait développer un soft power avec un narratif pacifiste (Routes de la soie, expéditions de Zheng He). Au contraire de l’Occident, la Chine ne fut jamais tentée, au long de son histoire impériale, par une colonisation de régions lointaines ; le peuplement de sa propre « Méditerranée asiatique n’émanait que d’initiatives individuelles et des réseaux marchands. Son modèle de mondialisation, les Nouvelles Routes de la soie, est pensé contre un Occident présenté sous son seul aspect de puissance qui pille et conquiert.
L’appel au « Sud global » (OCS et BRICS)
Originellement appelée le Club de Shanghai, l’OCS fondée en 2001 avait pour but de lutter contre le terrorisme, l’extrémisme religieux et le séparatisme. Cet espace de dialogue et d’influence, de commerce et de coopération militaire comprend à l’origine les anciennes républiques d’Asie centrale. La Chine y a favorisé, en 2017, l’entrée du Pakistan face à l’Inde.
Moscou reste un fournisseur d’armes pour l’Inde, qui se tourne parallèlement de plus en plus vers des pays occidentaux (États-Unis, France). Mais l’Inde par ce biais ne se rapproche pas trop de Washington. Rallier l’OCS pour l’Inde a été sans doute pour Moscou une manière de rééquilibrer en sa faveur ses propres relations avec Pékin au sein de l’Organisation, et permet en retour à New Delhi de multiplier les canaux de discussion avec l’Asie centrale, au niveau multilatéral. Avec la création de la Banque Asiatique d’Investissement (BAII), Pékin met l’accent sur la coopération financière, y compris au sein des BRICS ralliés par l’Inde en 2009 et l’Afrique du Sud en 2011.
Les BRICS ont pour liant le ressentiment anti-américain, les stratégies chinoises visant à contourner les « valeurs occidentales » par le « Sud global ». Se dessine un flux monétaire où le dollar est concurrencé par le yuan numérique et d’autres monnaies. Mais pour le moment, la part globale des transactions en dollars reste prépondérante. En janvier 2024, cinq nouveaux membres ont rejoint les BRICS : Iran, Egypte, Ethiopie, Arabie saoudite et Émirats arabes unis. Les BRICS représentent près de la moitié de la population mondiale et 27 % du PIB mondial. L’orientation de plus en plus prochinoise et anti-occidentale prise par les États-membres va à l’encontre des principes de non-alignement auxquels l’Inde est restée fidèle.
Nouvelles configurations stratégiques
L’émergence du terrorisme islamiste donne une impulsion nouvelle au trilatéralisme Inde-Chine-Russie. La lutte contre le terrorisme islamiste constitue encore aujourd’hui la base de cette coopération. La relation que Moscou entretient avec New Delhi permet à l’économie russe de surmonter le régime des sanctions imposées par les Occidentaux. Le rapprochement avec les États-Unis pour l’Inde de Narendra Modi est à mettre en rapport avec les contentieux frontaliers qui l’opposent à la Chine. D’autre-part, la dépendance indienne vis-à-vis de Moscou est d’environ 40 % pour la marine, devant l’aviation (70 %) et l’armée de terre (90 %). La guerre en Ukraine questionne sur la fiabilité du partenariat avec la Russie. Donc un partenariat stratégique avec la France et surtout avec les États-Unis lui sont devenus nécessaires face à la Chine. L’Indo-Pacifique est devenu un « défi global » pour les intérêts chinois. La stratégie chinoise des « deux océans » est une réponse à l’Indo-Pacifique. Elle vise à intégrer l’Inde à des dispositifs plus vastes : le corridor Bangladesh-Chine-Birmanie, le corridor transhimalayen Chine-Népal-Inde, et le corridor maritime de la soie; tous ayant pour point d’aboutissement l’indépendance et son gigantesque marché.
L’Inde est sur le plan géostratégique nettement avantagée par sa position de puissance médiane entre les principales régions de l’Asie, de l’Europe et de l’Afrique orientale. La Chine n’a donc aucun intérêt a priori à poursuivre la confrontation avec le plus important de ses voisins. L’opposition de plus en plus forte de l’Inde au projet des Nouvelles Routes de la soie, comme son soutien au jugement de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer de 2016 contre la ligne des 9 traits de Pékin en mer de Chine méridionale, montrent que New Delhi a une posture beaucoup plus catégorique à l’encontre de son voisin chinois, lequel intervient d’une manière croissante dans les régions constituant le pré carré indien comme le Sri Lanka ou les Maldives.
La Chine et l’Inde utilisent l’aide au développement comme un moyen stratégique pour consolider leur position sur la scène mondiale. L’État-parti chinois, usant de son soft-power, entend diffuser de manière active des valeurs néo-confucéennes et conservatrices profondément illibérales et opposées à l’Occident. Pouvant être qualifié de cybercrature, le système s’appuie sur une technostructure (avec un usage exclusif de l’Intelligence Économique) lui conférant un statut inédit dans l’histoire des régimes autoritaires. Son idéologie, son modèle de gouvernance séduisant dans le « Sud global » que la Chine convoite. Le projet des Nouvelles Routes de la soie est le principal vecteur aujourd’hui de cette stratégie. Globale, elle crée les conditions nécessaires à la sécurisation des objectifs chinois dans le monde. Et, malgré l’opacité apparente de sa finalité, elle ne laisse aucun doute quant à ses perspectives hégémoniques.
La Chine poursuit une véritable diplomatie médicale en Afrique, qui a pris de l’ampleur avec la lutte contre Ebola au milieu de la décennie 2010. Elle est devenue une destination privilégiée des étudiants africains avec une augmentation en moyenne de 35% par an du nombre d’étudiants au cours de ces dix dernières années. Un effort est fait qui a pour but de rallier à la Chine les élites africaines. Et il existe une relation de proximité idéologique entre les potentats africains et la Chine ; proximité qui est destinée pour Pékin à appuyer son ambition internationale.
Un engagement plus pénétrant pour l’Inde
Si la Chine est devenue le premier partenaire commercial de l’Afrique, l’Inde est désormais au 3e rang. Sur une diaspora indienne d’environ 20 millions dans le monde, 3 millions sont en Afrique. Les Indiens non-résidents représentent 8 % de la population totale contre 92 % d’individus d’origine indienne n’ayant plus la nationalité indienne. En Afrique, l’image des Indiens est généralement plus négative que celle des communautés chinoises moins nombreuses (environ 1 millions d’individus).
Une image positive de l’Inde est très largement servie par l’impact mondial de son industrie cinématographique, mais aussi par un héritage, relevant du patrimoine immatériel, que ce soit celui de la musique ou du yoga. Le deși, désignation d’une identité pan-indienne incluant le Pakistan et la Bangladesh, représente un lien avec les ancêtres par le biais d’expériences culturelles partagées : le rangoli peinture très colorée exécutée au sol et éphémère et le mehndi dessins floraux au henné s’apparentant au tatouage quoique éphémère, véritable succès populaire, que s’approprie la culture féminine tant en Asie du Sud-Est que dans le monde arabe ou en Occident voire en Afrique. La Chine est un acteur plus puissant et plus interventionniste, tandis que l’Inde est un partenaire plus modeste et respectueux des priorités attendues par les pays bénéficiaires.
L’axe sino-pakistanais
La LoC (Line of Control), frontière occidentale hautement militarisée entre l’Inde et le Pakistan au niveau du Cachemire, est de plus en plus liée à la menace chinoise avec le développement du corridor économique sino-pakistanais (CPEC). 700 000 militaires et paramilitaires indiens sont déployés dans la vallée du Cachemire et le long des régions frontalières, faisant de la LoC l’une des frontières les plus militarisées au monde, avec échanges d’artillerie entre troupes indiennes et pakistanaises intenses et fréquents depuis 2019.
La LAC (Line of Actual Control) est la frontière hautement militarisée entre l’Inde et la Chine, entrecoupée du Népal et du Bhoutan. Elle est caractérisée par une situation de « ni paix ni guerre ». Entre 1995 et 2019, les poches de territoire disputées entre l’Inde et la Chine sont passées de 8 à 20. L’absence de volonté chinoise pour régler ce contentieux y est pour beaucoup. L’avantage chinois sur l’Inde le long de la LAC résulte de trois variables interconnectées : une meilleure logistique, un commandement beaucoup plus anciennement centralisé qui permet d’appliquer avec succès une stratégie coercitive, des positions plus favorables pour l’armée chinoise (APL). Les troupes chinoises bénéficient de l’altitude élevée du plateau du Tibet surplombant d’une manière générale les positions indiennes. Les chaînes de l’Himalaya et du Karakoram ne sont pas de simples murs qui empêchent l’influence de l’Inde de s’étendre plus au nord, ce sont les bras d’une stratégie qui vise à la tenir en respect.
La coopération que la marine chinoise entend développer avec celles du Bangladesh, du Pakistan et du Sri Lanka ne laisse aucun doute sur la volonté pour la Chine d’augmenter son emprise dans la région. La double menace que représentent à la fois la dissuasion nucléaire et le recours au terrorisme par Islamabad a poussé New Delhi à mettre en application une nouvelle doctrine, celle du Cold Start, au début des années 2000. Elle prône une guerre limitée et met en avant 3 paramètres : des objectifs restreints, des combats limités dans l’espace, et l’attaque de cibles à importance militaire. Le Pakistan est clairement en train de développer des capacités nucléaires robustes pour non seulement dissuader mais mener une guerre utilisant des armes nucléaires tactiques ayant une charge inférieure à celle d’une arme nucléaire stratégique. C’est une source d’inquiétudes pour les observateurs extérieurs.
L’Inde n’aurait pas la capacité de résister plus de 15 jours en raison de l’insuffisance de ses stocks d’armes, alors que le Pakistan et la Chit ne pourraient tenir respectivement 30 et 60 jours en cas de conflit à haute intensité. Alors que la Chine s’est très vite hissée au rang de très grand exportateur d’armes, l’Inde est encore loin derrière et ne parvient à vendre ses armes qu’auprès de pays d’Asie du Sud-Est comme le Viêt Nam ou les Philippines. L’armée pakistanaise, important la plus grande partie de ses armes de Chine, est presque autonome en matière de munitions alors que l’Inde reste très largement dépendante d’approvisionnements en provenance de la Russie.
Depuis 2016, l’insurrection naxalite, une constellation de groupes criminels lointainement affiliés à l’idéologie maoïste, prône l’instauration d’une démocratie directe. Ils sont présents dans les deux tiers des districts indiens et le plus solidement implantés dans les états du Bengale-Occidental, du Bihar, d’Odisha, de Chhattishgarh, de Jharkhand, Andhra Pradesh et du Maharashtra. L’essentiel de l’effort de contre-insurrection doit être mené par chaque État. Depuis 1989, d’une manière récurrente, l’Inde fait face à une insurrection islamiste au Cachemire. Dans son essence profonde comme dans l’utopie qui l’anime, l’islam que le djihadiste défend s’oppose à la vision hiérarchisée du monde telle que Narendra Modi prétend l’incarner. L’implantation de nouveaux pôles de dévotion, de hauts lieux du djihadisme contemporain comme le Cachemire, participe à la construction de nouveaux territoires du sacré en terres d’islam.
Les stratégies indiennes face au maître du jeu chinois
Face à l’adversaire sino-pakistanais, New Delhi est loin d’atteindre la parité stratégique. Le Pakistan est le premier pays musulman à avoir reconnu la République Populaire de Chine ; précédent qui lui confère le statut de pays pivot. Dans ses aspects stratégiques au sujet du double enjeu que représentent la LoC et la LAC, Pékin peut agir sur l’ensemble du spectre d’un conflit, de la diplomatie coercitive à la guerre limitée. Dans tous les domaines, la puissance chinoise impose à l’Inde son agenda.
L’Indian Navy dispose de 2 porte-avions, contre 3 pour la Chine, et peut déployer un groupe aéronaval en permanence sur ses deux façades maritimes. En revanche, elle ne peut aligner que 2 sous-marins nucléaires, lanceurs d’engins contre 6 pour la Chine. L’océan Indien est devenu son terrain clé pour la compétition sino-indienne, en raison de sa position stratégique et de ses ressources importantes. Face au grand projet chinois des Nouvelles Routes de la soie maritime, l’Inde redouble d’initiatives dans la région, notamment aux côtés d’une autre puissance maritime régionale, le Japon. Le but du consortium indo-japonais est de construire d’importantes infrastructures portuaires permettant de relier efficacement l’Inde à l’Afrique orientale. New Delhi a renforcé sa présence en Asie du Sud-Est en devenant un partenaire de dialogue de l’ASEAN et en nouant de multiples partenariats de nature stratégique avec l’Indonésie, le Viêt Nam, l’Australie, le Japon, la Malaisie, la Corée du Sud et même Singapour. L’Inde mène une activité diplomatique à large spectre tout en poursuivant les efforts de modernisation de son outil militaire. Elle opère un revirement stratégique en collaborant avec les États-Unis en matière d’Intelligence Artificielle.
Le souci majeur de l’armée indienne est de pouvoir faire face à deux fronts, les LAC et LoC. La politique de défense de la Chine consiste à utiliser la technique d’abord dans une stratégie d’influence, mais aussi pour faire prévaloir ses intérêts partout dans le monde.
C’est bien le Tibet, et dans son prolongement le Cachemire ainsi que toute l’aire himalayenne, qui constituent la principale pierre d’achoppement entre l’Inde et la Chine, le creuset de tous leurs affrontements futurs. La ferveur liée au Dalaï-lama y reste aujourd’hui intacte. Ayant abrité le gouvernement tibétain en exil depuis 1959, New Delhi s’efforcera sans doute de tirer parti de cette situation contre son adversaire chinois.
Ce livre, très riche et dense en informations ou analyses des politiques extérieures et des cultures chinoise et indienne, n’a pas une structure claire et évidente. On risque de se perdre dans les détails. Il foisonne de faits et d’événements permettant d’appréhender ces deux civilisations dans leurs dimensions historiques et leurs rivalités stratégiques, mais le lecteur peu averti peut rencontrer une difficulté à s’orienter et à dégager une ligne claire.



