Jeanne Bohec est une résistante au parcours extraordinaire. Partie de France dans l’après-midi du 18 juin 1940, sans avoir entendu parler de De Gaulle, et avant qu’il ne parle à la radio anglaise, elle est l’une des 100 premières femmes engagées dans le Corps des volontaires françaises (CVF), première unité féminine française créée par de Gaulle en 1940. D’abord secrétaire, puis chimiste dans un laboratoire londonien élaborant des explosifs pour la résistance intérieure française, elle est recrutée en août 1943 par le BCRA (Bureau central de renseignements et d’action, services secrets de la France Libre) et envoyée en mission en France. C’est l’une des huit Volontaires françaises envoyées en mission clandestine en France par le BCRA, la seule comme instructrice de sabotage[1], une spécialité jugée éminemment masculine. Et pourtant, aucune biographie ne lui avait encore été consacrée. Raphaëlle Bellon, ancienne élève de l’École normale supérieure, professeure agrégée d’histoire détachée à la Fondation de la Résistance en charge de la pédagogie, a relevé le défi, et c’est maintenant chose faite avec la parution de cet ouvrage.
[1] Deux femmes furent envoyées en France par le BCRA pour être instructrices de sabotage : Marguerite Petitjean (« Binette ») et Jeanne Bohec (« Rateau »). La première fut réaffectée à une autre tâche une fois sur le terrain : le Délégué militaire régional de la Région R2, en fit son agent de liaison. Jeanne Bohec est donc la seule à avoir été effectivement instructrice de sabotage.
La biographie historique d’une femme résistante
Une biographie historique. Le champ de la recherche couvre toute la vie de Jeanne Bohec, de 1919 à 2010. Elle inclut donc sa jeunesse, et les 65 années qui suivirent la Libération, ainsi que la place de Jeanne Bohec dans la mémoire collective. Jeanne Bohec a publié ses mémoires en 1975 sous le titre La Plastiqueuse à bicyclette, ouvrage dont La Cliothèque a rendu compte. Ce document est une source essentielle du travail de Raphaëlle Bellon, mais il s’agit là d’un travail de recherche qui obéit à toutes les lois du genre et les sources sont évidemment plus nombreuses. « S’il est une source essentielle, le livre écrit par Jeanne Bohec doit être confronté à d’autres documents pour une approche critique indispensable dans le cadre d’une démarche historique ». Outre d’autres témoignages de Jeanne Bohec recueillis à d’autres époques, l’auteure s’appuie sur des fonds d’archives du Service historique de la Défense, des Archives nationales, des Archives départementales (Manche, Côtes-d’Armor, Morbihan, Mayenne, Finistère), de l’Institut national de l’Audiovisuel, des archives londoniennes, des archives privées et associatives etc. Toutes ces sources sont citées en annexe, aux côtés d’une bibliographie et d’une vingtaine de pages de notes.
La biographie d’une résistante. La période qui court du 18 juin 1940 à la démobilisation de Jeanne Bohec, le 31 août 1945, occupe bien sûr l’essentiel de l’ouvrage. Durant cette période, Jeanne Bohec est d’abord une résistante de la France libre à Londres. Elle y reste trois ans et nous la suivons dans ses diverses activités et son engagement militaire, puis au cours de ses stages de préparation à sa mission en France, pour lesquels l’auteure a utilisé les rapports de ses instructeurs. Puis c’est le parachutage et son intégration dans la Résistance bretonne. La voila donc pour sept mois une résistante de l’intérieur, clandestine, mobile, parcourant des centaines de kilomètres à bicyclette pour instruire les résistants sédentaires. Vient ensuite la période où elle est membre du maquis de Saint-Marcel, les réceptions de parachutages, les combats, la répression. Survivant à l’hécatombe qui décime ses camarades, elle poursuit son action comme agente de liaison des responsables FFI. Comme Raphaëlle Belon n’oublie pas de contextualiser, le lecteur peut découvrir la diversité de la Résistance !
Une biographie au prisme du genre. C’est pour l’auteure la problématique majeure, annoncée dans l’introduction, et confirmée tout au long de l’ouvrage. « Suivre Jeanne Bohec de Brest à Londres, puis sur les routes de Bretagne, permet aussi d’aborder la place des femmes dans les deux Résistances (…) La jeune bretonne, par les missions qui lui sont confiées, s’affranchit des normes auxquelles pourtant elle est régulièrement renvoyée (…) Pour les femmes , l’engagement en Résistance traduit une double transgression : à l’égard de l’ordre mis en place par l’occupant d’une part, et à l’égard de l’ordre traditionnel des sexes d’autre part, celui-ci étant renforcé par le régime de Vichy dont la politique les renvoie toujours plus à leur rôle d’épouse et de mère, et à un « éternel féminin » (…) Son parcours ne peut être présenté comme représentatif de l’expérience des femmes engagées dans la Résistance : il l’éclaire et l’interroge tout à la fois (…) La trajectoire de Jeanne Bohec montre que certaines d’entre elles ont aussi pu mener des missions en décalage avec les représentations de l’époque, quand elles avaient le savoir-faire pour les exécuter . »
Cette étude biographique se situe ainsi à l’intersection de l’histoire de la Résistance et de l’histoire du genre, champ historiographique aujourd’hui activement défriché. Qu’on ne craigne cependant pas que l’étude soit trop conceptuelle et trop austère. Consciente du danger, l’auteure a voulu « écrire cette vie sans lui ôter ce qu’elle a de romanesque, d’où certains partis pris narratifs privilégiant un récit incarné, à hauteur de femme, afin de restituer dans toute son historicité mais aussi de raconter dans toute son humanité la vie exceptionnelle de Jeanne Bohec ».
« Une jeunesse de port en port »
« Si en l’absence de fonds privé, La Plastiqueuse à bicyclette reste la source principale pour retracer ses premières années, il est toutefois possible de l’étoffer, conformément à la démarche historique, par d’autres documents. » Jeanne Bohec est depuis son enfance très attachée à la Bretagne, « la petite patrie », et à la France, « la grande patrie ». Elle est née en février 1919 en bord de mer, près de Cherbourg, d’une mère institutrice et d’un père mécanicien dans la Marine. La famille suit le père dans les divers ports où il est affecté. « Elle admire le sens du devoir de ce militaire qui est son héros et son modèle. » Elle dispose d’ « un imaginaire guerrier bien éloigné de celui attendu des femmes de l’époque ».
Elevée par des parents catholiques pratiquants, elle fréquente l’école « libre », puis intègre un cours secondaire de jeunes filles et, soutenue par ses parents, décide de passer le baccalauréat. Douée pour les maths et la chimie, elle choisit mathématiques élémentaires, et doit aller étudier dans un lycée de garçons. Une seule autre jeune fille est dans ce cas : elles entrent dans l’établissement à des horaires décalés, et par une porte réservée ! « Elle retirera de cette expérience une aisance à évoluer dans des univers masculins. » Reçue avec mention Bien, elle intègre l’université catholique d’Angers et obtient sa licence en 1938. À l’été 1939, elle échoue à l’oral de son certificat de chimie et prend un premier poste dans un lycée de jeunes filles à Saint-Nazaire.
« Choisir l’exil pour « continuer la guerre » »
Patriote, elle suit également des cours de défense passive et de secourisme. Par un de ses professeurs, elle apprend en mars 1940 qu’une poudrerie de Brest recherche une aide chimiste. Elle réussit l’examen de passage et il lui est presque plus difficile s’obtenir l’accord de ses parents (qui habitent Angers), bien qu’elle soit désormais majeure. Elle est étonnée et révoltée par l’avance des troupes allemandes, scandalisée par les réactions défaitistes de tous ceux qui attendent avec résignation l’arrivée de l’occupant, et immédiatement décidée à quitter le sol de sa patrie envahie. Quand il devient sûr que Brest va être occupée, elle remplit une petite valise, court sur le port et cherche un bateau en partance pour l’Angleterre qui veuille bien la prendre à son bord. Elle embarque sur le remorqueur l’Abeille, dans la soirée du 18 juin 1940, sans avoir le temps de prévenir ses parents.
Sa détermination est immédiate et totale. « Le saut dans l’inconnu est préférable à la résignation. » Réfléchissant aux circonstances et aux motivations de l’engagement, Raphaëlle Bellon écrit : « Le choix audacieux de Jeanne ne peut se comprendre sans prendre en considération sa personnalité, les circonstances comptent également. Si elle part en Angleterre, c’est aussi parce qu’elle était au bon endroit au bon moment : jeune, vivant depuis 1940 à Brest (donc dans un port), elle peut aller au bout d’un choix que d’autres ont pu vouloir faire sans parvenir à le mettre en œuvre ».
A Londres elle subit les interrogatoires habituels des services anglais qui lui proposent d’abord de repartir en France, puis de devenir dame de compagnie dans une famille anglaise bourgeoise. Ce qu’elle accepte par obligation, mais ce qui ne lui convient pas du tout. Son intention est de combattre dans la Résistance et, plus encore, de repartir combattre en France, ce qui est totalement interdit aux femmes.
L’engagement dans le Corps des Volontaires françaises
Le 6 janvier 1941, elle signe un engagement dans le tout nouveau Corps des Volontaires françaises de la France libre, « pour la durée de la guerre plus trois mois ». Cette unité des FFL fut créée à Londres en 1940 sous le nom de « Corps féminin » et rebaptisée, pour des raisons aisément compréhensibles, l’année suivante, « Corps des Volontaires françaises » (CVF). Ce fut la première unité militaire féminine dans l’histoire de l’armée française : pour la première fois des femmes firent l’expérience de la vie en caserne, du port de l’uniforme et de la soumission à une hiérarchie militaire féminine. L’auteure observe que, en s’employant à reféminiser son uniforme qu’elle trouve laid, Jeanne Bohec, comme ses camarades, n’échappe pas aux stéréotypes en vigueur. Elles sont 600, qui ne représentent qu’une partie des femmes de la France libre. Certaines s’engagèrent dans d’autres unités, en Angleterre ou dans l’Empire, et beaucoup d’autres restèrent civiles.
Après une formation avec de jeunes Anglaises à l’école des Auxiliary Territorial Service de Bournemouth, elle travaille comme secrétaire au service technique de l’armement jusqu’au printemps 1942. Pour obtenir cet emploi, elle n’a pas respecté la voie hiérarchique ; convoquée pour s’en expliquer, sa lieutenante s’est contentée d’obtenir des excuses. Elle se partage entre la vie de caserne (elle devient caporale en juillet 1942), son emploi à l’extérieur (son emploi de secrétaire est morne et répétitif), et les sorties en soirée et en fin de semaine.
La création par le service où elle travaille d’un laboratoire de recherches pour la fabrication d’engin de sabotage pour la Résistance intérieure, lui offre un emploi plus adapté à ses compétences. Elle instruit également les envoyés du BCRA à la manipulation d’explosifs nouveaux. Elle contribue à la rédaction d’un manuel de sabotage à destination de la Résistance intérieure. « Jeanne s’accomplit dans cette nouvelle mission : elle effectue un travail qu’elle maîtrise et qui lui plaît. »
Dans un chapitre intitulé « Avoir 20 ans à Londres sous le Blitz », l’auteure observe que la jeune femme gagne une indépendance, y compris financière, qu’il lui aurait été plus compliqué d’obtenir en France. « Si l’exil est synonyme de douleur, il est aussi une porte ouverte sur une certaine forme de liberté. » En effet, les Volontaires françaises bénéficient, en dehors de leurs heures de service, d’une liberté bien plus grande que celle qu’elles auraient connue en France. Elles découvrent la capitale et d’autres régions de Grande-Bretagne à l’occasion de permissions ; « elles dînent, dansent, flirtent, loin de tout contrôle parental ». Jeanne tombe amoureuse de Raymond Couty, pilote d’avion né en 1920, affecté aux Forces aériennes françaises libres (FAFL).
Mais à la caserne, la discipline est stricte et Jeanne Bohec la supporte mal, la jugeant « abusive » et infantilisante. Il lui arrive de désobéir et d’être sanctionnée. Et sur la ville, les bombes tombent, les sirènes hurlent, les canons de la DCA tonnent. Ce sont des nuits de peur et de nerfs à vif, imposant de descendre aux abris, ce que Jeanne Bohec, comme d’autres de ses camarades, fait de moins en moins. C’est dans ce contexte que Jeanne Bohec « fait l’apprentissage d’une liberté qu’elle n’aurait sans doute pas connue si elle avait eu 20 ans dans des circonstances normales ».
À l’école des agents en mission
Elle a toujours la volonté d’être désignée pour une mission en France où elle pourrait former sur le terrain les résistants qui en ont besoin. Elle formule sa demande. Mais elle se heurte au BCRA qui refuse d’envoyer des femmes en mission. Finalement, à force de ténacité, bénéficiant sans doute de l’appui d’Henri Frenay de passage à Londres, et de l’accord du commandant « Saint-Jacques » (Maurice Duclos), le BCRA accède à sa demande. Elle y est affectée le 1er septembre 1943, et désormais soumise au secret absolu sur sa situation.
Il lui faut alors effectuer une solide formation dans les Special Training Schools (STS) anglaises, qui dépendent du Special Operations Executive (SOE). L’objectif de la formation, qui s’apparente à un entraînement commando, est d’acquérir les savoirs théoriques et les compétences pratiques qui lui seront nécessaires au cours de sa mission, notamment appendre à se fondre dans la masse des habitants de la France occupée. L’entraînement implique « la transgression d’un double tabou (…) celui de l’interdiction de tuer (…) celui du monopole masculin sur les fonctions combattantes inscrit dans les normes genrées de l’époque ». Un chapitre nous la montre donc au cours de ses différents stages dans différents centres (de grandes demeures aristocratiques réquisitionnées entourées de grands parcs), avec pour sources des rapports de ses instructeurs et des notes de résultats obtenus. C’est aussi pour Raphaëlle Bellon le moment « d’interroger la manière dont une jeune femme née en 1919 négocie son genre dans un univers peuplé d’hommes, où lui sont enseignées des valeurs habituellement associées au masculin ».
Nous la suivons dans ses stages successifs, sabotage, codage et décodage, combat, parachutage, sécurité du clandestin, où elle est presque la seule femme (lors du 1er stage, elle a pour camarade Danielle Reddé, qui a été arrêtée par la Gestapo en 1943, s’est évadée, est partie à Londres où elle a demandé à repartir en mission en France) : le SOE n’a entraîné qu’une cinquantaine de femmes sur toute la durée de la guerre. Lors des entraînements physiques, elles mettent un point d’honneur à faire comme tout le monde, « à une époque où la féminité reste associée à la faiblesse physique ». Lors du second stage, elle est la seule femme. Elle s’avère être une bonne tireuse, excelle en sabotage mais peine à apprendre le morse. Lors du 3e stage, ils ne sont plus que quatre, dont Marcel Suares et Pierre Briout qui seront d’excellents saboteurs au cours de leur mission. Du 17 au 22 octobre 1943, elle effectue son stage de parachutage ; et c’est aussi son baptême de l’air. Terriblement éprouvant car au troisième saut le parachute part en torche, et elle ne se rétablit qu’à quelques mètres du sol.
Ses instructeurs la disent intelligente, astucieuse et vive d’esprit, dotée d’un vrai sens pratique. « Sa détermination et son courage, son sens de l’observation, sa capacité à travailler dur, son tempérament calme et équilibré sont remarqués ». Le fait qu’elle soit une femme « n’est presque jamais mentionné ni explicitement présenté comme un obstacle ». « Jeanne Bohec n’a d’ailleurs semble-t-il pas mal vécu cette homosociabilité dans laquelle elle se trouve plongée. Elle est déjà passée par là lors de ses années de lycée et -ses formateurs le remarquent- elle est d’ailleurs à l’aise dans un milieu d’hommes. »
Instructrice de sabotage, saboteuse, agente de liaison
Elle réussit donc sa formation, obtient le titre de sous-lieutenant et est désignée pour être parachutée en Bretagne comme instructrice de sabotage. Après deux tentatives infructueuses, elle est parachutée près d’Alençon dans la nuit du 29 février au 1er mars 1944, sous le pseudonyme de Rateau. Elle est mise à la disposition du Délégué militaire régional pour la région M, Valentin Abeille, qui couvre tout le Grand Ouest, de la Normandie à la Bretagne. Elle a pour mission de faire une instruction spéciale de fabrication d’explosifs dans les différentes parties de la région M. Elle est doublement ravie : elle est dans sa région et dans sa spécialité. Elle a appris parfaitement a évoluer dans sa fausse identité, sa « couverture », celle de Geneviève Guichard.
Le 1er mars 1944 à une heure du matin, elle arrive sur le sol, défait son harnais et traverse le champ sur ses petites chaussures plates (les bottes étaient trop grandes). Le chef du Bureau des opérations aériennes qui l’attend avec l’équipe de réception, a été lui-même parachuté cinq mois plus tôt ; « il contemple, effaré, le petit bout de femme (Jeanne Bohec mesure 1,49 m) qui doit apprendre aux hommes de Bretagne à faire sauter des trains » ! Elle accepte un verre de calva, distribue des cigarettes, et part en voiture pour Paris rencontrer Valentin Abeille, le DMR de la région M. Il est son chef. Elle dispose de quelques jours pour prendre divers contacts. Elle découvre Paris, terriblement stressée de passer inaperçue, elle qui ne connaît ni la ville, ni les réalités de l’occupation.
Le 8 mars 1944, elle descend du train de nuit Paris-Quimper dans une petite gare près de Vannes, et s’installe chez un résistant sédentaire où elle rencontre le chef des FFI du Morbihan. Au mépris de toutes les règles de sécurité, elle décide de rendre visite à ses parents puisque à Rennes, où ils habitent désormais, personne ne la connaît. Elle est contrôlée pour la première fois, sa fausse carte d’identité réussit son examen de passage. Chez ses parents la surprise est totale.
Elle commence ensuite sa mission. Instructrice de sabotage en Bretagne, « Micheline » (le seul nom sous lequel les résistants la connaissent) sillonne le Morbihan, les Côtes-du-Nord et le Finistère à bicyclette (acceptant à l’occasion l’offre de monter dans un camion de soldats allemands, hébergée même un soir dans une Feldgendarmerie), pour des tournées où elle enseigne, parfois à une seule personne, plus souvent à un petit groupe de résistants sédentaires, à utiliser le matériel parachuté d’Angleterre et fabriquer des explosifs et des détonateurs artisanaux avec les produits du commerce (c’est là sa grande spécialité). Elle mène la double vie des résistants clandestins : au grand jour, elle est Geneviève Guichard, puis Marcelle Beaucerf quand la sécurité impose qu’elle devienne une vraie bretonne, née dans les Côtes-du-Nord, qui circule à bicyclette pour diverses raisons parfaitement plausibles et honnêtes ; dans l’ombre elle est Micheline, « combattante engagée dans une lutte sans merci et dangereuse », bénéficiant des solidarités locales pour pouvoir se loger et vivre dans une certaine chaleur humaine. Pour le BCRA elle est « Rateau ».
En mai et début juin 1944, quand les résistants reçoivent des messages leur demandant d’appliquer le plan Vert de destruction des lignes ferroviaires, puis les autres plans de sabotage, elle participe à des opérations nocturnes de sabotage, avec des groupes de résistants sédentaires. Début juin la répression frappe la Résistance bretonne. Isolée, sans consigne, elle se rend auprès du chef des FFI du Morbihan, le colonel Morice, qui décide de la relever de sa mission d’instructrice de sabotage. Elle sera désormais agent de liaison ou secrétaire. Elle connaît bien la région. Elle bénéficie de la confiance, et parfois de l’admiration, des responsables FFI (comme c’était souvent le cas à l’égard des agents venus de Londres) qui lui confient de difficiles missions à lourdes responsabilités.
Au maquis de Saint-Marcel
Quand se constitue le maquis de Saint-Marcel, elle s’installe au maquis où à ses abords et est affectée au Bureau des opérations aériennes. Sur 500 hectares, un véritable camp se développe, enveloppant des fermes et donc des civils. Elle participe à des opérations de réception de parachutages, en particulier en balisant les terrains. Les parachutages sont alors massifs (700 containers réceptionnés en une seule nuit). Elle est aussi employée à coder et décoder des messages, en ayant acquis les compétences dans un de ses stages en Angleterre. Les hommes affluent par centaines, des militaires du SAS (Special Air Service) sont parachutés avec leur matériel, le maquis est conçu pour devenir une puissante base. Jeanne Bohec est une des rares femmes à avoir vécu au maquis et y avoir passé la nuit.
Mais les Allemands réagissent et attaquent le maquis, alors fort de près de 3 000 hommes, dont près de 200 SAS, le 18 juin 1944. Jeanne Bohec se retrouve au cœur du combat. Elle se voit refuser le droit de combattre les armes à la main, et « en prend sans rechigner son parti ». Si les pertes sont faibles car le repli est possible, il n’en va de même dans les jours suivants ou Allemands, « Russes blancs » et miliciens se livrent à une terrible chasse à l’homme. Jeanne Bohec voit disparaître la quasi-totalité de ses camarades de combat de la Résistance intérieure bretonne. Dans des conditions de danger extrême, au milieu des opérations de ratissage, elle poursuit ses activités d’agente de liaison. Elle parcourt « plus de 250 km à vélo en moins de trois jours, dans une Bretagne quadrillée par les Allemands qui la recherchent (ils ont son signalement). Elle a encore perdu des camarades. Elle s’effondre, épuisée. La peur, désormais, ne la quitte plus. Pourtant, elle repart ».
La Libération
Quand arrive enfin la Libération, elle tient à revêtir l’habit militaire et se fait confectionner par un tailleur local un bel uniforme kaki, avec une veste d’officier. Le 4 août 1944, elle rejoint le poste de commandement FFI à Quimper. Alors que le chef des FFI va accepter qu’elle prenne une arme, le capitaine d’une mission alliée, un militaire, s’y oppose absolument. Mais elle reste aux côtés de ses camarades de combat.
Aussitôt Quimper libérée elle pense retourner en Angleterre pour se faire attribuer une nouvelle mission. Elle obtient une place dans un bateau qui reconduit à Londres le colonel Passy, chef du BCRA, de retour de mission en France. Le 26 août, elle se présente dans les locaux du BCRA. Interrogée par le service de contre-espionnage, elle justifie tous les choix qu’elle a dû faire sur le terrain et qui ne figuraient pas dans son ordre de mission. Elle fait « très bonne impression » à l’officier qui l’interroge ; il estime qu’elle a accompli sa mission et la propose pour la médaille de la Résistance.
L’avancée rapide des troupes américaines et la libération de la France rendront inutile une nouvelle mission Elle retrouve à Londres son fiancé français qui revient lui aussi de mission, et se marie. Elle repart de Londres le 24 septembre 1944. Elle demande à entrer dans les services du 2e Bureau français et est affectée à une compagnie de services, un travail de bureau. En novembre, elle exprime le souhait de partir en Indochine, ainsi que son mari. Elle restera pourtant en France et sera démobilisée en août 1945.
Ses camarades de résistance sont toujours des hommes, mises à part les agentes de liaison. Elle raconte qu’une fois la première surprise passée, personne n’a jamais manifesté « le moindre étonnement d’avoir à faire à une jeune fille instructeur de sabotage » et qu’elle fut toujours très vite adoptée. Ce sont les militaires alliés parachutés, qui, selon elle, étaient pleins de préjugés à l’égard des femmes. Raphaëlle Bellon estime qu’il faut nuancer cette affirmation : « À Londres comme en France, c’est parce-que la lutte avait rendu les compétences de Jeanne nécessaires d’une part, et parce qu’elle était dotée d’une personnalité relativement exceptionnelle d’autre part (et aussi parce qu’on lui reconnaissait des qualités considérées comme masculines) qu’elle a pu sortir des normes (…) Par la suite, les tâches (que lui confient les chefs FFI locaux) ne sont pas différentes de celles habituellement confiées aux femmes dans la Résistance intérieure », secrétaire, agente de liaison.
« Une vie d’engagements »
C’est le titre de l’avant dernier chapitre, que précèdent quelques pages sur la « sortie de guerre » de Jeanne Bohec, et que suit un chapitre sur sa place dans la mémoire collective. Elle est rapidement honorée par la République : décorée de la croix de guerre avec palmes dès le 30 mai 1945, de la médaille de la Résistance, le 31 mars 1947, promue officier de la Légion d’Honneur, le 20 mai 1947 ; elle reçoit aussi une décoration américaine. Elle se construit une vie de famille, mais se réinsère difficilement : elle divorce en 1948, sans emploi, elle vit seule à Paris avec un petit garçon de deux ans.
Elle ne reprend pas ses études, et doit batailler pour intégrer l’Éducation nationale. D’abord institutrice suppléante, puis institutrice titulaire, puis professeur de collège où elle enseigne les mathématiques, « appréciée de ses élèves, louée par la hiérarchie ». « Femme d’engagements, elle s’implique dans de nombreuses associations. » Admiratrice depuis 1940 du général de Gaulle, « de gaullienne, elle devient gaulliste ». Elle est élue sur une liste gaulliste dans le 18e arrondissement de Paris, et demeure officier municipal jusqu’en 1988.
Une place modeste mais croissante dans la mémoire collective
Jeanne Bohec concluait ainsi la première édition de La Saboteuse à bicyclette : « Je ne veux pas être un ancien-combattant qui ressasse le passé fut-il glorieux. Je me suis un instant penché sur lui, mais c’est dans le présent que je vis. Et je fais beaucoup de projets d’avenir… » Raphaëlle Bellon observe que « dans l’immédiat après-guerre, alors que les pouvoirs publics portent une mémoire héroïque et militaire de la Résistance où l’ancienne agente s’intégrerait parfaitement, elle ne cherche pas à s’y faire une place, qu’on ne lui propose d’ailleurs pas. Jeanne se tait. » Elle n’a jamais demandé sa carte de « Combattant volontaire de la Résistance ».
L’auteure observe un premier tournant mémoriel de Jeanne Bohec dans les années 1970. Elle retourne d’ailleurs pour la première fois en Angleterre, en 1974. Elle l’explique par « l’émergence d’une deuxième vague de féminisme », et par « un renouvellement historiographique qui conduit une nouvelle génération d’historiennes (plus que d’historiens) à s’intéresser à l’histoire de celles dont l’existence fut jusque-là peu étudiée » En 1975, elle publie La Plastiqueuse à bicyclette, « une manière de relire son expérience au prisme de son genre », et de rendre hommage à tous ceux qui se sont engagés pour la France et pour De Gaulle, livrant ainsi « une vision héroïque, presque sans aspérité de la Résistance », perçue comme dirigée et impulsée par de Gaulle.
Dans les années suivantes, Jeanne Bohec prend plus souvent la parole en public, en particulier dans les médias. Mais elle ne devient pas une grande figure de la mémoire, comme le furent Lucie Aubrac, Germaine Tillion ou Geneviève de Gaulle-Anthonioz, en partie par sa volonté proclamée de ne pas devenir un ancien-combattant, en partie par désintérêt du public. Les ouvrages récents de Sébastien Abertelli et Guillaume Pollack, historiens de la Résistance, lui consacrent plusieurs pages ; une dizaine de rues ou de places portent son nom à Paris et en Bretagne, là où elle vécut, mais aussi dans quelques autres villes. Lors des commémorations de 2024 et 2025, elle accède enfin aux médias grand public.
Raphaëlle Bellon a choisi de laisser à Jeanne Bohec le dernier mot de sa conclusion : « Je crois avoir toujours essayé de faire mon devoir. L’amour et le service de la France ont été la ligne directrice de ma vie ».



