« En ce début de XXIe siècle, l’alliance chaotique de Donald Trump et d’Elon Musk a fait surgir une créature technopolitique à deux têtes. L’une orchestre le show, l’autre code le système.
Quelque chose d’insaisissable est pourtant à l’œuvre. Gourous de la Silicon Valley et idéologues néo-réactionnaires orchestrent un fascisme-simulacre annonciateur d’un bouleversement plus profond. Un nouveau régime, hybride, où l’État s’efface… pour mieux tout contrôler.
L’emprise avance en silence, à l’échelle planétaire. Un empire cognitif reconfigure la démocratie, colonise les corps et les esprits. Depuis le laboratoire américain où s’expérimente le futur, ce livre décrypte le logiciel techno-totalitaire.
Dans le monde qui vient, vous ne serez pas augmentés. Vous serez programmés.
Le futur est déjà là. La dystopie cyberpunk n’est plus une fiction, c’est notre réalité.
Comprendrons-nous à temps ce qui se joue ?
Asma Mhalla Asma Mhalla est politologue et essayiste. Elle est l’autrice d’un premier livre remarqué, « Technopolitique. Comment la technologie fait de nous des soldats » (Seuil, 2024). signe un essai coup de poing pour nommer la nouvelle arène du pouvoir. Et défendre ce qu’il nous reste : notre liberté. 4e de couverture.»
Autant le dire d’entrée, j’ai pris comme un coup de poing à la lecture des premières pages de ce livre, même si j’avais déjà entendu Asma Mhalla le présenter avec conviction au Festival international de géographie.
Cyberpunk – Asma Mhalla, Paul Didier, FIG 2025 – 4 octobre – Rencontre – Littérature Cinéma Empire
J’écris depuis des années pour outiller mes collègues enseignants au numérique, aux dangers qu’il représente, aux satisfactions qu’il apporte. Mais difficile dans ces conditions de faire un sage compendium, quand la littérature est conçue ici comme un sport de combat. Espérons que Asma ne m’en tienne pas rigueur, et surtout que je n’ai pas trahi ses propos en puisant dans mes délires de grand lecteur de SF et dans les travaux de mes amis clionautes mêlant la pop culture et la géopolitique en classe…
D’entrée, penser ailleurs
Pas la peine de convoquer l’histoire pour comprendre ce qui est à l’œuvre car le futur est déjà là !
Délaissons donc les historiens pour aller voir ailleurs :
- Les penseurs du fascisme, version XXe, Albert Camus, Hannah Arendt, Umberto Eco
- Les créateurs du mouvement Cyberpunk, William Gibson « le Neuromancien », Philip K. Dick « Blade Runner », Mickael Moorcock « le cycle d’Elric » et leurs précurseurs, George Orwell « 1984 », Aldous Huxley « Le meilleur des mondes ».
Alain Touraine avait prévenu : on ne pense pas le nouveau siècle avec les outils de l’ancien. Asma Mhalla se propose de forger de concepts plus à même d’appréhender ce nouveau monde impérial qui s’installe sous nos yeux, hébétés et sidérés de n’avoir rien vu venir…
De ce nouveau glossaire, nous en retiendrons subjectivement quelques-uns : Big State, « Diléviathan », « État minimal-total » « Fascisme-simulacre », Gaslighting politique, « Métacapitalisme », « Retrofuturisme », « Technologie Totale »…
Rétrofuturisme
Le nouveau concept temporel, ce sera le rétro-futurisme Courant esthétique né au XXe siècle pour interroger les imaginaires du progrès. Actualisé, il devient une stratégie de mobilisation des masses qui joue sur une double dynamique, rassurer en projetant.
Sa matrice :
le cyberpunk.
Ses traductions ultérieures :
le techno-accélérationnisme, par le prophète anglais des « Lumières noires Traduction en Lumières noires ou lumières obscures du Dark Enlightenment s’opposant à la philosophie politique issue du courant européen des Lumières au XVIIIe siècle. », Nick Land
l’État monarchique, par l’idéologue américain inspirateur de Trump, Curtis Yarvin
Le « Diléviathan », soit l’alliance forgée depuis ce 13 juillet 2024 entre un candidat à la présidence échappant miraculeusement à un attentat et un multimilliardaire asperger libertarien, tous deux déterminés à détruire « l’État profond ».
The Heritage Fondation et le projet 2025 :
Gibson l’a inventé, Yarvin et Land l’ont théorisé, Musk et Trump sont en train de le réaliser...
Comment en sommes-nous arrivés là ?
3 moments de crise, toujours ouverts (gelés ?)
- Celle des subprimes (2008)
- Celle du Covid-19 (2019-20)
- Celle de l’invasion de l’Ukraine par la Russie (2022- ?)
De ce triple chaos induisant paupérisation des classes moyennes, complotisme de grande ampleur et reconfiguration de l’ordre international vers le Sud Global, naît le basculement du monde.
Les prophètes de la sécession des élites
Peter Thiel, co-fondateur de PayPal et business Angel de Mark Zuckerberg entre autres, PDG de Palantir Palantir Technologies est une entreprise d’analyse de données et de surveillance travaillant principalement avec les secteurs militaire, de l’immigration et du renseignement.. Dès 2020, il annonce que l’Europe va connaître une déclin mettant en cause les fondements de sa civilisation. Ses écrits en faveur de la cause libertarienne le conduisent à considérer la démocratie comme un régime politique favorisant les médiocres et entravant les créateurs agissant pour améliorer l’humanité que sont ses collègues de la Big Tech.
À noter la propension systématique de Trump et des milliardaires de la Big Tech à associer leurs projets à la pop culture :
Palantir, ou comment les géants de la tech ont mal interprété Tolkien
Curtis Yarvin, ingénieur logiciel et blogueur, chantre de « l’État minimal et monarchique » propose avant l’élection de Trump le projet RAGE, (Retire all government employees) et considère que la révolution trumpienne doit mettre fin à la démocratie Extraordinaire retournement historique de situation, quand on sait que la jeune démocratie américaine s’est constituée contre la monarchie britannique !.
Les 3 pôles de révolte et de revanche derrière Trump
3 courants distincts, mais unis par un pacte faustien dans la détestation du libéralisme économique et social, et de ses élites fédérales et new-yorkaises.
Les Rednecks et les Hillbillies
Les classes populaires blanches déclassées du Deep South, des régions minières des Appalaches ou de la Rust Belt, abandonnées par le système et pleines de ressentiment contre l’Affirmative Action favorisant l’entrée à l’université des minorités au détriment de leurs enfants, ainsi que les promesses non tenues de l’American Dream. Leur héros est le vice-président J. D. Vance lui-même issu des Hillbillies.
Les Tech Bros
La Silicon Valley et ses milliardaires transhumanistes, accélérationnistes, en révolte contre un Etat perçu comme hostile à l’innovation et représentant de la médiocrité démocratique. On y croise Elon Musk mais aussi Peter Thiel ou Mark Andreessen, auteur en 2023 d’un manifeste « accélérationniste » qui préfigure le ralliement à Trump des milliardaires de la Big Tech :
Les neocons (néo-réacs)
Les réactionnaires conservateurs qui rêvent d’un retour à l’ordre, à la pureté raciale, obsédés par la guerre culturelle contre les minorités sexuelles et le wokisme. L’une des figures de proue de ce courant est Marco Rubio, actuel secrétaire d’État de Donald Trump.
Toutefois, un premier grain de sable :
Ces puissants sont aussi en compétition féroce entre eux et ce nouvel American Dream sonne la fin de l’Occident, ce qui n’est peut-être pas une si mauvaise nouvelle pour nous Européens…
Alors quel devenir pour les démocraties libérales occidentales, celles dont les valeurs sont les Lumières ?
Avec 2 Big States qui montrent leurs muscles
Face à elles, 2 empires qui se ressemblent bien plus qu’il ne diffèrent et entendent bien mettre en coupe réglée leurs vassaux.
Avec une 2e faille structurelle pour nous : Musk compte trop sur le marché chinois pour y engager le bras de fer exigé par les néo-réacs et la base Redneck…
Pas de quartier !
Face à la Chine, l’Amérique montre ses muscles : Technologie Totale ; retour de l’acier, des fusées, du pétrole, des mines, dans une dynamique de dépassement continu : à Trump la Terre, à Musk, l’espace.
Mais la nouvelle « frontière » de l’American Dream ne sera pas pour tout le monde…
No Limit
Frontier vs Border
Nous sommes les témoins du retour à la frontier des empires qui ne connaissent pas de limites à leur expansion, à l’image des totalitarismes du XXe siècle qui avaient déjà brisé l’ordre westphalien en faisant éclater avec l’exaltation du nationalisme les limites étatiques établies pour mettre fin aux guerres de religions des XVI-XVIIe siècles.
La frontière trumpiste
Les ennemis ne sont plus les Juifs ou la bourgeoisie, mais les migrants et les « pays pilleurs ».
Donald Trump s’inspire directement de la thèse de Frederick Jackson Turner parue en 1893, pour qui l’Amérique avec la conquête de son territoire continental s’était façonnée un esprit de liberté, d’individualisme et de résistance à l’autorité centralisée.
Donc le paradoxe d’un État surpuissant en tant que Nation mais dépouillé de ses fonctions régulatrices. Car l’Amérique continentale n’est plus l’horizon des possibles.
C’est ce que Asma Mhalla nomme un « État minimal-total » : « Forme prochaine de l’État : allégé de ses fonctions sociales, hyperactif dans le contrôle. Il ne garantit plus, il surveille. Il ne soigne plus, il prévoit. Il ne protêge plus, il pilote. C’est un État-flux, réduit à son ossature panoptique et coercitive, maximisé par les hyper technologies. »
Neuralink et SpaceX
On se tourne vers Mars, à coloniser au sens libertarien du terme, mais avec la symbolique rétro-futuriste, avec Arthur C. Clarke et Robert A. Heinlein interviewés à propos de l’alunissage de Apollo IX sur la Lune :
Pendant que les nouvelles élites se rendront sur Mars pour continuer le rêve américain, sur Terre, il importera de coloniser les esprits, sous prétexte de progrès thérapeutiques.
Mars et les esprits humains sont la nouvelle frontière à conquérir à la manière des pionniers : surmonter l’adversité, devenir autosuffisant et se garder de la centralisation et des structures trop rigides. Mais pour qui seront ses promesses ? Guérir l’humain en lui rendant ses fonctions (motrices, neuronales) tout en l’asservissant , pour le laisser sur une terre surchauffée et aride…
… et réserver la promesse du graal galactique aux happy few, qui pourront bénéficier de la fin progressive du vieillissement et des limites du cerveau humain.
Si l’Amérique triomphante conçoit le nouveau monde comme un partage des zones d’influence avec la Chine et la Russie – à condition d’y être le primus inter pares, que devient le Vieux Monde ?
Europe, Européens, vers l’obsolescence ?
Cette Europe qui a fait l’Amérique ne sait plus qui elle est, ce qu’elle défend. Elle a cru pouvoir multiplier les règles, fonder un consensus mondial, dont les nouveaux prédateurs se fichent à commencer par l’ancien parrain protecteur.
Une fracture brutalement assumée
Par la voix de son nouveau vice-président, lui-même issu d’une famille de Hillbillies, le mépris pour les élites européennes n’a pas pris la peine de s’habiller des oripeaux diplomatiques habituels à Munich (note : à Munich a lieu chaque année une Conférence sur la sécurité. Déjà en 2007 en une intervention précédente, Vladimir Poutine avait averti les Occidentaux que la nouvelle Russie n’accepterait de l’Otan que le retour aux frontières de 1995…). Mais nous étions habitués depuis longtemps aux petites phrases assassines de la part de nos alliés et protecteurs (note : le dollar est notre monnaie et votre problème).
Un détricotage méthodique de l’unité européenne
Le refus clair du multilatéralisme conduit l’administration Trump a distribué les bons points aux politiques idéologiquement proches au pouvoir (Orban, Meloni) et à tenter d’influencer directement avec les ambassadeurs US les partis susceptibles d’y accéder prochainement (le RN en France, Reform UK au RU, l’AFD en Allemagne). Conséquence prévisible, la fin de l’Union Européenne, que l’Amérique a toujours cherché à fragiliser depuis sa création. Redevenue la plus grand marché de la planète sans poids politique, l’Europe est sommée de payer pour sa défense en armes et en matériel technologique américains.
L’Europe n’est pas à jeter, mais l’Union, si elle veut survivre, est à réincarner. Il lui faut un récit, du sens, de la mémoire.
Fascisme à double entrée
Dans une 2ème partie plus conceptuelle, Asma Mhalla reprend le fil théorique de la constitution du fascisme avec Arendt, Eco, pour proposer une version « simulacre » d’un courant issu de la contestation de la modernité occidentale comme identité politique construite sur les droits humains, et dont les racines remontent à la contestation des Lumières européennes et de la Révolution française.
Le retour de l’ennemi
Carl Schmitt (note) avait théorisé que le libéralisme économique ou politique était incompatible avec la distinction ami / ennemi. Alors qu’un adversaire est combattu, un ennemi doit être détruit.
Les 2 campagnes de Trump – y compris les primaires républicaines – ont convaincu la base MAGA que le voisin démocrate ou républicain RHINO (note) est l’ennemi, puis que le « système » est à abattre.
Une convergence avec les États forts
La Chine qui apparaissait comme l’anti-modèle pour les États-Unis est en fait son prototype politique (contrôle algorithmique), économique (capitalisme d’État) et militaire (industries et IA au service d’un projet impérialiste).
Le Make America Great Again fait écho à la « Grande renaissance de la nation chinoise » lancé en 2013 par Xi Jinping.
Wladimir Poutine peut proposer à Trump lors du somment d’Anchorage de s’occuper du Groenland, tant que l’Ukraine reste dans le giron de l’empire russe…
Et une nouvelle paix westphalienne trompeuse
Les grands empires peuvent se partager le monde en contrôlant leur propre espace régional et continental qu’ils peuvent vassaliser à leur gré. Ce qui n’annonce nullement une garantie de paix internationaleLe monde a connu à la fin du XXe siècle l’acmé de l’impérialisme européen. On sait ce qu’il en a advenu.
Car des zones de friction demeurent avec les défis de la nouvelle architecture de l’ordre mondial, et la question de savoir qui en sera l’architecte.
Quant aux Européens, ne se bercent-ils pas d’illusion en pensant que les jeux sont faits et que le nouvel ordre mondial partagé garantira au moins le maintien de leur hédonisme consumériste ?
Faire face au fascisme « simulacre »
Asma Mhalla se réclame de l’école générique, comme Umberto Eco, qui parle lui, d’essence du fascisme. Un système qui resurgit tel une plaie mal soignée : résurgence du discours nationaliste, du bouc émissaire, de l’ennemi intérieur, du virilisme. Avec un contre-récit qui s’oppose au récit dominant des élites, des médias mainstream en canalisant la colère des laissés-pour-compte.
Les monstres que Gramsci décrivait pour les périodes de crise annonçant les temps nouveaux sont là.
Comment les combattre ?
La démocratie, système imparfait par nature, défaillant lors des grandes crises doit faire face à un adversaire qui manipule les affects – colère, mais aussi désir, frustration, désespoir.
Sortir de la sidération
Nous devons sortir de la sidération, face à l’énormité et aux mensonges des propos tenus par cette administration et son chef. Nous sommes anesthésiés, aveuglés par ce gaslighting politique, cette technique typique des pervers narcissiques qui consiste à prendre le contrôle sur l’autre en détruisant son estime de soi et son autonomie décisionnelle.
Accepter de voir ce qui est annoncé publiquement et mis en oeuvre
Nous avons refusé de voir ce qui était annoncé : Trump I ? Un accident conjoncturel. Trump II ? Une mauvaise campagne des démocrates… Nous avons refusé de lire ou d’entendre les idéologues qui ont théorisé ce que l’équipe Trump me systématiquement en pratique À l’heure où nous écrivons ce compte-rendu, Renee Good, citoyenne américaine a été tuée de 7 balles à Minneapolis par un agent ICE qui s’en est vanté sur les réseaux et a reçu l’approbation publique de la ministre de l’intérieur et du vice-président lui-même. Depuis le nombre d’agents ICE envoyé dans le Minnesota a été encore renforcé.
Nos consentements sont leurs forces
« Puisque nos consentements sont leur force, Nous est aussi leur talon d’Achille. Ils dépendent de nous au moins autant que nous dépendons d’eux ».
Le clic a remplacé le questionnement. Repensons par nous mêmes. Revendiquons ce que Asma Mhalla nomme la liberté cognitive.
La matrice nous enferme dans des bulles virtuelles. Échappons-nous. Détournons ces outils censés nous anesthésier à notre avantage.
C’est ce que la Gen Z Jeunes nés avec l’ADSL, entre 1997 et 2012., celle qui n’a connu que l’internet, met en pratique ce que les chercheurs appellent « des réseaux d’engagement numérique ».
Soutenons le journalisme exigeant – qu’il soit institutionnel ou alternatif – en le lisant, en le payant, en le diffusant, les juges intègres qui défendent le droit, les universités qui continuent de produire les savoirs indispensables au bien-être du vivant et de la planète.
Un petit post-scriptum intitulé « 13 petits exercices pour l’esprit libre » vous attend quand vous aurez couru acheter ce manuel de résistance. « Langage », « Distance », « Philosophie », « Parrêsia », « Non », « Sabotages minuscules », « Boycott et Fraternité », « White Hack », « Patrie », « Livres », « Rire », « Corps », « Silence »…
À mettre en pratique. D’urgence.


