L’exposition « Explorations : une affaire d’État ? » a obtenu le label 400 ans de la marine nationale dans le cadre des célébrations 2026. Le magnifique catalogue qui accompagne cette rétrospective inédite permet de mesurer le rôle qu’a joué les armées au service de l’État dans leur « dimension exploratoire » ainsi que l’écrit le général de corps d’armée Gravêthe dans sa préface.
L’entreprise exploratoire au service du pouvoir
La première dimension est celle de la systématisation de l’exploration scientifique. Il faut savoir et diffuser. La carte du voyage de Bougainville publiée en 1771 témoigne de l’entreprise du navigateur. La France cherche à se créer une nouvelle grandeur après la lourde défaite de la Guerre de 7 ans (1756-1763). Les progrès techniques, l’amélioration des navires et le perfectionnement de la science poussent les explorateurs à aller toujours plus loin. C’est la période des grands navigateurs tels Cook et La Pérouse, mais les femmes ne sont pas en reste. Rose de Freycinet et Jeanne Barret se lancent elles aussi à l’assaut des océans.
Tout au long du XIXe siècle, les commissions scientifiques entrent en campagne. 4 expéditions associent militaires et scientifiques entre 1798 et 1867. Elles s’élancent du Mexique à L’Égypte. Les moyens accordés sont à la hauteur des buts fixés : motivation politique, visées coloniales, objectifs stratégiques… À leur retour, les commissions académiques assurent le travail éditorial. Les cartes sont aussi systématiquement finalisées et publiées au Dépôt de la guerre. Mais, malgré l’investissement, les hommes affrontent une réalité très difficile sur le terrain.
À partir de 1842, le ministère de l’instruction publique encourage les projets. La Société de géographie de Paris, le Collège de France sont aussi de la partie. Associés à la tradition militaire et au développement de la diplomatie, les acteurs institutionnels se multiplient. Après un arrêt pendant la Première Guerre mondiale, les expéditions reprennent. Ces expéditions reposent aussi sur l’aide des populations locales dont les connaissances spatiales sont indispensables pour progresser. « Explorations : une affaire d’État » leur rend un véritable hommage : « reconnaître leur rôle, c’est contribuer à déconstruire le mythe d’une « découverte » unilatérale » selon le géographe Fabrice Argounès.
C’est l’exploration des deux pôles qui fait basculer l’aventure dans l’expertise scientifique et technique. L’Antarctique, territoire particulièrement hostile, attire les européens depuis le milieu du XIXe siècle. Les britanniques d’abord se lancent à l’assaut du continent polaire. Cependant, c’est le norvégien Admunsen le 14 décembre 1911 qui atteint le pôle Sud en premier. Dumont d’Urville, J-B Charcot et P-E Victor prouvent que la France n’est jamais loin. La logistique militaire indispensable y appuie les travaux des scientifiques.
Militaires et civils en exploration
La professionnalisation des armées marque une rupture sur le front de l’exploration. Mieux formée, une élite d’ingénieurs-géographes se dégage. Indispensables sur le terrain, ils sont un atout pour le département de la Marine qui organise les grandes expéditions. L’état-major crée alors des bureaux topographiques pour concevoir cartes et notices. Une mission particulière est liée à ce dispositif : la délimitation et le abornement des frontières nouvelles. Ainsi, entre 1885 et 1911, les frontières entre le Congo français et le Cameroun allemand sont, à de multiples reprises, révisées. En Algérie et au Maroc, c’est le Service géographique aux armées qui prend en charge cette mission.
Dans de telles conditions, civils et militaires font œuvre commune. En 1874, Brazza devient membre de l’honorable Société de Géographie (fondée en 1821) avant de se lancer dans son premier voyage. Elle lui apporte une caution scientifique reconnue et assure au retour la diffusion des connaissances rapportées. Elle offre un relais par son bulletin et des conférences où sont projetées des photographies. Entre 1828 et 1928, les lauréats du prix de la Société sont pour moitié des militaires.
Puisque les explorateurs sont au cœur des expéditions, l’exposition « Explorations : une affaire d’État ? » et son catalogue intègrent des portraits qui jalonnent l’ouvrage sur une double page. Cependant, c’est la figure de Théodore Monot qui mérite une place particulière. Pour de nombreux lecteurs, il est l’homme du désert, mais dans les années 1920, c’est d’abord un biologiste marin. À partir de 1948, il effectue des plongées en bathyscaphe en compagnie de son inventeur Auguste Picard – le célèbre professeur Tournesol d’Hergé -. En 1954 il découvre les abysses et partage son enthousiasme. Visionnaire, il s’inquiète déjà pour les risques de prédation dont pourraient être victimes les grandes profondeurs.
Exploration ou colonisation ?
Les empires coloniaux constituent rapidement de nouvelles spatialités. Ainsi, la géographie des explorateurs est celle des cartes-itinéraires. Moins bien formés et équipés que les officiers sortis de Saint-Cyr, leur travail est à reprendre.
Si en Afrique Occidentale, les scientifiques tracent les premiers contours, les militaires tel Gallieni (1879) reprennent la main. En Afrique centrale, l’expédition de Brazza (1879) mêle colonisation et savoir. Madagascar (1894-1895) est explorée dans la même optique. Ailleurs, c’est une cartographie de la conquête qui se dessine : il s’agit de transcrire sur le terrain la ligne dessinée sur la carte. Les plans se succèdent : « Plan Niger« , « Plan Tchad« , « Plan Nil » et les défis s’accumulent.
Le matériel de cartographie est alors directement lié aux objectifs militaires. Les missions confiées aux officiers se multiplient dans un tel contexte. D’une part, certains se doivent d’évaluer les ressources, les politiques locales, envisager les chemins de fer futurs, effectuer des repérages en astronomie… D’autre part, d’autres sont en charge de délimiter les frontières inter-impériales ou une « zone de colonisation » comme en Casamance. En Asie, c’est l’empreinte d’Auguste Pavie qu’il faut suivre à travers le Cambodge et le Laos.
Explorer aujourd’hui
L’explosion des câbles de fibre optique et des câbles électriques fait des abysses un nouvel enjeu géopolitique. La première observation de la vie sous-marine sur la dorsale des Galapagos n’a qu’un demi-siècle. Ainsi, il reste encore 91% des espèces marines à découvrir que le traité de la Haute mer signé en 2026 veut protéger. Alors la mutualisation des travaux scientifiques est indispensable face au coût des explorations. L’UE est en première ligne, l’Ifremer – Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer – et le Shom – Service hydrographique et océanographique de la Marine – participent activement à ces découvertes. Aujourd’hui, la dronisation et la numération permettent à de nouveaux acteurs d’entrer dans le jeu. Les abysses plongent l’homme dans une nouvelle dimension et interrogent l’origine de la vie.
Enfin, force est de constater que l’exploration s’est toujours adaptée aux moyens à sa disposition. Civils et militaires s’efforcent de définir la spécificité de chaque milieu. Désormais, le Geospatial Intelligence – Geoint – est le nouvel outil de compréhension. Depuis 1921, le concept de Air Power est à la manœuvre. L’espace aérien pensé dans sa globalité permet d’utiliser et contrôler les milieux terrestre et maritime. Cependant, aujourd’hui, il est nécessaire de tenir compte des espaces non-physiques, instables et protéiformes. Ils obligent les doctrines militaires à évoluer. Désormais, le Geoint né du renseignement spatial se déploie dans le civil. Outil de performance, il mesure le niveau de pollution maritime, documente l’étude du changement climatique et depuis 2010 se déploie jusque dans le New Space.
Après l’exploration ?
Dans un premier temps, l’explorateur est un militaire envoyé en éclaireur. Le mot tombe dans le domaine civil pour être accolé aux scientifiques. Le mythe de l’explorateur solitaire est porté par les diverses sociétés de géographie. À travers les prix individuels qu’elles remettent aux nouveaux héros, elles personnifient les expéditions terrestres et les popularisent. La presse diffuse les photographies de ces héros et de leurs récits de voyage. Rapidement, une presse spécialisée, des publications pour la jeunesse, des images glissées dans le chocolat concourent au mythe à l’image de Brazza acclamé à Marseille. De là, découle un récit unique qui mêle exploration et conquête dans l’esprit des Français.
Dans un second temps, il convient de considérer les multiples artefacts ramenés en France et toujours exposés. Jusqu’au début du XXe siècle, les expéditions ne reçoivent pas de consigne précise pour ramener des objets quelle que soit leur nature. Parfois, bien au contraire, consigne est donnée de ne pas s’encombrer et d’avancer comme pour la mission Cambodge. Aujourd’hui, il y a peu d’information sur le déroulé sur place des collectes. S’agit-il de prise de guerre, de pillage, de collectes en accord avec les autorités locales ? Si le droit de l’époque autorise la saisie des biens des combattants battus, la Convention de La Haye de 1893 protège la propriété privée et les biens culturels. Au retour, ce n’est pas une évidence que les fruits des collectes intègrent les musées nationaux. Cependant, l’avant de pirogue ramené par Dumont d’Urville rentre dès 1843 le musée de la Marine.
Les collectes composent l’exposition et son catalogue remarquable. La diversité des objets exposés raconte les explorations des abysses à l’espace extra-atmosphérique. Souvent scientifiques et militaires ont avancé de concert, le visiteur et le lecteur au détour d’une vitrine ou d’une page plongent alors dans une histoire emplie de curiosité. Un étrange cygne noir empaillé collecté en Australie en 1802 » selon des modalités inconnues « , la veste portée par Jean-Loup Chrétien en 1988 ou l’émouvant journal de navigation de Charles Fesche embarqué sur la Bouteuse repoussent les limites des territoires inconnus.



