Dans cet ouvrage issu d’une habilitation à diriger des recherches, Roman Stadnicki, enseignant-chercheur en géographie à l’université de Tours et membre de l’Équipe Monde Arabe et Méditerranée, confronte deux visions de la modernité urbaine qui s’affiche d’Abu Dhabi au Caire et de Koweït City à Sanaa : l’une, imposée par les grands projets et le néolibéralisme ; l’autre, vécue au quotidien par les habitants, à travers leurs pratiques, adaptations et contestations. Loin d’être de simples réceptacles de modèles importés, ces villes sont des laboratoires où se rencontrent, s’opposent et se négocient ces deux modernités. Notre collègue se propose d’abord d’aborder la modernité urbaine à travers ses trajectoires temporelles et spatiales puis de saisir la modernité de façon transversale à travers les institutions, les infrastructures, les pratiques et les représentations ; enfin d’amorcer une comparaison entre les différents terrains et objets. L’ouvrage est alors structuré en deux parties permettant de mettre l’accent sur les modes de projection dans la modernité urbaine puis sur les modes de production urbaine de la modernité.

  • Projections

            Dans cette première partie, divisée en trois chapitres, il s’agit pour l’auteur de montrer comment le clivage des mondes arabes entre tradition et modernité a structuré les discours existant sur ces villes et façonné un certain nombre de représentations. Tradition et modernité sont deux notions indissolubles. Elles rappellent que les utopies urbanistiques se sont toujours orientées selon les deux directions fondamentales du temps, le passé et le futur, produisant simultanément les modèles nostalgiques et progressistes. Roman Stanicki montre bien, à partir de l’exemple des villes émiraties, qu’il existe deux lectures possibles du phénomène de réinvention de la tradition, phénomène qui a cours actuellement dans cette région du globe. L’exemple du « new traditionalism » qui touche l’architecture des villes du Golfe depuis les années 1980 traduit une forme d’obsession pour l’identité arabo-islamique. Le symbole de la tente, présent dans certaines constructions des années 1970 est récurrent. Il est utilisé pour recouvrir le toit d’un mall (Marina Mall à Abu Dhabi) ou celui d’un stade (stade Al-Bayt à Doha).

            Historiquement, ces villes du monde arabe ont connu deux grandes vagues de réformes urbaines visant à la modernisation. La première toucha directement le cadre urbain et s’étendit sur toute la seconde moitié du XIXe siècle. D’inspiration ottomane, elle constitue le prolongement du modèle culturel occidental qui participa à la Nahda (renaissance). Elle a permis la création d’un certain nombre d’outils juridiques (cadastre, principe d’expropriation, permis de construire, diverses taxes…). Elle conduisit à la rationalisation et à la normalisation de l’espace urbain dont la modernité était placée au service de l’hygiénisme, de l’esthétique et du développement économique. La seconde vague, qui débute dans les années 1970, est liée aux réformes économiques libérales. Elle s’est traduite par le renforcement du pouvoir des milieux affairistes, brouillant quelque peu les frontières entre sphères publiques et sphères privées.

            Le développement de la publicité dans les villes de Moyen Orient depuis la fin des années 1990 est révélateur de l’intégration de la région dans la mondialisation. La publicité urbaine (via la télévision ou le cinéma) correspond à ce qu’Arjun Appadurai a nommé le « mediascape » (2005) et se définit par l’ensemble des images et des récits d’identification de la société urbaine et de dissémination de l’information pour exister sur la scène mondiale. Le mediascape génère même, selon Stadnicki, une industrie du spectacle urbain qui repose sur deux piliers : la publicité et la markecture. Ce dernier pilier pose l’architecture urbaine comme une production essentiellement marketing. On pense ici à la Burj Khalifa, à World Islands, etc.

  • Productions

            Dans cette seconde partie, Roman Stadnicki montre que les espaces urbains du monde arabe connaissent aujourd’hui de profondes transformations qui sont le fait d’une mondialisation urbanistique, d’un développement de nouvelles infrastructures urbaines et de la large diffusion d’un urbanisme par projet. Cette tendance nouvelle s’accompagne d’une place grandissante de la communication ainsi que des « nouveaux paradigmes » de la durabilité et de l’innovation technologique. L’initiative Cityquest s’inscrit totalement dans la compétition architecturale et urbanistique de la péninsule arabique. L’Arabie saoudite cherche ainsi à se placer au centre de l’attention internationale. Le projet NEOM ou KAEC et Cityquest témoignent de la volonté des royaumes de ne plus se voir seulement comme des organisateurs d’événements mondiaux dédiés à l’urbain mais comme des experts incontournables de sa transfiguration future.

            Partout dans les villes arabes, comme dans les villes américaines et européennes, le mall s’est imposé comme une centralité urbaine majeure. « Lieu de consommation et consommation du lieu » (Henri Lefebvre, 1968 : 21), le mall a fait son apparition en 2004 dans le monde arabe, au Yemen d’abord, puis au Koweit et à peu près partout ensuite. Pour notre auteur, le mall The Adventures à Koweit est l’exemple paroxysmique de la ville sous cloche : 36 000 m² d’espaces clos, 20 millions de personnes par an, 1100 magasins et 13 000 voitures dans des parkings souterrains. The Adventures a changé les pratiques des Koweïtiens en rassemblant dans un même lieu culture, consommation, sport, déambulation, prière, contemplation, aération et jeu avec la franchise mexicaine KidZania.

            Face à cette mallification planétaire ou plutôt à côté d’elle, les villes arabes tentent d’afficher leur particularité. Stadnicki montre que c’est dans les espaces contestés apparus en marge du mouvement révolutionnaire qu’apparaissent des traces de « nouvelle condition urbaine contemporaine ». Ce sont dans ces marges urbaines que naît une sorte de « modern,ité précaire ». L’alliance des TIC et du militantisme urbain a donné lieu, par exemple, à des innovations et des pratiques inédites.

            Dans cet ouvrage nourri et extrêmement complet sur les expérinces urbanistiques dans le monde arabe, Roman Stadnicki questionne la modernité et l’image que les grandes métropoles arabes renvoient. Comme il l’écrit fort justement, derrière la mallisation et les skylines des CBD toujours plus hautes se cachent d’autres formes au point que le géographe parle de « modernités en trompe-l’œil ». Ce dernier réside dans la communication urbanistique. The World islands en est un très bon exemple. Ces îles artificielles avaient pour but d’être un marqueur d’attractivité et d’extravagance. Seulement voilà, 20 ans après le lancement du chantier, seule l’île « Liban » a été livrée et privatisée par un hôtel de luxe. Le reste des 300 îles de l’archipel, portant vendues à 60%, subit courants, vagues et marées que même la plus grande digue du monde (24 km) construite autour du planisphère ne parvient pas à contenir.