Dans son ouvrage, Bienvenue en 2055 – Dans un monde neutre en carbone, Magali Reghezza-ZittMagali Reghezza-Zitt est maîtresse de conférences à l’École normale supérieure (PSL), et membre du Haut Conseil pour le climat, elle a publié La France dans ses territoires (Armand Colin, 2011 – 2017), Paris coule-t-il ?, tiré de sa thèse (Fayard, 2012), La France, une géographie en mouvement (La Documentation Photographique, 2013) propose une « fiction scientifique ». C’est une invitation à imaginer que les rapports du GIEC ont permis d’atteindre la neutralité carbone en 2055. Elle s’appuie sur les données scientifiques sans oublier que les choix dépendent de décisions politiques et de l’engagement des citoyens.
Bienvenue dans un monde neutre en carbone
2055, nous y sommes, nous n’émettons pas plus de carbone que la nature peut en absorber. L’autrice rappelle les données scientifiques concernant les GES et l’effet de serre. Elle liste ce qui a changé : effondrement de l’utilisation des énergies fossiles, du plastique (3 % des émissions actuelles), des emballages et des déchets de longue durée (notamment nanoplastiques).
Dans un paragraphe sur la décarbonation de notre assiette, elle aborde, à la fois, les pratiques agricoles à l’échelle mondiale, l’agro-industrie des plats préparés et les choix alimentaires : moins de viande (la quantité serait comparable à ce qu’elle était dans les années 1950, en France) et des circuits courts.
L’autrice décrit les déplacements du quotidien, en 2055 : marche, vélo, transports en commun, voiture électrique et covoiturage. Elle montre aussi une autre façon d’habiter : réduction de l’étalement urbain, logements isolés et mieux agencés, mutualisation de certains espaces ; au final une qualité de vie améliorée dans des villes plus végétalisées. La campagne aussi a changé.
Vivre dans un climat réchauffé par les humains
Neutre en carbone, mais le climat a continué à se réchauffer, outre l’explication de l’augmentation des températures que l’autrice compare, de façon très pédagogique, avec la température corporelle, elle met en évidence les effets du réchauffement sur la vie humaine, animale, végétale et les perceptions de ce dérèglement en ce basant, de façon très scientifique, sur les évolution du premier quart du XXIe siècle. Canicules, pénuries d’eau, recul des glacesSur ce thème le lecteur pourra consulter le récent ouvrage du glaciologue Christian Vincent SOS Glaciers, Chamonix, Guerin, 2026, montée des océans ont imposé des adaptations, souvent inspiré de ce qui se faisait dans les régions chaudes et qui est devenu une solution pour les zones tempérées (stockage de l’eau, protection des nappes phréatiques, atténuation des effets des excès de précipitations sur un temps court). L’autrice aborde aussi les puits de carbone.
La révolution énergétique
L’énergie électrique est dominante, sans recours aux énergies fossiles. Contrairement à ce qui s’est passé avec le charbon puis le pétrole, il ne s’agit pas d’une énergie de complément, mais de substitution. L’autrice n’invente rien, pas de solution techniciste, mais des solutions qui existent déjà et à développer.
La révolution décrite concerne à la fois la manière de produire de l’électricité et de l’utiliser, ce qui suppose une volonté politique et de gros investissements pour rebâtir des filières industrielles et pour passer à l’échelle mondiale (passer de 8 % d’énergies renouvelables en 2020 à 70 à 85 % en 2055). L’autrice argumente en contre-argumente à propos des différentes sources : solaire, éolien, nucléaire. Elle invite à ne pas confondre énergie et électricité à propos de la baisse des consommations et consacre un paragraphe à l’IA, entre big brother et conséquences énergétiques des data centers. Elle prône un usage raisonné, dans des domaines spécifiques (médecine).
Elle évoque aussi le recours à l’économie circulaire et les risques d’inégalités sociales.
À quoi ressemble l’après-fossile ?
Dans ce chapitre, Magali Reghezza-Zitt imagine le nouveau paysage, sans occulter les tensions sociales et politiques de la transformation : réorganisation du monde du travail, relocalisation industrielle, refonte du système éducatif, émergence de nouveaux métiers, réaménagement du territoire. Elle décrit une « révolution agricole » grâce à l’agroécologie, la réduction du cheptel et une meilleure adaptation et des pratiques aux conditions locales et une mobilisation de tous les éléments de la filière. Elle montre les limites de l’agritech.
En matière de transport, les évolutions vers des « carburants verts » ne sont peut-être pas la solution, la diversification des moyens de se déplacer (électrification du parc automobile, développement de véhicules intermédiaires, transports collectifs) est associée à une nouvelle répartition des flux.
De nouveaux métiers dans le recyclage et la dépollution ont remplacé les métiers liés aux énergies fossiles, tandis que le travail a évolué : adaptation des horaires aux conditions météorologiques. Il a fallu réformer la formation avec un rééquilibrage entre les filières générales et professionnelles, organiser des passerelles de reconversion. Il y a plus d’adultes dans des écoles rénovées et plus autonomes dans l’organisation de la journée. Les examens ont lieu en novembre pour éviter les canicules. Les jeunes entrent plus tôt dans le monde du travail, mais peuvent continuer à se former.
Vous avez dit sobriété ?
Sobriété, ce mot qui aujourd’hui divise, le propos est de montrer que la modération n’est pas un retour à l’âge des cavernes et peu être désirable. L’autrice rappelle que la pression sur les ressources doit tenir compte des limites planétaires. Il s’agit de remettre au centre la notion de besoin face à la consommation, avec une critique de la notion de PIB. La croissance ne réduit pas la pauvreté. La réflexion porte sur la qualité plus que la quantité, la substitution par des biens décarbonés et la suppression des consommations superflues (fast fashion, portables) non ou sous-utilisées.
« Que nous apportait réellement la visite au pas de course de lieux touristiques bondés, les yeux rivés à l’écran de nos smartphones pour les prendre – voire nous prendre – en photo tournant le dos aux monuments ou aux œuvres qu’on immortalisait, alors même que ce cliché viendrait rejoindre les milliers déjà stockés sur le smartphone en question ? » (p. 169)
La critique du monde actuel n’est pas sans humour.
L’autrice aborde les freins à la sobriété, présentée comme une privation et logiquement rejetée par ceux qui sont exclus du modèle, notamment dans les pays victimes des injustices climatiques.
Mais alors, pourquoi ça bloquait ?
« Mais pourquoi vous avez élu des gens qui n’en avait rien à faire, du climat? » (p. 185), telle la question que pose la petite fille à la grand-mère. Une incompréhension qui est mise en valeur par une des illustrationsChaque chapitre est précédé d’une illustration pleine page de Marc Bati, scénariste de BD qui déboulonne une statue de Trump.
L’autrice rappelle les alertes des scientifiques, leur démarche, la défiance alimentée par les incertitudes. Le déni climatique a été largement mis en avant par la désinformation comme projet politique et le mirage de la géo-ingénierie.
Elle montre aussi que les petits gestes, certes utiles, des citoyens ne suffisaient pas.
« Aussi ne suffit-il pas que les « gens » consentent à sortir de la société du carbone. Il faut que les structures sociales et économiques évoluent pour permettre aux individus de modifier leurs comportements. Et pour cela, les décisions collectives doivent créer les conditions favorables au changement. » (p. 211).
Retour vers le futur
2025, l’autrice tire une sonnette d’alarme, si la catastrophe n’est pas certaine, il convient d’agir avant de ne plus avoir le choix. Ce qui suppose de politiser l’action climatique, sans désespérer les populations. La crise climatique peut changer la démocratie.
« Le changement climatique ne devient une crise qu’à partir du moment où nous avons collectivement choisi d’adhérer à des valeurs d’humanisme, de solidarité et d’entraide. » (p. 225)
Cet ouvrage de bonne vulgarisation, très accessible est un cadeau à offrir aux climatosceptiques ou aux éco-anxieux. À partir d’une base scientifique solide, sans naïveté ni utopie, il montre que tout n’est pas perdu, que des solutions existent qui sont déjà en œuvre et que le monde de demain, certes différent, peut être désirable.
Une intervention de Magali Reghezza-Zitt sur Arte : https://www.arte.tv/fr/videos/133426-001-A/magali-reghezza-zitt-imagine-un-monde-neutre-en-carbone/



