Le Front populaire a 90 ans, un anniversaire à fêter.  Avec ce livre, Jean Vigreux et Serge Wolikow, qui dirigent une belle équipe d’historiennes et d’historiens, entendent revenir sur ces années cruciales et sujettes à débats avec une approche novatrice et riche.

Une perspective mondiale

La perspective choisie, une lecture internationale de ce moment, qui ne se limite pas à l’Europe, constitue un des apports majeurs du livre. Pour les auteurs, le moment Front populaire est un phénomène mondial même s’il se décline avec des logiques nationales et parfois même régionales et des temporalités différentes. Face aux effets délétères de la crise économique de 1929, à la montée du fascisme et du nazisme et à l’échec du parti communiste (KPD) et du parti socialiste (SPD) allemands, la riposte populaire est mondiale dans un mouvement qui allie initiatives politiques par le haut, tel le changement de ligne de l’Internationale communiste (Komintern), et mobilisations par le bas, comme la poussée unitaire des manifestants du 12 février 1934.

La France, avec les congés payés, les 40 heures, et l’Espagne, avec sa tragique guerre civile, sont bien sûr au menu de l’ouvrage. Mais les auteurs rappellent qu’il y eut un Frente popular au Chili, dans lequel s’impliquèrent Salvador Allende ou Pablo Neruda, un Front patriotique en Chine, entre le Parti communiste et le Kuomintang, que des réformes sociales d’ampleur furent entreprises au Mexique et ailleurs en ces années et soulignent le fait qu’il y eut aussi des grèves et des luttes populaires importantes aux États-Unis, en Belgique, en Grèce, en Guadeloupe…

Le jeu des acteurs qui s’en réclament, partis politiques de gauche, syndicats, associations nombreuses, leaders de ces mouvements, intellectuels, est finement présenté. Qu’ils agissent à une échelle d’abord nationale (Léon Blum et la SFIO, Andreu Nin et le POUM) ou veuillent le faire d’emblée à une échelle internationale (Dimitrov et le Komintern, les Brigades internationales). Les partis et associations des diverses gauches s’unirent dans nombre de pays pour riposter au danger fasciste. Dans plusieurs pays, en revanche, il n’y eut pas de Front populaire. Ce fut, en particulier, le cas au Royaume-Uni, du fait du refus du parti travailliste, ou en Scandinavie, à cause de l’opposition des sociaux-démocrates. Enfin, et c‘est une bonne idée, les adversaires des projets de Front populaire ou d’alliance des gauches ne sont pas oubliés. Franco et ses soutiens en Espagne, les diverses branches des droites françaises et bien sûr Hitler et Mussolini qui envoyèrent hommes et matériel pour soutenir le coup d’État contre la République espagnole, donnent lieu à des chapitres utiles.

Au-delà du politique, le moment Front populaire vit aussi émerger une politique culturelle avec l’engagement d’artistes et d’intellectuels mais aussi une volonté de démocratiser la culture et le sport.

« Une culture pour tous ? »

Il y a d’abord de la part du gouvernement français, une volonté de « démocratiser la culture en la rendant accessible aux masses », avec des commandes, une politique de développement des musées, l’appel à des peintres et des sculpteurs pour décorer le Palais de la découverte ou des panneaux réalisés pour l’Exposition universelle de 1937. D’autres initiatives sont portées par des intellectuels : l’Association populaire des amis des musées, l’Association des maisons de la culture… Jean Zay est à l’origine du festival de Cannes, dont la première édition devait se tenir en septembre 1939. Il était alors conçu comme une réplique à la Mostra de Venise qui avait encensé Leni Riefenstahl en 1938. Le développement des loisirs, encouragé par la diminution du temps de travail et les congés payés, a aussi favorisé la volonté de démocratiser la pratique sportive, en particulier des jeunes. Cependant, le Front populaire ne s’est pas opposé à l’envoi de sportifs aux Jeux Olympiques de Berlin, largement utilisé par la propagande nazie.

En effet, il ne faut pas l’oublier malgré une mémoire heureuse, en France, liée au souvenir des congés payés, le moment du Front populaire fut aussi celui des désillusions pour certains de ses partisans et celui de la marche vers la Seconde Guerre mondiale.

Désillusions et tragédies

Dans les colonies, les dominés continuent pour beaucoup à subir la domination coloniale. Ainsi, en Algérie, la tentative limitée de réforme du statut des « indigènes », qui aurait accordé la pleine citoyenneté à 25 000 colonisés, n’aboutit pas. Malgré des espoirs, nulle part, l’ordre colonial n’est remis en cause. Pour les femmes, les avancées sont restreintes. En Espagne, une minorité participe aux combats. En France, trois d’entre elles rejoignent le gouvernement de Léon Blum et un nombre significatif d’entre elles sont actives dans les grèves. Mais elles n’obtiennent pas le droit de vote dans l’Hexagone et ont tendance à être renvoyées à des rôles jugés plus féminins dans les rangs des Républicains espagnols. Désillusions aussi, en France, pour une frange de la gauche non stalinienne (incarnée par Marceau Pivert, Daniel Guérin) qui considère qu’il était possible d’aller bien plus loin face au patronat.

À ces désillusions amères, il faut ajouter la terrible répression subie par les diverses tendances des gauches en Allemagne à partir de 1933, en Autriche en 1934 et en Espagne entre 1936 et 1939.  Les civils qui, dans ce dernier pays, tentent de s’opposer au coup d’État franquiste le paient parfois de leur vie ou doivent s’exiler. En effet, ils ont été, de fait, abandonnés par la France et le Royaume-Uni alors que les régimes nazi et fasciste ont soutenu activement Franco et que l’URSS accordait une aide prudente au camp républicain dont elle faisait « épurer » les rangs. En Espagne comme en France, la marche à la guerre a brisé nombre d’espoirs des Fronts populaires.

En une trentaine de contributions, le livre dirigé par Jean Vigreux et Serge Wolikow renouvelle notre regard sur le moment Front populaire en évitant de nous centrer sur la France (ou l’Espagne). Une perspective mondiale nécessaire qui n’ignore pas cependant les singularités nationales, les discontinuités temporelles et les apports culturels des Fronts populaires. Un apport décisif à l’histoire de ce moment.