Avec Femmes en sciences du XVIe au XVIIIe siècle. Contraintes sociales, savoir et stratégies, Pascale Mormiche propose une approche historique de la « philosophie naturelle » à partir d’une question longtemps restée en marge de l’histoire des sciences : quelle place les femmes ont-elles occupée dans la production, la transmission et la diffusion des savoirs scientifiques à l’époque moderne ?

Une approche historique de la « philosophie naturelle » au féminin

L’ouvrage s’inscrit dans un renouvellement historiographique amorcé depuis le milieu des années 1980 avec le développement de la gender history, notamment sous l’impulsion de Joan Scott et de son analyse des rapports sociaux de sexe. La notion d’agency, c’est-à-dire la capacité des individus à agir au sein des contraintes sociales qui leur sont imposées, constitue également un outil essentiel pour comprendre les parcours étudiés ici. Ce chantier historiographique demeure encore largement ouvert. Parmi les travaux qui ont contribué à le défricher, on peut citer Le Sexe des sciences (1992), dirigé par Françoise Collin, les séminaires de Martine Sonnet sur « Femmes au travail: questions de genre, XVe-XXe siècles » (2009-2012), puis celui de l’EHESS consacré aux « Femmes et savoirs » (2014-2017). On peut également mentionner l’ouvrage d’Adeline Gargam, Femmes de sciences de l’Antiquité au XIXe siècle (2014), la thèse d’Isabelle Lémonon-Waxin (2019), ainsi que le volume dirigé par Caroline Trotot, Claire Delahaye et Isabelle Mornat, Femmes à l’œuvre dans la construction des savoirs : paradoxes de la visibilité et de l’invisibilité (2020).

C’est donc sur un terrain historiographique encore en cours de défrichage que s’inscrit le livre de Pascale Mormiche. L’autrice commence par définir ce qu’elle entend par « femme savante » : « une femme ayant une culture qui lui permet d’agir dans un domaine scientifique, capable d’utiliser des instruments et disposant de connaissances techniques pour ce faire, mais surtout ayant la possibilité de le faire savoir, de diffuser des idées scientifiques, par une activité d’écriture, de traduction ou encore d’enseignement » (p. 7). Cette définition est importante : elle ne réduit pas la participation des femmes aux sciences à leur seule capacité à acquérir des connaissances, mais insiste sur leur possibilité de les mettre en pratique, de les transmettre et de les rendre visibles.

L’ouvrage est composé de six chapitres. Le premier, le plus court, propose une réflexion sur une définition féminine de la science à l’époque moderne. Les cinq suivants sont davantage autonomes et s’organisent chacun autour d’une thématique, à laquelle sont rattachés de nombreux exemples précis. Cette construction présente un avantage certain pour le lecteur : elle permet d’accéder rapidement à un sujet ou à une figure particulière, sans qu’il soit nécessaire de lire l’intégralité de l’ouvrage. En contrepartie, l’absence d’index rend cette organisation thématique particulièrement utile.

Le féminin dans la science

L’argument du chapitre 1 est simple mais il sert d’entrée dans les autres thèmes traités dans l’ouvrage : si dans le monde des « hommes de science », les femmes sont exclues des institutions de sciences et donc des grandes querelles scientifiques de l’époque moderne, les travaux des « femmes savantes » sont relégués à une forme de science marginale. Elles ne sont pas pour autant exclues des réflexions et des études humanistes. De nombreuses découvertes et inventions scientifiques sont dues à des femmes, et les efforts des hommes ont conduit à les mettre sous silence. Pourtant, ces savoirs féminins ont existé et sont très diversifiés.

« Leur contribution aux savoirs scientifiques, parfois de tout premier plan, est indéniable. Elles sont présentes dans presque toutes les branches du savoir ».

« De nombreuses femmes disposent de savoirs scientifiques qui témoignent de leurs véritables compétences. Certaines profitent de la vie de cour pour cultiver et développer ces connaissances. Tandis que les femmes s’appuyaient souvent sur leurs relations masculines pour approfondir leur savoir et s’inscrire dans les milieux intellectuels, les hommes, de leur côté, s’associaient aux femmes d’élite pour renforcer leur propre réseau et asseoir leur notoriété ».

Le terme « femme » est utilisé par les scientifiques masculins pour désigner un public ignorant et qui doit être conquis. Ainsi mise en scène, la femme devient un vecteur de vulgarisation, un public essentialisé qui pousse paradoxalement au développement d’une vision « féminine » des sciences.

« Ainsi, après s’en être moqué, la littérature, une certaine écriture de l’histoire des sciences rédigée par des hommes, utilise le modèle féminin pour quitter les chemins ardus et aller vers la diffusion scientifique. L’expression générique « femme » est donc un argument de rhétorique afin de désigner un large public sans culture scientifique ».

Sociabilités et espaces de savoir

Le deuxième chapitre, intitulé « Des femmes dans la sociabilité scientifique », explore les différents espaces dans lesquels les femmes peuvent prendre part à la circulation des savoirs. Pascale Mormiche s’intéresse notamment aux bibliothèques scientifiques constituées par les reines et les princesses, ainsi qu’aux relations savantes qu’elles entretiennent avec leurs médecins ou chirurgiens personnels, leurs astrologues ou encore leurs alchimistes.

L’analyse se déplace ensuite vers les salons du XVIIe siècle, avec les exemples de Mme de La Sablière, de Margaret Cavendish et d’Anne Conway, puis vers plusieurs cours et châteaux, notamment ceux de Sceaux, de Cirey et de La Roche-Guyon. Le chapitre s’achève sur l’engouement des jeunes filles de l’aristocratie européenne pour les sciences et sur la place de celles-ci dans leur éducation. La constitution de cabinets privés d’histoire naturelle témoigne notamment de cette appropriation progressive des savoirs scientifiques.

À la suite de ce chapitre, il peut être particulièrement intéressant de lire le chapitre 6, « Des sciences pour les femmes ». Sans tomber dans les préjugés ni dans une conception essentialiste des savoirs féminins, Pascale Mormiche montre comment certaines disciplines et pratiques scientifiques ont été investies par les femmes aristocratiques de l’époque moderne et ont pu constituer pour elles des espaces d’affirmation intellectuelle.

La botanique, l’algèbre ou encore le calcul, envisagé comme une « science de gestion » domestique, en constituent quelques exemples. Les livres de recettes peuvent ainsi être envisagés comme des formes de « chimie domestique », tandis que les ouvrages consacrés aux conseils pratiques et aux échanges de savoirs empiriques témoignent de la circulation de connaissances qui ne sont pas nécessairement reléguées au rang de « savoirs populaires » ou assimilées à la sorcellerie. La chimie et la « médecine charitable » occupent également une place importante.

L’autrice montre par ailleurs que des femmes savantes participent au développement de savoirs relatifs à la gynécologie, à l’accompagnement médical de la maternité et à l’anatomie féminine, alors même que la chirurgie demeure largement considérée comme une science masculine. Le chapitre permet ainsi de déplacer le regard : plutôt que de rechercher les femmes uniquement là où l’histoire traditionnelle des sciences les attend, il invite à prendre en compte des domaines et des pratiques qui ont longtemps été minorés ou considérés comme périphériques.

Le patronage et les réseaux savants

Le troisième chapitre, consacré au « Patronage des femmes de pouvoir », s’intéresse au rôle joué par certaines femmes dans la protection et le soutien accordés aux savants. De nombreux exemples sont ici mobilisés : Catherine de Parthenay et le mathématicien François Viète au XVIe siècle, la grande-duchesse Christine de Lorraine et Galilée au XVIIe siècle, la reine Marie de Médicis, Christine de Suède, Louise-Marie de Gonzague, la princesse Élisabeth de Bohême et Descartes, Sophie-Charlotte de Hanovre, ou encore les filles de Louis XV.

Ces exemples montrent que l’intervention des femmes dans le monde scientifique ne passe pas uniquement par la production directe de connaissances. Elle peut également prendre la forme du patronage, du financement, de la protection ou de la mise en relation des savants. La place des femmes dans les réseaux de production et de circulation des savoirs apparaît ainsi plus large que ne le laisse supposer une histoire des sciences centrée exclusivement sur les auteurs des grandes découvertes.

Travailler en couple

Le quatrième chapitre, « Travailler en couple », est sans doute le plus intéressant. Pascale Mormiche y étudie plusieurs couples de savants : Martine de Bertereau et Jean du Châtelet, Félicité Dupont et Jacques-Pierre Brissot de Warville, les époux Lavoisier et les époux Lepaute.

Au-delà des études de cas et des anecdotes qu’il rassemble, ce chapitre propose une réflexion plus large sur les relations entre vie matrimoniale et activité scientifique. Il rappelle surtout que la science ne se pratique presque jamais seul. Derrière la figure du savant isolé se dessinent des relations de travail, des échanges intellectuels, des réseaux d’amitiés et de controverses, mais aussi des collaborations au sein même du couple.

Cette perspective permet de mieux saisir la complexité des rapports entre les hommes et les femmes dans la production des savoirs. Elle invite notamment à interroger la manière dont le travail scientifique est attribué, reconnu et rendu visible : qui écrit ? qui expérimente ? qui traduit ? qui publie ? et surtout, au nom de qui les travaux sont-ils finalement retenus par l’histoire ?

L’autonomie des femmes en sciences

Le cinquième chapitre pose directement la question de l’autonomie des femmes savantes : « L’indépendance, à quel prix ? ». Il porte notamment sur les femmes qui s’intéressent à la botanique. Pour acquérir des connaissances, celles-ci doivent parfois voyager, fréquenter des universités étrangères, suivre des enseignements par correspondance, entretenir des réseaux épistolaires, mais aussi financer leurs déplacements et la publication de leurs ouvrages.

La trajectoire de Mariangela Ardinghelli est à cet égard particulièrement éclairante, notamment par les stratégies éditoriales qu’elle met en œuvre pour faire connaître son travail. Le cas de Jeanne Barret constitue un autre exemple particulièrement frappant des obstacles auxquels les femmes sont confrontées. Pour participer à l’expédition de Bougainville entre 1766 et 1769, elle doit se travestir en homme afin de pouvoir voyager et prendre part à l’entreprise scientifique.

Ces parcours montrent que l’accès des femmes aux sciences ne dépend pas seulement de leurs compétences ou de leur intérêt pour les savoirs. Il suppose aussi de contourner des contraintes sociales, institutionnelles et matérielles qui peuvent limiter leur mobilité, leur formation et leur capacité à faire reconnaître leurs travaux.

Une histoire des femmes savantes entre contraintes et stratégies

Au terme de la lecture, Femmes en sciences du XVIe au XVIIIe siècle. Contraintes sociales, savoir et stratégies correspond pleinement à ce que son titre annonce. L’ouvrage rassemble un grand nombre d’exemples, généralement présentés en quelques pages, dans un format accessible qui permet de multiplier les études de cas sans alourdir le propos. Cette accumulation est structurée autour de cinq grandes thématiques qui permettent de faire apparaître la diversité des positions occupées par les femmes face aux sciences.

L’intérêt principal du livre réside peut-être précisément dans cette diversité. Les femmes ne sont pas simplement présentées comme des figures invisibles auxquelles l’histoire des sciences aurait refusé toute place. Elles sont aussi des actrices capables de développer des compétences, de constituer des réseaux, de soutenir des savants, de transmettre des connaissances, de publier, d’enseigner ou encore de s’approprier certains domaines scientifiques. Elles peuvent agir seules, mais aussi au sein de cours, de salons, de couples, de réseaux savants ou d’autres formes de sociabilité.

L’ouvrage contribue ainsi à déplacer le regard porté sur la place des femmes dans l’histoire des sciences. Il ne s’agit pas seulement de retrouver quelques « femmes oubliées » et de les ajouter à une histoire préexistante, mais de comprendre les stratégies qu’elles ont développées pour accéder aux savoirs, les transmettre et les faire reconnaître. En ce sens, Pascale Mormiche montre combien les contraintes sociales qui pèsent sur les femmes peuvent aussi être envisagées comme le cadre à l’intérieur duquel celles-ci développent des formes d’action et d’autonomie. L’ouvrage fournit ainsi une série d’exemples particulièrement précieux pour penser la place des femmes dans la construction, la circulation et la légitimation des savoirs scientifiques à l’époque moderne.