Beaucoup d’entre nous ont une dette à l’égard de Nicolas Werth. Ses ouvrages et ses articles consacrés aux grandes famines soviétiques permettent de connaître et de comprendre la manière dont la collectivisation des années 1930 a brisé le monde rural avec une violence inouïe allant jusqu’à l’organisation de famines. Ses ouvrages sur la Grande Terreur qualifiée de vaste opération « d’ingénierie sociale » ont montré l’ampleur de la terreur qui a frappé la société soviétique en particulier des groupes sociaux et nationaux considérés comme « nuisibles » .
L’ouvrage est un ouvrage de mémoires. Nicolas Werth évoque à la fois ses séjours en URSS/ Russie, ses rencontres avec les milieux intellectuels, sa participation aux activités de l’association Memorial ( Nicolas Werth préside aujourd’hui Memorial France) et le développement de sa recherche. L’ouvrage est aussi un hommage à son père Alexander Werth, écrivain, journaliste, correspondant en Urss de journaux britanniques , qui fut l’un des premiers correspondants étrangers à se rendre à Léningrad en 1943 et rédigea un ouvrage sur la Russie en guerre qui est encore considéré comme l’un des meilleurs ouvrages sur cette période.
L’ouvrage s’ouvre sur l’évocation d’évènements tragiques et dramatiques. Le 5 mars 1969, le père de Nicolas Werth, Alexander Werth s’est suicidé, laissant ces deux mots « Adieu ma Russie » ( Proschaï Rossija ). Il n’avait pu supporter l’écrasement du « Printemps de Prague « par les troupes soviétiques en 1968. En juin 2023 , Nicolas Werth, désespéré par l’invasion russe de l’ Ukraine a renoncé au dernier moment à se suicider et a été hospitalisé dans un service psychiatrique.
Les Werth sont des Allemands luthériens des pays baltes, russifiés et installés depuis le début du XIXème siècle à Saint -Pétersbourg. La famille Werth appartient à la bourgeoisie industrielle libérale. Le grand- père de Nicolas Werth était favorable aux libéraux et aux mencheviks et hostile aux bolcheviks. En 1919 le grand-père et le père de Nicolas Werth quittent Saint-Pétersbourg et après un long périple s’installent à Glasgow. Le père de Nicolas Werth devient journaliste écrivain et professeur à l’université de Manchester. Sa mère est traductrice et a travaillé après la guerre à l’ambassade britannique à Moscou où les parents de Nicolas Werth se sont rencontrés, dans la datcha du célèbre écrivain Boris Pasternak, dit la légende familiale. Nicolas Werth, né en 1950, passe son enfance à Paris, loin de ses parents pendant les dix premières années de sa vie, entouré par la petite communauté familiale et féminine des exilés russes. Les conditions matérielles sont difficiles, mais Nicolas Werth est entouré par l’affection de sa famille. Il fait de brillantes études. Il se rend assez jeune en URSS en 1964 et 1967. La politique de construction menée par Khrouchtchev a permis en partie d’améliorer les logements (les logements misérables et les appartements communautaires demeurent cependant nombreux) mais l’URSS demeure une société de pénurie. A Léningrad, sans doute la ville préférée de Nicolas Werth, il rencontre une de ses tantes, pédiatre, qui avait pratiqué la médecine pendant le siège de Leningrad, mais qui avait été condamnée à cinq ans de camp pour avoir cité un ouvrage de pédiatrie américain dans l’un de ses articles. Ces séjours d’adolescents sont marqués par de longues promenades dans Leningrad, à la fois le centre historique et le Leningrad ouvrier de la périphérie de la ville, la découverte de la littérature et de la musique russes.
Premiers travaux de recherche
A partir de 1970 débute sa carrière de chercheur. En 1970, il passe une année à Leningrad pour rédiger son mémoire de maîtrise consacré au monde ouvrier de Saint-Pétersbourg à la fin du XIXème siècle. Il fréquente les milieux du cinéma qui, sans être des dissidents, n’adhèrent pas aux valeurs du régime.
Entre 1975 et 1977, il effectue son VSNA ( Volontaire du Service National Actif) comme coopérant à Minsk. En Biélorussie, « république martyre où les pertes civiles avaient été plus élevées que nulle part ailleurs », le régime entretenait le souvenir de la guerre en célébrant «l’alliance de fer entre le peuple et l’ Armée rouge. » Minsk était qualifiée de «ville -héros », le souvenir de la violence extrême exercée par les troupes allemandes est encore très présent, mais la spécificité du génocide des Juifs est niée. Nicolas Werth interroge l’un de ses interlocuteurs au sujet de l’extermination des Juifs, trois cent ghettos ayant été liquidés par les Allemands, et aucun monument ne rappelant la destruction du ghetto de Minsk. La réponse fut une réponse convenue de l’époque soviétique : « les nazis s’étaient livrés à une extermination indiscriminée de civils soviétiques pacifiques.» Avec ses collègues Nicolas Werth ne parle guère de politique mais on célèbre la paix ; c’est l’époque de la Détente.
En 1978-1979, il séjourne aux Etats-Unis. A l’université de Columbia il a accès aux microfilms des archives de Smolensk. En 1941, les Allemands s’étaient emparés des archives du Parti communiste à Smolensk, et en avaient envoyé une partie à Berlin où les Américains les récupérèrent. Il s’agissait de documents uniques sur la vie du Parti, véritable « armée d’occupation intérieure » comme le disait l’historien Merle Fainsod mais aussi sur le contrôle exercé par le Parti sur la population (collectivisation , propagande, répression ). Nicolas Werth étudie avant tout les motivations des militants de base qui étaient tenus de rédiger une autobiographie pour adhérer au Parti. Il montre que les militants faisaient preuve de ce que Marc Ferro appelait un « absolutisme populaire », le sentiment d’appartenir au monde des élus et d’aller dans le sens de l’ Histoire incarnée par le Parti-Etat. Le Parti se heurte à une résistance silencieuses des habitants : les femmes continuent d’aller à la messe , les chevaux destinés aux kolkhozes ne sont plus nourris ,les normes de production ne sont pas remplies) .La simplicité de l’idéologie stalinienne correspond à la faible formation des militants. Toute déviation est suspecte. Les purges constituent une pratique courante. On maintient ainsi la fiction d’un parti -élite , on assure le monolithisme du parti face aux déviations ,et à partir de 1935 , on recherche des responsables aux difficultés que rencontre le régime. Quelques grandes vérités structurent cette vision du monde. Le Parti a toujours raison puisqu’il va dans le sens de l’Histoire, le guide est juste, la contre -révolution menace de partout. Staline a détourné à son profit la soumission des militants au Parti. Les «voisins » jouent un grand rôle dans les dénonciations.
Lecteur à Moscou au « temps de la stagnation », 1980- 1983
Nicolas Werth retourne à Moscou à la fin de la période brejnévienne, comme professeur de français « issu des Etats capitalistes » ou kapstrany. Le climat a changé, c’est la fin de la Détente, l’invasion de l’Afghanistan, le bannissement de Sakharov assigné à résidence à Gorki pour avoir protesté contre l’invasion. Les pénuries alimentaires sont importantes, mais la vie culturelle est active.( théâtre, musique) Nicolas Werth rencontre Viktor Petrovitch Danilov, le grand historien de la paysannerie soviétique des années 1920 , dont la thèse fut interdite par la censure. Werth montre à quel point la collectivisation brutale menée par des communistes issus pour la plupart d’un milieu rural qui souhaitaient rompre avec le monde ancien a été une rupture avec une civilisation paysanne ancestrale. Cette violence peut s’inscrire dans le cadre plus large de la lutte en Europe entre le monde rural et le monde urbain.
Les artistes et intellectuels que fréquente Nicolas Werth sont mal vus des autorités brejnéviennes qui les considèrent comme des « gens du passé » Il fréquente des milieux intellectuels de haut niveau et non -conformistes. L’enfance de beaucoup d’entre eux a été marquée par la guerre et la persécution dont leurs parents ont été victimes. Il fréquente également des dissidents. La différence entre non -conformistes et dissidents réside dans le fait que ces derniers ont pris position publiquement contre certains aspects iniques du régime : invasion de la Tchécoslovaquie, procès politique, publication sur les camps de travail post -staliniens. Les dissidents font l’objet d’une grande répression : surveillance, condamnation à des années de camp. Nicolas Werth estime leur nombre à un millier à Moscou . Il rencontre aussi des Juifs soviétiques qui souhaitent émigrer, les refuzniks.Ils sont alors privés de tout droit, perdent leur emploi et sont surveillés . Beaucoup de proches de Nicolas Werth cherchent à replacer le régime soviétique dans la longue durée : modernisation difficile et conflictuelle de la Russie à la fin du XIXème siècle, poids de l’autocratie soutenue par l’ Eglise orthodoxe reprise ensuite par le parti communiste.
A Moscou de nouveau ! Le temps de la perestroïka (1986-1989)
En 1986, Nicolas Werth devient attaché culturel à Moscou . C’est l’époque de la perestroïka. En 1985 Gorbatchev est devenu secrétaire général du Parti communiste et met en place une politique de réformes et de détente avec l’Occident ,largement saluée par les Soviétiques. Après de longs mois de dénégation , il reconnaît que la catastrophe de Tchernobyl n’est pas seulement un accident technologique , mais qu’elle met en cause le système soviétique . La perestroïka est accueillie favorablement par les amis de Nicolas Werth « La glace s’est mise en marche « c’est -à -dire le dégel a commencé lui dit l’un de ses amis. Des auteurs jusque -là interdits (Vassili Grossman, Varlam Chalamov, Soljenitsyne ) sont publiés .La libéralisation, permise par l’allègement de la censure passe par les revues qui publient des oeuvres ayant trait à la période stalinienne. A l’opposé de l’histoire officielle, elles révèlent des pans entiers d’une « autre « histoire, celle vécue par des millions de gens et rapportée oralement dans les familles : dékoulakisation , déportation au Goulag , travail épuisant, exploitation des travailleurs. C’était aller à l’encontre de l’un des éléments centraux de légitimation du Parti : l’histoire. Certains établissent un lien entre le communisme de guerre de l’époque de la guerre civile et la violence du stalinisme, ce qui invalide la théorie de la « déviation stalinienne ». La perestroïka se diffuse largement dans la société civile. On peut en prendre un exemple tiré des carnets tenus au jour le jour par Nicolas Werth. On projette dans un lycée le film Demain vint la guerre de Iouri Kara qui montre la vie d’une classe de Terminale en 1940 . Les élèves sont confrontés à un monde cruel et incompréhensible où se passent des choses bizarres : une élève est arrêtée pour avoir lu des oeuvres du poète Essenine, le père d’un élève est arrêté une élève qui refuse de renier son père est acculée au suicide. La discussion qui suit la projection permet d’évoquer la répression, la délation , les camps ,les disparitions. Un quart des élèves ont eu dans leurs familles un proche victime de la répression et ces victimes ne sont pas revenues. La perestroïka s’accompagne de la renaissance des mouvements nationaux dans le Etats baltes et dans le Caucase.
Cependant les tentatives de libéralisation et de modernisation économiques menées par Gorbatchev déstabilisent la société russe : inflation, crainte du chômage , pénuries alimentaires, spéculation et non mise en place d’une classe de capitalistes songeant au long terme. Les réformes de Gorbatchev apparaissent trop timides.« On ne franchit pas un précipice en deux fois », dit un économiste. Tout comme après la révolution de février 1917, on assiste à des phénomènes de sécession, sécession nationale, mais aussi sociale . Nicolas Werth séjourne quelques jours dans le Donbass, l’un des berceaux de l’industrialisation russe au XIXème siècle, grande région industrielle soviétique aux usines plus ou moins délabrées. Les mineurs s’inquiètent de l’inflation, de la menace du chômage . Surtout, ils effectuent une sorte de « sécession sociale « : ils quittent le parti communiste ,le syndicat et aspirent à des formes d’autonomie sociale. Nicolas Werth assiste à la disparition de l’Urss : élection d’Eltstine comme président de la Fédération de la Russie, échec de la tentative de coup d’ Etat en août 1991, proclamation d’indépendance des anciennes républiques soviétiques , disparition de l’ Urss à la fin de 1991. Nicolas Werth publie la première édition de son histoire de l’ Urss aux Puf , ouvrage qui sera traduit en russe et servira de manuel de référence.
De l’URSS à la Russie : 1990 -1993
Les années qui suivent la chute de l’Urss sont marquées par de très grandes difficultés économiques et sociales : misère, contrastes sociaux, développement d’une économie parallèle et de mafias. Cependant, la présidence de Boris Eltsine permet l’accès aux archives , à la fois pour le victimes de la répression et pour les historiens. Les archivistes russes signent des contrats avec des fondations privées comme la fondation Hoover ou des instituts de recherche occidentaux . Il est possible pour un temps d’accéder aux archives du Kgb, et de retracer ainsi les ordres opérationnels du Nkvd lors de la grande terreur et aux archives du Kremlin . Il est également possible d’accéder aux archives du Parti communiste qui est interdit . On y découvre des textes inédits de Lénine.
Controverse éditoriale et avancée historiographique
La carrière de Nicolas Werth est marquée par la controverse autour du Livre noir du communisme. En 1997 , François Furet avait publié chez Robert Laffont Le passé d’une illusion consacré au communisme , ouvrage qui connut un grand succès . L’éditeur proposa alors à une équipe d’auteurs de participer au ivre noir du communisme dont François Furet devait rédiger la préface, Nicolas Werth rédigeant le chapitre consacré à l’URSS. La disparition de François Furet à l’été 1997 conduisit l’éditeur à confier la rédaction de la préface à Stéphane Courtois qui compare le nazisme (« génocide de race ») et le communisme (« génocide de classe ») La comparaison paraît trop simple à Nicolas Werth et plusieurs de ses co-auteurs. Cependant, la contribution au livre noir, et la controverse éditoriale permettent à Nicolas Werth d’approfondir et de synthétiser ses recherches. Il montre la continuité entre léninisme et stalinisme et le fait que la violence et la terreur sont les instruments de la construction de l’ Etat. Les bolcheviks développent une culture de guerre civile et inversent la célèbre phrase de Clausewitz sur la guerre comme continuation de la politique. La violence et la terreur apparaissent comme un système de gouvernement généralisé qui frappa toute la société, mais en particulier certains groupes sociaux et ethniques considérés comme « nuisibles ». Ce fut la collectivisation qui institutionnalisa et pérennisa la violence. Nicolas Werth poursuit ses recherches au sujet de l’un des premiers centre d’internement du goulag aux îles Solovki. Il participe à la publication de recueil de documents sur la répression soviétique (7 volumes de 700 pages chacun ) Plus tard, dans la controverse entre historiens russes et ukrainiens au sujet de la famine en Ukraine ,Nicolas Werth partage en fin de compte le point de vue des historiens ukrainiens : l’ Holodomor a été un génocide , une volonté d’extermination systématique.
Hommage à Alexander Werth
L’ouvrage est aussi un hommage au père de l’auteur Alexander Werth. Dans les années 1930, il est le correspondant à Berlin (brièvement) et surtout à Paris de journaux britanniques. Il prend la mesure de la « sauvagerie sans pareille » du nazisme et de la nazification des esprits en Allemagne, notamment de l’armée et des classes dirigeantes. En France il est proche des « jeunes Turcs « rénovateurs du parti radical ( Jacques Kayser, Jean Zay, Pierre Mendès-France) . Il soutient le Front populaire et s’oppose aux accords de Munich. En juin 1940, il parvient in extremis à regagner l’ Angleterre. En mai 1942, il embarque sur un cargo chargé de matériel militaire à destination de Mourmansk . Six navires sur vingt sont coulés. Il devient correspondant à Moscou au moment où l’avance allemande du printemps 1942 , rend la situation dramatique. Dès février 1943, il se rend à Stalingrad . Surtout, en septembre 1943 , il peut se rendre à Leningrad , la ville de son enfance ,encore assiégée ,mais dont le blocus a été partiellement levé. Bien que le séjour soit très encadré, il peut entrer en contact avec la population. Une directrice d’école lui confie « l’album de la famine » écrit par ses élèves. Il constate que le maintien d’un lien social -aller à l’école ,au travail – était un facteur de survie , car on pouvait avoir accès à un peu de nourriture ou à des médicaments.Alexander Werth se rend ensuite en Ukraine, en Pologne et en Allemagne. En Ukraine, il prend la mesure de la barbarie nazie : génocide des juifs , pendaisons , travail forcé des Ukrainiennes envoyées en Allemagne. Il se rend au camp de Maïdanek. Cette expérience de correspondant en Urss le rend peu critique à l’égard du régime soviétique. Il ne sous-estime pas le côté dictatorial du régime , mais il préfère mettre l’accent sur le courage , l’héroïsme et les souffrances de la population soviétique. Après la guerre , il est à plusieurs reprises correspondant à Moscou . Il dénonce les persécutions dont sont victimes les musiciens soviétiques lors de la période de Jdanov , mais il ne veut pas voir l’ampleur des déportations et le caractère systémique du travail forcé. En 1964 il publie Russia at war . Il s’appuie à la fois sur des documents déclassifiés et sur son expérience de correspondant. Il analyse les grands enjeux de la guerre, met en lumière les erreurs de Staline dans l’impréparation de l’ Urss et rappelle l’absence de soutien de l’Armée rouge à l’insurrection de Varsovie en 1944 mais surtout il met l’accent sur l’expérience vécue par tout un peuple, soldats et civils A ses yeux , la guerre a restructuré les identités sociales et renforcé le patriotisme et la fidélité à Staline , même si beaucoup de Soviétiques espéraient en vain un relâchement des contraintes après 1945. L’ouvrage connut un grand succès en Urss / Russie et est encore considéré comme l’un des ouvrages majeurs sur la Russie en guerre. Cette confiance et cette admiration pour le peuple russe explique sans doute qu’Alexander Werth ait minimisé la violence étatique qui régnait en URSS.
L’association Memorial
Nicolas Werth a été un témoin puis un acteur de l’association Mémorial. L’association est née en 1989 avec le soutien d’ Andreï Sakharov au moment de la perestroïka. L’itinéraire de ses fondateurs est tout à fait emblématique. Dimitri Iourasov avait été embauché par les Archives d’ Etat et avait recopié les archives sur le Goulag et les exécutions de la grande Terreur. Arsenii Roginski était né dans un camp du nord de l’ URSS où son père avait été assigné à résidence. Il ne peut entreprendre des études d’histoire ( antisémitisme ? déportation de son père ?), entreprend des études de philologie et devient bibliothécaire. Il s’intéresse à l’itinéraire de vieux socialistes et de mencheviks . Il est proche des dissidents. En 1981, il est emprisonné. L’association Mémorial se fixe trois objectifs. Développer la connaissance de la répression de masse, collecter des témoignages. Défendre les droits de l’ homme ( répression dans les Etats baltes , contre les Arméniens en Azerbaïdjan , crimes de guerre en Tchétchénie ). Accueillir et aider les victimes de la répression. Chaque jour Memorial accueillait entre 100 et 200 visiteurs qui racontaient ce qu’ils avaient vécu ou ce qu’avait vécu l’un de leurs proches. C’était d’autant plus nécessaire que souvent les circonstances du décès avaient été masquées et que de nombreux condamnés n’avaient pas été réhabilités . Memorial était aussi à l’origine de l’érection d’un monument en hommage aux victimes , une « pierre des Solovki « érigée en face du siège du kgb. Enfin Mémorial organisait des visite sur les lieux des camps du Goulag . Nicolas Werth a participé à l’une de ces visites et a constaté que les traces s’effaçaient .Seuls quelques particuliers entretiennent la mémoire des camps et du travail forcé.
A partir des années 2010 , la situation de Memorial devient de plus en plus difficile . Une loi de 2012 oblige les ONG qui reçoivent un financement de l’étranger à s’enregistrer comme « agent de l’étranger ». En 2014 , une série de lois mémorielles criminalisent ceux qui remettent en cause l’histoire officielle de la Seconde guerre mondiale. L’historien Iouri Dmitriev qui a étudié le Grande terreur en Carélie ( plusieurs dizaines de milliers de personnes ont été fusillées) et retrouvé l’emplacement de fosses communes où plus de 7000 personnes furent ensevelies est condamné à 15 ans de prison . En fin de compte Memorial est interdite le 28 décembre 2021 par la cour Suprême de la Fédération de Russie. Pour parer à ces persécutions en avril 2020 est créée Memorial France dont Nicolas Werth assure la présidence.
La fin de l’ouvrage est pessimiste. Nicolas Werth souligne qu’il n’avait pu imaginer l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Il reprend l’analyse qu’il avait développée dans un ouvrage de la collection Tracts ( Gallimard) Poutine historien en chef. La justification de l’invasion par Poutine est l’aboutissement du grand récit national construit pas à pas par le régime. Un récit qui fait de la victoire de l’URSS dans la « Grande guerre patriotique » le fondement de l’identité russe. Un récit viscéralement anti-occidental, ultranationaliste et conservateur qui se fonde sur l’exaltation de la puissance d’un Etat fort et d’une Russie éternelle. Récit qui sans doute obtient l’adhésion d’une large partie de la société russe désemparée après l’effondrement de l’ URSS. Nicolas Werth estime qu’il est peu probable qu’il puisse retourner en Russie, d’où la dernière phrase du livre « Adieu, Russie ».



