Taïwan a une histoire singulière, celle d’une île austronésienne située à 130 km de la Chine continentale, peuplée à l’origine (20 à 30 000 ans) de populations parlant des langues appartenant à la branche indonésienne de la famille malayo-polynésienne. Aujourd’hui, ces peuples autochtones ne constituent que 2,5 % de la population de l’île. Pendant longtemps, les migrations à partir du continent et la colonisation chinoise ont été lentes et modestes. Les Ming ne s’y implantèrent pas, ni ne cherchèrent à l’annexer.
Avant son entrée dans l’empire mandchou des Qing en 1732, les Hollandais ont colonisé Formose, autre nom de l’île. Taïwan devint ensuite une préfecture puis une province de l’empire mandchou de 1683 à 1895, qui encouragea l’immigration de familles chinoises, originaires principalement du Fujian et du Guangdong à partir de 1732. Pékin décida en 1885 de faire de Taïwan la 22e province de l’Empire.
Son annexion par le Japon à l’issue de sa première victoire militaire contre la Chine (1895, traité de Shimonoseki) allait transformer l’île économiquement, politiquement et même culturellement. Elle devint le grenier à riz et le principal fournisseur de fruits tropicaux du Japon. De 1919 à 1945, elle connut un développement économique très rapide, qui allait constituer la base de son décollage futur. Elle fut également très influencée culturellement et politiquement par le Japon qui y édifia un système administratif moderne, des règles de droit et un ordre social qui sont apparus plus efficaces et moins corrompus que ce qu’avaient établis précédemment les Chinois.
La République de Chine (RDC) face à la République Populaire de Chine (RPC)
A l’issue de la Seconde Guerre mondiale, en 1945, la République de Chine (RDC) dirigée par Chiang Kaï-shek prit le contrôle de Taïwan et des Pescadores. Après la victoire de Mao Zedong et l’établissement de la République Populaire de Chine (RPC) en 1949, Chiang et son parti le Kuo Min Tang (KMT) se réfugia à Taïwan et y transféra les institutions et la capitale de la RDC, revendiquant une continuité juridique avec le régime de Nankin, situation qui perdure jusqu’aujourd’hui.
En 1954, les États-Unis et la RDC ont signé un traité de défense mutuelle qui protégeait Formose et les Pescadores ; et jusqu’à la fin des années 1960, Chiang rêva de reconquérir le continent. Le gouvernement dictatorial de Chiang Kaï-shek lança une réforme agraire et favorisa l’émergence d’un entreprenariat privé à l’origine de l’industrialisation réussie de l’île, l’État maintenant pendant longtemps sous son contrôle de nombreuse activités industrielles (énergie, métallurgie, pétrochimie). Il imposa l’apprentissage du mandarin, promu langue nationale. A la fin des années 1960, la RDC perdit son siège à l’ONU au profit de la RPC, et en décembre 1978, Washington reconnut le régime de Pékin, consacrant l’isolement diplomatique de la RDC de Taïwan.
L’avènement de la démocratie (1986-2024)
A partir de 1986, une réforme du KMT et de l’État entraina une démocratisation progressive du régime et une ouverture à la RPC. Un Yuan législatif, assemblée nationale élue fut instituée en 1992, un président de la république, Lee Teng-hui, étant élu en 1996. Désormais la vie politique taïwanaise fut caractérisée par une alternance entre le KMT, partisan d’un compromis avec la RPC, et le Parti démocrate progressiste (PDP) indépendantiste. En 2016, Mme Tsai Ing-wen, candidate du PDP, a été élue présidente avec une majorité à l’assemblée, renforçant la position du camp vert opposé à toute unification avec la RPC. En 2024, de nouveau un candidat du PDP, William Lai Ching-te, fut élu président avec une majorité relative. La démocratie, avec des élections régulières, fait aujourd’hui consensus, et peu nombreux sont les Taïwanais, qui seraient prêts à la brader pour faire la paix avec Pékin et à devenir une région administrative spéciale de la Chine populaire. Si la vaste majorité des Taïwanais est favorable au statut quo dans le détroit, la forte polarisation de la vie politique entre le camp bleu des partisans d’une entente avec la RPC et le camp vert partisan du statu quo, voire d’une forme d’indépendance, est dangereuse.
Une économie High-Tech
Le « miracle économique taïwanais commence par une réforme agraire qui réduit à 37,5% (contre 50 % auparavant) la part de la production remise par le métayer à son propriétaire, la vente aux paysans des terres en la possession de l’État et celles qui appartenaient aux Japonais, enfin le démantèlement des grandes propriétés agricoles, en limitant l’exploitation directes des terres à 3 hectares par foyer paysan. D’où une augmentation rapide de la productivité des terres et des revenus paysans. Les anciens propriétaires fonciers investirent dans l’industrie. Une implication active de l’État et l’aide américaine ont contribué à la réussite économique de l’île, sans remettre en cause le caractère libéral de son organisation économique.
Entre 1945 et 1965, la population de Taïwan a doublé, passant de 6 à 12 millions d’habitants. On assista à l’émergence de l’industrie textile, de l’industrie alimentaire ou, grâce à la pétrochimie, de celle des plastiques et des cuirs synthétiques, puis de l’industrie électrique et électronique et le la fabrication de bicyclettes. Contrairement à Singapour ou la Corée du Sud, aucune multinationale ou conglomérat n’émergea. L’entrepreneuriat familial a toujours dominé. La fabrication d’aciers spécialisés à haute valeur ajoutée, puis des semi-conducteurs dans les années 2000 s’est développée. Les hautes technologies ont pris une place de plus en plus grande en relation avec le parc scientifique de Hsinchu, puis celui de Tainan au sud de l’île. Il en fut de même pour l’industrie de la défense dès les années1960. Taïwan est devenue un important producteur de drones civils et militaires. Entre 1952 et 1982, l’économie taïwanaise a connu un véritable décollage, affichant un taux moyen de croissance annuelle de 8,7 %. Les inégalités sociales se sont réduites, le PIB nominal par habitant passant nettement devant celui de la Chine, à quasi-égalité avec celui du Japon et de la Corée du Sud.
Les vulnérabilités de l’économie taïwanaise sont nombreuses. Ses échanges extérieurs sont encore largement dominés par la Chine populaire. Elle est fortement dépendante pour son énergie (pétrole, gaz naturel liquéfié, charbon, uranium) dont 96 % est importée. Elle a également une forte dépendance extérieure en produits alimentaires (70 %) et en minerais critiques. Si un blocus ou une quarantaine était imposée à Taïwan, son économie serait largement affectée. Actuellement, seule la dépendance de la Chine à l’égard des semi-conducteurs de haute qualité, fabriqués dans l’île, crée une sorte d’équilibre de nature à réduire les risques de toute attaque chinoise de Taïwan.
Une société sinophone dotée d’un nationalisme de plus en plus affirmé
La grande majorité des Taïwanais ne se distinguent pas des Chinois, ni entre eux, 2,5 % seulement de la population appartenant à 16 communautés austronésiennes, proches des Philippins ou des Maoris. Les Taïwanais de souche arrivés sur l’île avant 1945 (85 % de la population et les continentaux arrivés avec le KMT, en 1945 et après, se distinguaient, mais aujourd’hui avec la démocratisation et la sédentarisation des familles d’origine continentale, cette distinction a beaucoup perdu de sa pertinence. Ils parlent tous la même langue, le mandarin. Ils se considèrent comme taïwanais et chinois, non pas au sens d’appartenir à la RPC mais en signe d’appartenance à la sphère culturelle et linguistique du monde chinois et sinophone.
Taïwan constitue aujourd’hui une communauté politique indépendante et distincte de la Chine populaire. Il y a une citoyenneté taïwanaise de même qu’une nation, qui s’est construite sur la base de l’État, qui s’est progressivement consolidé depuis la fin de la guerre civile chinoise en 1949. Cet État s’est démocratisé depuis la fin des années 1980. La menace chinoise a contribué à renforcer au sein du corps social taïwanais ce nationalisme plutôt qu’à l’affaiblir. La société taïwanaise est politiquement divisée mais elle reste ouverte, pluraliste et dans l’ensemble tolérante. La majorité des Taïwanais appartient aujourd’hui à la classe moyenne et la pauvreté y est quasi-inexistante. C’est la société asiatique où les droits des femmes sont les mieux respectés. Si la corruption a reculé à la faveur de la démocratisation, elle existe encore en liaison avec les « triades », organisations du crime organisé. Un certain nombre de politiciens sont liés à la mafia ou même membres d’une triade, dont certaines sont liées à la Chine populaire (achats de voix lors des élections).
Le vieillissement de la population, la baisse des naissances et de la population est en partie compensée par l’immigration. Mais on est frappé par la grande vitalité de cette société et, par delà la polarisation politique, sa forte identité, un système de santé dans l’ensemble satisfaisant, une grande liberté et diversité religieuses, une vie culturelle fertile et pluraliste (le soft power du cinéma taïwanais).
Une vie politique polarisée et une situation géopolitique fragile
Les forces politiques taïwanaises sont divisées en deux camps, les bleus et les verts, non pas sur un axe droite-gauche mais en fonction de leur relation avec la nation chinoise, c’est-à-dire sur un axe unification-indépendance. Le KMT reste attaché au principe de la Chine unique. Depuis 2016, le camp bleu se rapproche du gouvernement chinois pour affaiblir le camp vert du PDP. La RDC se réduit à Taïwan et aux îles extérieures sous sa juridiction. La RPC est un autre État. L’existence de deux États chinois sur le plan international est revendiquée par le PDP, ce dont Pékin évidemment ne veut pas entendre parler. La priorité doit être donnée à l’indépendance et à la sécurité de Taïwan, les relations commerciales et humaines avec la RPC devant être étroitement limitées. Les échanges doivent être diversifiés en direction de l’Asie du Sud et du Sud-Est, du Japon, de la Corée du Sud, des États-Unis et de l’UE.
La polarisation entre bleus et verts est limitée. Car, si le KMT revenait au pouvoir, il continuerait comme le PDP de défendre le statut international, la sécurité et la survie de la RDC à Taïwan, avec l’aide incontournable des États-Unis. Les Taïwanais favorables au statut quo l’emportent de loin sur les partisans de l’unification ou de l’indépendance même à terme. Les Taïwanais favorables à une évolution vers l’unification sont passés de 20 % environ en 1996 à 13 % en 2018 et 5 % en 2025. Quant aux partisans de l’indépendance ils ont toujours constitué une faible minorité de moins de 5 %. Il y a un fort consensus autour des principes fondamentaux : la RDC est un État souverain et indépendant de la RPC, régi par une constitution et un ordre démocratiques ainsi que des symboles qui la représentent à la fois sur la scène intérieure et internationale. Près de 90 % d’entre eux sont opposés à la formule « un pays, deux systèmes » qui a échoué à Hong Kong et Macao. Donc si la classe politique est plus divisée et polarisée qu’auparavant, la société taïwanaise reste unie autour du statut quo dans le détroit et l’ordre constitutionnel démocratique établi au début des années 1990.
Taïwan sous protection américaine
12 États marginaux seulement reconnaissent la RDC comme pays souverain. Ailleurs, elle est représentée par un « Bureau économique et culturel de Taipei » qui remplit toutes les fonctions d’une ambassade. Le Congrès américain adopta en 1979 le Taïwan Relation Act qui organise les rapports non officiels entre les États-Unis et le « peuple de Taïwan ». Il lui garantit le maintien de ventes d’armes à long terme, en fonction du niveau de menace à laquelle il doit faire face. Mais la garantie d’une intervention américaine, en cas de conflit dans le détroit, n’a jamais été complètement assurée. Pour leur crédibilité en Indo-Pacifique et la solidité de leurs alliances, notamment avec le Japon, la Corée du Sud, les Philippines et l’Australie, les Américains ne peuvent abandonner Taïwan. Elle n’est pas isolée. Au contraire, plus qu’il y a trente ans, elle s’est internationalisée et intégrée à la communauté mondiale. Son activisme diplomatique lui a permis de marquer des points.
L’Administration américaine, quelle qu’elle soit, sera tentée de défendre l’indépendance de Taïwan, tout en veillant à ne pas nucléariser le conflit, et sans déployer des troupes au sol. L’intérêt des États-Unis est à la fois d’éviter la guerre et de préserver autant que possible le statut quo dans le détroit de Formose. Seul le Japon et, dans une moindre mesure, l’Australie pourraient seconder une intervention américaine.
La politique chinoise de réunification
La propagande de Pékin en faveur de l’unification s’est intensifiée. Xi Jinping a demandé à l’APL d’être prête, si besoin, à récupérer Taïwan par la force dès 2027. Mais le PC chinois continue de privilégier la réunification pacifique de l’île au continent. Sa stratégie actuelle d’ostracisation du PDP et d’intimidations militaires vise avant tout à favoriser le retour du KMT au pouvoir et, si possible, l’élévation du « consensus de 92 » en cadre incontournable et irréversible des pourparlers entre les deux rives. Le gouvernement taïwanais n’a entrouvert que très prudemment la porte aux investissements chinois pour éviter que l’île ne se transforme en un nouveau Hong Kong. Même si le KMT revient au pouvoir en 2028, la réunification voulue par Xi Jinping ne pourra pas nécessairement être engagée à cause de l’attachement de l’ensemble des forces taïwanaises, y compris le KMT, à la souveraineté de la RDC et de la réaction prévisible de la société taïwanaise, si le gouvernement pousse trop avant sa politique d’accommodement avec Pékin.
Ce petit livre est très utile pour faire un point complet sur la question de Taïwan aujourd’hui dans toutes ses dimensions, politiques, économiques et culturelles ou identitaires. On peut simplement regretter l’absence de cartes pour mieux faire comprendre la dimension géopolitique au sein de l’Indo-Pacifique et présenter l’espace taïwanais proprement dit.



