Cet ouvrage vise à affranchir le lecteur d’un regard occidentalo-centré qui réduit l’Océanie à ses espaces continentaux les plus vastes (Australie et Nouvelle-Zélande), et à un terrain de rivalités stratégiques entre puissances extérieures, sans autonomie politique ou diplomatique.

Nourri d’exemples abondants, cet essai rappelle ainsi que l’Océanie comprend aussi vingt-quatre États et territoires insulaires du Pacifique (PICs), que l’océan y occupe une place centrale en tant que trait d’union et ciment de l’identité régionale, et que ses États et territoires font preuve d’agentivité. Bien que marqués par une colonisation tardive et convoités par de nouveaux acteurs, ils défendent un agenda commun (Blue Pacific) pour affirmer leur souveraineté, et s’émanciper de l’affrontement entre Indo-Pacifique et Nouvelles routes de la soie.

Une région façonnée par l’Occident, qui affirme progressivement une identité partagée

En premier lieu, l’autrice donne à voir l’épaisseur historique de la région, théâtre d’une colonisation tardive, d’essais nucléaires franco-britanniques et de manœuvres sécuritaires américaines pendant la Guerre froide.
Ce passé contredit l’idée d’une région « angle mort » des relations internationales et a laissé des traces prégnantes : des frontières contestées (comme à Bougainville), une économie extravertie, des autochtones placés en minorité démographique et freinés dans leurs velléités indépendantistes. Cette histoire explique aussi le rejet de la militarisation et la tendance occidentale à considérer la région comme un pré-carré à prémunir des influences étrangères (c’est dans cette optique qu’a été créée la Commission du Pacifique Sud en 1947).
L’influence occidentale a également présidé aux découpages régionaux, dont le triptyque Polynésie, Micronésie et Mélanésie, qui crée des divisions nouvelles et occulte les facteurs d’unité régionale.

Mais si la région a subi les influences occidentales, elle affirme dès les années 1970 une identité régionale commune. Ainsi, le Forum des îles du Pacifique (FIP) est la première instance de coopération régionale qui exclut les anciennes puissances coloniales. Tous les quatre ans, le Festival des Arts du Pacifique permet la revendication de pratiques et symboles partagés. Outre la pirogue Hokule’a, construite et manœuvrée selon les techniques ancestrales, c’est l’océan qui est réinvesti en tant qu’héritage commun. Vecteur d’une continuité occultée par les découpages occidentaux, matrice de réseaux socio-politiques qui abolissent les frontières artificielles, il est au coeur de l’émancipation culturelle revendiquée par des intellectuels comme Albert Wendt ou Epeli Hau’ofa, qui définit l’Océanie comme « une mer d’îles ».

L’émergence régionale de la Chine, entre carcan et émancipation

Les influences occidentales, en recomposition, sont perçues avec scepticisme par les acteurs océaniens. La politique interventionniste de l’Australie, légitimée par la prétendue instabilité d’États faillis, est jugée néo-paternaliste. Le réengagement américain concrétisé sous la présidence Obama serait sélectif et opportuniste. Et si la France a renforcé la coopération régionale et l’autonomie de ses collectivités d’outre-mer, sa politique est vue comme une source de déstabilisation régionale, du fait notamment du soutien apporté par l’Azerbaïdjan aux indépendantistes kanaks, en réponse à la proximité franco-arménienne.
La Chine s’impose donc comme un nouvel acteur régional majeur, qui exploite ses liens historiques avec la région (expéditions sous l’ère des Ming, présence de main-d’œuvre puis de diaspora chinoise) et multiplie les efforts diplomatiques (comme son adhésion symbolique au traité de Rarotonga, qui établit une zone démilitarisée dans le Pacifique Sud et n’a pas été signé par la France et la Grande-Bretagne). Pékin soigne aussi son image grâce aux relais d’influence que sont les Instituts Confucius et les bourses d’études. 
Vantant une coopération Sud-Sud équitable, la Chine séduit par ses prêts à faibles intérêts, la souplesse de ses critères d’attribution, et le financement de projets particulièrement visibles (construction d’infrastructures ou envoi de masques et vaccins lors du Covid-19). Pékin est ainsi devenu le 2e donateur et 5e partenaire économique de la région (loin derrière l’Australie mais devant la France et l’UE).

Mais si la Chine apparaît comme une alternative aux partenaires traditionnels, elle reste critiquée pour son usage coercitif de la dette et le conditionnement de certaines aides à la reconnaissance de l’unité de la Chine.
Les PICs nouent donc des partenariats avec d’autres acteurs émergents, souvent en échange d’un soutien diplomatique sur des sujets sensibles : le Sahara occidental pour le Maroc, la condamnation de la guerre en Ukraine pour la Russie, ou la question palestinienne pour les Émirats arabes unis.

L’agenda Blue Pacific pour s’émanciper de l’affrontement entre Chine et Occident

L’Océanie est désormais un terrain d’affrontement entre deux narratifs : celui des Nouvelles routes de la soie (BRI) porté par la Chine, et celui de l’Indo-Pacifique défendu par les puissances occidentales. Alors que Pékin s’affirme en dénonçant l’approche néo-coloniale des Occidentaux, ces derniers ont renouvelé leur politique régionale en valorisant les héritages autochtones et en renforçant leur coopération en matière de sécurité (notamment via l’alliance AUKUS), inquiets de la coopération militaro-sécuritaire croissante entre les PICs et Pékin (installations de bases et de ports, pacte sécuritaire signé en 2022 avec les îles Salomon, etc.).
Mais les PICs refusent l’instrumentalisation et la militarisation de la région, qui ravive le souvenir du passé colonial et nucléaire. Ils défendent une vision de la sécurité centrée sur la coopération régionale et la protection face à un dérèglement climatique, identifié par la Déclaration de Boe (2018) comme la première menace pour les populations du Pacifique.
Ils déploient donc une diplomatie climatique source de visibilité internationale, qui a notamment débouché sur l’organisation de conférences des Nations Unies sur l’océan et la reconnaissance par la Cour Internationale de Justice de l’obligation de réparation des États développés.
Plus encore, les PICs mettent en avant leur propre agenda diplomatique, le Blue Pacific, érigé en clé de voûte du régionalisme océanien par le document stratégique commun pour 2050 adopté par le FIP. Cet agenda repose sur l’affirmation d’une identité océanique et culturelle partagée, la prise de décision souveraine et collective au service des intérêts des populations, et mêle hedging (la liberté de diversifier ses partenaires en fonction de ses intérêts) et empowerment (émancipation et agentivité). Des valeurs reprises par des puissances occidentales désireuses d’océaniser leur stratégie pour contrer la Chine – notamment via l’initiative Partners in the Blue Pacific ou les gestes de la Nouvelle-Zélande envers la population maorie.

Les PICs, acteurs de leur destin collectif

Les derniers chapitres reflètent l’agentivité des PICs et leur capacité à défendre leur propre vision du droit, de l’océan et de la diplomatie. Des nombreux exemples cités se dégagent trois idées clés.
D’abord le non-alignement et le refus des alliances exclusives, qui s’illustrent notamment par la diversité des partenaires choisis pour assurer une connexion internet encore partielle et inégale.
Ensuite, la mise en place de solutions proprement océaniennes, dans le domaine de l’environnement ou de la diplomatie. Face aux limites des Aires Maritimes Protégées, la Polynésie française a réactivé la pratique ancestrale du rahui consistant à interdire l’accès à un territoire pour permettre sa régénération. De même, Fidji a mobilisé les rituels coutumiers et l’histoire régionale pour obtenir le retour des Kiribati au sein du FIP, en 2022.
Enfin, malgré des divisions nombreuses (sur l’exploitation minière des fonds marins ou les relations avec la Chine), la solidarité régionale reste centrale : en 2022, le FIP décide de suspendre l’accord de sécurité régional proposé par Pékin, faute de consensus sur le sujet. Dans le dossier opposant France et Vanuatu au sujet des frontières maritimes des îles Matthew et Hunter, incluses aux eaux de la Nouvelle-Calédonie par la France, le FLNKS appuie le Vanuatu en affirmant n’avoir aucun droit coutumier sur ce territoire. L’argument culturel est mis au service d’une diplomatie océanienne visant à contester la domination néo-coloniale et la conception occidentale du droit.
La partie sur la pêche au thon fournit un exemple éclairant de la capacité d’action collective des PICs, capables de s’unir pour négocier des droits de pêche lucratifs, favoriser la pêche locale et introduire un système de quotas et de labellisation. Un exemple de cette habile « diplomatie du thon » : face à la présence illégale de thoniers américains, la Micronésie signe un accord temporaire avec la Russie pour faire plier son adversaire.

Cet ouvrage didactique présente une thèse claire : la nécessité d’une vision décentrée, multiscalaire et historique de l’Océanie, intégrant la place centrale de l’océan et des enjeux régionaux, et l’agentivité des PICs. Il déploie des exemples concrets et variés aptes à nourrir les copies de concours sur le Pacifique.
Une lecture à compléter avec celle de la Géopolitique des îles de Marie Redon, qui vient également corriger des représentations biaisées associées aux territoires insulaires, ou de l’Atlas Autrement écrit par l’autrice avec Fabrice Argounès et Luc Vacher, support visuel bienvenu pour combler nos lacunes sur la géographie complexe de la région. Cet essai éclairera également la riche actualité régionale : récentes élections en Nouvelle-Calédonie, sommet du FIP début septembre à Palau, accord Nakamal entre l’Australie et le Vanuatu…