1989 suscita un grand optimisme dans le monde et en Europe en particulier et sembla signer le triomphe de la démocratie et du libéralisme.

2024 semble, au contraire, marquer un profond retour en arrière avec la multiplication des tensions et des conflits dans différentes parties du monde à l’image du conflit ukrainien.

Ici, c’est sur celui-ci et sur les relations entre l’Occident et la Russie, que se concentre Georges-Henri Soutou en essayant de démêler temps long des structures politiques, culturelles, civilisationnelles et temps court des relations stratégiques pour éclairer le conflit ukrainien.

1990, le temps des illusions

L’effondrement de l’URSS fit croire aux dirigeants occidentaux, Bush en tête, que la Russie et le monde partageraient les valeurs de la démocratie et de l’économie de marché. Les conflits seraient gérés par l’ONU libéré sous le leadership bienveillant des Etats-Unis.

Mais la Russie allait-elle accepter ce nouvel ordre mondial ? Sur le plan idéologique, l’affrontement libéralisme-communisme s’est arrêté mais sur le plan géopolitique, la rivalité avec l’Occident s’est en fait, poursuivie.

Les Occidentaux cherchent alors à intégrer au mieux la Russie au monde occidental : conservation du siège au Conseil de sécurité, prêts du FMI, invitations au G7 qui devient G8 en 1997, promesses de non-élargissement de l’OTAN à l’Est…

Dans le même temps, à Moscou, deux tendances coexistaient : celle souhaitant un rapprochement avec l’Occident afin de bénéficier de ses investissements (les réformateurs derrière Eltsine) et l’autre cherchant à reconstituer un espace d’influence rappelant l’ancienne URSS (le complexe militaro-industriel, les nationalistes et communistes derrière le général Lebed). Ces deux tendances se rapprochèrent dans les années 1990 en un compromis qui aboutit à une politique extérieure russe aux objectifs modestes centrés autour de l’Europe et de l’Asie mais avec des méthodes héritées de l’époque soviétique.  La nouveauté réside alors dans la constitution d’une oligarchie formée du gouvernement et des dirigeants des grandes entreprises privatisées du gaz, de l’aérospatial et de l’armement.

Eltsine, partisan d’une ouverture vers l’Occident, ne renonce cependant pas à faire de la CEI une zone d’influence russe et une alliance comparable à celle de l’OTAN. Mais le projet échoue en 1995, repoussé par les partenaires trop méfiants à l’égard de Moscou. Trois ensembles se dessinent alors : l’Ukraine et la Biélorussie, le Caucase et l’Asie centrale musulmane[1].

Malgré la collaboration avec l’Occident, la Russie n’a pas renoncé à retrouver un espace géopolitique et les Européens et Américains ont pêché, par intérêt ou excès d’optimisme à voir que la Russie de la fin des années 1990 était loin des normes démocratiques et libérales en cours en Occident. Sans risques de retomber dans le communisme, la Russie des années 1990 restait prisonnières des mentalités et des structures du passé héritées de la guerre froide.

Le rejet du libéralisme en Russie

Le premier problème de la russie selon Soutou est qu’elle n’est pas un Etat-nation comme pensé en Occident. Même débarassée des républiques périphériques, elle reste, en 1990, un Etat multinational avec des républiques et territoires autonomes.

Ensuite, même si des élections sont organisées et le pluralisme politique proclamé, l’Etat contrôle toujours la vie politique et les médias. Et cet Etat est alors administrativement mal organisé avec des rivalités entre Moscou et les administrations régionales.

Economiquement, la Russie était en crise car l’essentiel de sa production reposait sur le complexe militaro-industriel dont les usines étaient réparties sur l’ensemble du territoire de l’URSS…

Financièrement, la Russie était à sec car les impôts entraient mal, les entreprises privatisées payaient peu, l’inflation galopait et la corruption était généralisée.

Enfin, sur le plan international, la Russie occupait une place disproportionnée au regard de ses moyens réels[2]

Sur le plan politique, trois forces existaient : Eltsine, partisan de réformes et d’une entente avec l’Ouest, les communistes hostiles aux projets d’Eltsine et les nationalistes eux aussi opposés à l’Occident et souhaitant renouer avec une spécificité russe[3].

1993, Eltsine entre en conflit avec le Parlement hérité de l’URSS à majorité communiste qu’il dissout. Résistance, Eltsine doit employer la force qui fait plus d’une centaine de morts. Mais le président fait adopter une nouvelle constitution qui renforce ses pouvoirs. Les Etats-Unis de Clinton ne réagissent pas, craignant un retour au pouvoir des communistes et octroient des crédits à la Russie pour se réformer et se développer.

1997, chômage, mortalité, appauvrissement caractérisent alors la société russe qui doit faire face aux répercussions de la crise asiatique. Eltsine doit nommer un opposant, un ancien responsable soviétique, Primakov qui se rapproche des communistes.

1999, à l’approche de nouvelles élections à la Douma et des présidentielles de 2000, une nouvelle alternative politique prend de l’épaisseur, l’autoritarisme et le nationalisme.

Août 1999, Eltsine nomme alors comme premier ministre, l’ancien chef du FSB, peu connu, Vladimir Poutine, mais devint vite très populaire en relançant la guerre en Tchétchénie.

Fin 1999, Eltsine, malade, démissionne et nomme Poutine président par intérim avant de nouvelles élections qu’il a de grandes chances de remporter car son parti devient majoritaire à la Douma.

Le programme de Poutine ? Remplacer le communisme par le nationalisme russe et reconstruire l’économie russe sur les bases de sa puissance, les énergies et le complexe militaro-industriel[4].

Pour l’auteur, le bilan de Eltsine ne doit pas être lu au regarde de la propagande poutinienne. Au-delà des échecs et de la corruption, Eltsine a rompu avec le totalitarisme et engagé des réformes de démocratisation de la société.

Mais le poids des structures héritées du communisme fait que sortir du système n’est pas chose aisée[5].

Le 1er rouage, de l’universalisme à l’unilatéralisme des Etats-Unis sous Clinton

Pour l’auteur, la période Clinton enclenche le 1er rouage qui a conduit à la situation actuelle aux frontières de l’Europe.

Derrière le discours universaliste de l’administration Clinton au sortir de la Guerre froide, reprenant les principes de Wilson et Roosevelt en leur temps, c’est l’unilatéralisme de leur politique en Europe qui a mécontenté la Russie et l’a poussé à reprendre sa liberté diplomatique.

En effet, pour Soutou, l’Eurasie était devenu l’enjeu géostratégique des Etats-Unis dans l’après-guerre froide[6] : contrôler le pétrole de la Caspienne, empêcher la Russie de reconstituer un empire. Pour ce faire, les Etats-Unis encouragèrent l’élargissement de l’Union Européenne mais surtout de l’Otan.

Ainsi, en 1997, la Pologne, la Hongrie et la république Tchèque adhèrent à l’OTAN, très mal vu par Moscou.

Si Clinton avait soutenu Eltsine durant la crise de 1993, les EU souhaitaient aussi limiter son influence géopolitique et l’OTAN en constitua un de ses instruments. Malgré la fin de la Guerre froide, les EU décidèrent de maintenir et de transformer l’OTAN en en faisant une organisation non plus défensive mais capable de projection malgré les réticences de la France qui voyait s’éloigner le rêve d’une défense européenne. Pologne, République Tchèque et Hongrie y entrèrent en 1999, puis Slovaquie, Bulgarie, Roumanie en 2004, Pays Baltes en 2007, Albanie et Croatie en 2009, Monténégro en 2017, Macédoine du Nord en 2020 et enfin, suite à la guerre en Ukraine, la Finlande en 2023 et la Suède en 2024

Une Europe occidentale puissance ou atlantiste ? La question de l’OTAN

Une des causes profondes de la guerre trouve ses racines dans le statut et le projet géopolitique de l’Europe occidentale, devenir une Europe puissance ou poursuivre dans la voie atlantiste[7]. Ce choix se pose avec d’autant d’acuité en ce début du XXIème que l’Europe est dépendante de la Russie pour ses énergies et qu’elle voit son étranger proche peu à peu grignoter par Moscou.

C’est dans ce contexte que la question de la défense de l’Europe se repose. Elle prend un tour nouveau lorsque le président Sarkozy accepte en 2009 que la France se réintègre à l’OTAN, enterrant du même coup le projet d’Europe de la défense[8] et validant l’OTAN comme système de défense de la région. C’est à ce moment que la question de l’élargissement de l’OTAN en Europe se pose avec l’intégration de la Croatie et de l’Albanie.

Après la Révolution Orange de 2004-2005 qui marque un premier affrontement entre Américains et Russes, deux conceptions s’opposent : L’intégration à l’OTAN permettrait de favoriser la démocratie dans les pays de l’EST mais elle pourrait aussi compliquer les relations avec Moscou (position de Paris et Berlin)[9]

A partir de là, l’Europe se retrouve coincée entre les exigences américaines envers ses alliés (pour envoyer des troupes en Afghanistan, par exe.) et la volonté de ne pas trop froisser Moscou avec qui elle entretient des relations ambiguës entre dépendances et méfiances[10].

Le retour de Moscou

Restaurateur de l’URSS ? Nationaliste ? Panslaviste ? Ou simplement dirigeant autoritaire ?

Soutou se garde bien ici de choisir entre les hypothèses concernant Poutine mais il souligne que sa vision de la politique extérieure repose avant tout sur l’histoire de la Russie et non plus sur l’idéologie comme l’avait été le communisme.

Mais finalement, la véritable question pour l’auteur est : La politique russe depuis 1999 a-t-elle déterminée par Poutine ou favorisé par la politique des Occidentaux qui a contribué à accroître les tensions ? La réponse, comme souvent, se situe dans un mélange des deux[11].

Si Poutine ne voit pas d’un mauvais œil l’arrivée de Bush Jr au pouvoir, et qu’il se mit aux côté s des Etats-Unis dans la lutte contre le terrorisme, c’est qu’il en attendait des dividendes comme une entrée à l’OMC, une liberté sur la Téchétchénie ou une redéfinition de l’OTAN.

Cependant, il se montra hostile, avec la Chine, à une nouvelle intervention américaine en Irak en 2003. Derrière ce revirement, c’est l’enjeu de l’Asie Centrale au sein de laquelle Poutine veut installer des régimes prorusses. En 2007, dans un discours de Poutine sous-estimé par les Occidentaux, il dénonce l’interventionnisme américain et l’extension de l’OTAN. De leur côté, les EU cessent depuis 2006 de considérer la Russie comme un partenaire mais plutôt comme un rival. La Russie intervient militaire en Géorgie et refuse de voter la résolution sur l’intervention en Libye en 2011.

A partir de 2011, on observe un durcissement de la position russe face aux occidentaux.

2011-2015, le tournant géopolitique et l’escalade

Pour G. Soutou, cette période correspond véritablement au tournant géopolitique qui conduit à la guerre en Ukraine.

En effet, selon lui, c’est une période de forte instabilité qui voit la remise en cause des trois fondements du monde occidental bâti au sortir de la Guerre froide[12] : la démocratie libérale menacée en Europe par la montée du populisme, le rejet de la mondialisation par le retour des frontières et la contestation des règles de l’ordre international.

Le Brexit, la première élection de Trump, la prolifération nucléaire sont autant de signes de détérioration du système mis en place en 1945.

Le soutient indefectible de Poutine à Bachar el-Assad accentue encore la détérioration des relations entre la Russie et l’Occident.

La situation en Ukraine se dégrade à partir de la révolution orange de 2004. Si le pro-européen Iouchtchenko fut difficilement élu président, il perd les élections en 2010 au profit du pro-russe Ianoukovytch. Celui-ci éssaya de ménager les deux camps, les Européens avec un traité d’association et les Russes, fournisseurs de leur gaz, avec un traité de libre-échange en Asie centrale[13]. Le choix du président ukrainien de se tourner vers l’association russe déclencha à Kiev d’importantes émeutes (l’« Euromaïdan »)[14]. Février 2014, des troupes russes mais non identifiées comme telles, entrèrent en Crimée. C’était une violation claire du droit international.

Pourquoi la Crimée ? Car l’Est et le Sud de l’Ukraine sont russophones et que la Russie a de réels intérêts économiques et les échanges y sont importants.

Le 18 mars 2014, Moscou annonce le rattachement de la péninsule à la Russie.

L’escalade est enclenchée, on passe d’une politique d’influence à une politique d’annexion et d’occupation.

Le 1er accord de Minsk de septembre 2014 aboutit à l’autonomie des républiques du Donestk et de Lougansk, soutenues par Moscou et où des élections devaient avoir lieu. Mais personnes ne respectèrent ses engagements et les combats reprirent. Les 2èmes accords de Minsk de février 2015 devaient conduire à l’autonomie des régions russophones et à un cessez-le-feu. Il apparaît par la suite que ces accords étaient un moyen de gagner du temps et de s’organiser[15].

2015-2020, la rupture et la marche à la guerre

 Après l’annexion de la Crimée et les accords de Minsk, les Occidentaux décidèrent de mener une politique active contre Moscou en imposant des sanctions. De son côté, Poutine renforçait son pouvoir dictatorial et lançait une vaste campagne de propagande en Occident.

2016 est une année charnière selon Soutou car l’Occident est divisé : élection de Trump qui se veut non-interventionniste, Brexit qui voit la GB se rapprocher des E.U.

2019, Zelinsky est élu président de l’Ukraine sur une ligne modérée, il est prêt à accorder une large autonomie au Donbass mais en décidant d’organiser un référendum dans ces républiques, il se heurte à une violente opposition des nationalistes ukrainiens[16]…

2021, les préparatifs militaires s’accentuent du côté de l’Otan comme de la Russie qui masse près de 140 000 hommes en Biélorussie. Poutine exploite alors le moindre incident pour montrer que l’Ukraine est prête à envahir les républiques autoproclamées.

21 février 2022, Poutine reconnaît les deux républiques et le 24, « l’opération militaire spéciale » est lancée.

Pour l’auteur, les éléments à disposition des historiens ne permettent pas de trancher sur la préméditation de l’attaque ou son opportunité[17].

Une guerre hybride d’un nouveau genre

L’Europe se retrouve alors face à une nouvelle guerre majeure sur son sol. Et quels que soient les chemins qui l’y ont mené, ce nouveau conflit démontre que l’Europe n’est pas une véritable puissance, selon l’auteur, et qu’elle se voit contrainte de s’en remettre, pour sa sécurité, à l’OTAN et aux Américains[18].

Dans cette opération spéciale commandée par les services secrets russes, Moscou pensait pouvoir atteindre rapidement Kiev et conquérir les territoires russophones, ou influencer l’Ukraine et la maintenir la plus éloignée de l’OTAN.

Mais l’Ukraine a résisté.

Dès mars-avril 2022, des négociations sont lancées mais sans succès. En septembre, Kiev demande son entrée dans l’OTAN et refuse toute négociation. Poutine souhaite alors empêcher la consolidation d’un Etat nation ukrainien souverain.

C’est alors une guerre hybride d’un nouveau genre qui se dessine. C’est à la fois une guerre de tranchées, des combats urbains, des opérations de sabotage, l’utilisation de drones et une guerre informationnelle.

Février 2024, lors de la conférence des 27 à Paris, E. Macron sous-entend qu’une intervention militaire au sol n’est pas exclue, l’Allemagne s’y oppose formellement démontrant à quel point la défense européenne est une douce utopie…

Conclusion, une grande incertitude et trois scénarios possibles

Pour Soutou, les objectifs et volontés de l’Ukraine et de la Russie sont irréconciliables et il n’y a qu’une victoire sur le terrain qui pourrait mettre fin à la guerre. Cependant, selon lui, la véritable clé pourrait se situer en Russie, du côté de l’adhésion ou non de la population russe à cette guerre d’usure qui dure et qui obligerait Poutine, afin de conserver son pouvoir, d’entamer des négociations[1].

Néanmoins, les conséquences sont irréversibles : L’OTAN s’élargit au Nord avec la Suède et la Finlande, la Russie est rejetée vers l’Asie. Quant à l’Occident, il ne s’est pas montré à l’auteur des enjeux de l’Europe de l’Est face à la Russie, les Etats-Unis se montrés hésitants et changeants et l’Union Européenne apparaît comme la grande perdante de ce conflit tant sur le plan stratégique qu’énergétique ou économique[2].

Enfin, la question la plus urgente que se doivent se poser les historiens, selon l’auteur est : « Que veut vraiment Vladimir Poutine ?[3] », redonner à la Russie tout ce qu’elle a possédé par le passé ?

Le retour de Trump au pouvoir en 2025 ne serait pas forcément positif pour Poutine selon Soutou car celui-ci a su se montrer plus ferme envers la Russie durant son premier mandat.

Pour l’auteur, la tendance est donc à l’escalade plutôt que l’inverse car, dans le fond, les problèmes de frontières, linguistiques notamment, à la fin de l’URSS n’ont jamais été résolues.

Plusieurs scénarios sont dès lors possibles : Une paix pour l’Ukraine contre des territoires donnés aux Russes mais solution que les Occidentaux rejettent, un conflit gelé à la coréenne ou une nouvelle escalade avec intervention des Occidentaux[4] ? Soutou penche pour la paix à la coréenne, la plus probable selon lui.

Georges-Henri Soutou livre ici un livre dense et précis qui tente de démêler les causes profondes des causes immédiates et de montrer, s’il le fallait encore, que l’histoire reste l’outil le plus pertinent pour comprendre le présent et penser le futur. En historien rigoureux, Soutou reconnaît que le manque de sources pour dessiner cette histoire du temps présent, ne permet pas d’éclairer tous les tenants et aboutissants de ce conflit toujours en cours…

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[1] P. 289-294.

[2] Ibid., p. 297-298.

[3] Ibid., p. 299.

[4] Ibid., p. 309-312.

[1] SOUTOU Georges-Henri, La Grande rupture (1989-2024), Tallandier, 2024, page 41.

[2] Ibid., p. 55.

[3] Ibid., p. 58.

[4] Ibid., p. 64.

[5] Ibid., p . 66.

[6] Ibid., p. 72.

[7] Ibid., p. 143.

[8] Ibid., p. 149.

[9] Ibid., p. 156-162.

[10] Ibid., p. 152-154.

[11] Ibid., p. 175.

[12] Ibid., p . 187.

[13] Ibid., p. 202-203.

[14] Ibid., p. 205.

[15] Ibid., p. 210.

[16] Ibid., p. 240.

[17] Ibid., p. 248.

[18] Ibid., p. 250.