Le sacre des souverains constitue une cérémonie centrale dans l’histoire des monarchies européennes, mêlant étroitement des dimensions religieuse, symbolique et politique. Longtemps perçu comme un rituel répétitif et figé, à l’image d’une monarchie qui se veut immuable, il apparaît pourtant aujourd’hui comme un événement complexe, évolutif et profondément ancré dans les transformations du pouvoir.
Le livre souhaite dépasser la simple description des ordines à travers les règnes. Dix-sept chapitres d’une vingtaine de pages chacun, écrits par seize contributeurs, aborde la question du sacre par une approche européenne de la politique, allant du Moyen-Age à aujourd’hui.

Une pratique bibliographie sélective clôture chaque article.
Les rois de Suède, les empereurs romains germaniques et les tsars de Russie sont étudiés.
De la guerre de Cent Ans aux guerres de Religion puis à la Révolution, le protocole survit à ces crises et ruptures. Néanmoins, les regalia et les monuments emblématiques de la monarchie sont convoités par les ennemis de la Couronne.

Le sacre à Reims constitue un enjeu primordial. C’est la caution du Ciel. Il renforce la légitimité du pouvoir auprès des élites, des institutions et de la population.
En commençant par les origines mythiques du baptême de Clovis, l’ouvrage propose d’élargir le propos jusqu’aux rituels de substitution depuis l’instauration de la République. Au fil du temps, le pouvoir se nourrit donc de sacralité.

Éléments historiographiques

L’ouvrage débute par un utile avant-propos qui propose une synthèse historiographique du sacre, en mettant en lumière ses fonctions de légitimation, ses origines religieuses et son rôle dans la construction du pouvoir souverain.
A partir du XIXe siècle, le sacre devient un objet d’étude. Fustel de Coulanges dans son Histoire des institutions politiques de l’ancienne France (1875) s’intéresse aux origines de l’apparition du rituel.
Au XXe siècle, des historiens comme Marc Bloch (Les Rois thaumaturges, 1924) ont renouvelé l’analyse en mettant en évidence la dimension anthropologique, établissant le lien entre sacralité et pouvoir, tandis que Ernst Kantorowicz (1957) a introduit la notion des « deux corps du roi », distinguant la personne physique du souverain de sa dimension mystique. Plus tard, Richard A. Jackson (1984) a fourni une grande étude sur les rois de France.
Les recherches contemporaines privilégient désormais l’étude des effets politiques concrets des sacres, en les replaçant dans leur contexte historique immédiat. L’exposition organisée par le Mobilier national en 2025 à l’occasion du bicentenaire du sacre de Charles X a permis de montrer le rôle de la cérémonie dans sa dimension artistique.

L’ouvrage offrant un contenu riche et dense, nous donnons ci-après une recension d’une sélection de quatre chapitres.

Le très long sacre de Reims. Onction et légitimité à l’époque médiévale

Le premier chapitre de l’ouvrage permet de saisir les enjeux, les évolutions et les innovations dans le déroulement du sacre.

Une onction immémoriale

Le sacre doit être distingué du simple couronnement, une solennité politique qui unit le souverain à la Nation. La pratique du sacre implique donc une consécration religieuse par l’onction d’huile sainte. Ce rituel remonte à l’Antiquité (chez les Égyptiens à l’époque d’Aménophis IV, mais aussi chez les Assyriens et les Hittites). Le rituel de l’onction royale figure dans l’Ancien Testament, à travers les figures de Samuel, David et Salomon.
Il confère au souverain une légitimité divine et une dimension sacrée, faisant de lui un élu chargé d’exercer le pouvoir temporel au nom de Dieu. Le sacre établit un lien entre le roi et sa fonction, comparable à celui du sacerdoce, associant le Trône à l’Autel. La cérémonie vise à exalter la dynastie, affirmer les ambitions politiques et donner une légitimité au règne. Selon les pays, la tradition est adaptée, réinventée ou imitée.

La mise en place d’une cérémonie immuable du sacre

Contrairement aux Mérovingiens, la dynastie carolingienne inspirée des pratiques wisigothes adopte le rite du sacre.
L’exemple du roi wisigoth Wamba, sacré en 672 dans la cathédrale de Tolède, montre la préoccupation de stabiliser les successions royales tout en maintenant l’ordre de la société. Les Carolingiens ne considèrent pas la cérémonie du sacre comme un acte unique, puisqu’ils sont amenés à la renouveler pour légitimer une prise de pouvoir, affirmer son autorité ou entériner une captation d’un territoire. Charlemagne est oint en 751 (en même temps que Pépin son père), puis en 771 (à la mort de son frère Carloman), et enfin en 800. Louis le pieux, son fils, est le premier souverain à être sacré (oint) et couronné, en 816. Mais d’autres villes ont pu accueillir la cérémonie durant cette dynastie : Compiègne (où le dernier carolingien, Louis V fut sacré en 979), Orléans, Soissons, Laon, Noyon, Metz, Langres. Du temps des Capétiens, ce n’est qu’à partir d’Henri Ier en 1027 que Reims est choisie comme ville du sacre. Mais Louis VI préfère Orléans en 1108.

Le rituel de la cérémonie (les différentes étapes, paroles, gestes, prières, serments) nous est connu par les ordo. Le premier a été rédigé par l’archevêque Hincmar en 877 pour le couronnement de Louis II à Compiègne. D’autres suivront. Les deux plus célèbres sont celui de Saint Louis rédigé vers 1250 (Ordo ad consecrandum et coronandum regem), illustré de seize miniatures (BnF Ms. Latin 1246) et celui de Charles V, daté de 1365, conservé à la British Library de Londres (Cotton ms Tiberius B. VIII), enrichi de trente huit enluminures.

La cérémonie, organisée un jour de fête chrétienne, débute par une « joyeuse entrée » solennelle dans la ville, suivie d’une nuit de prière et de confession. Le roi loge dans le palais épiscopal. Le matin, les évêques de Laon et Beauvais viennent le chercher à son réveil. A l’époque de Charles IX (1561) est instituée la tradition du « roi dormant » qui crée un réveil symbolique, quand les prélats frappent à trois reprises à la porte du palais du Tau, où veille le monarque. Le corps spirituel du souverain s’éveille dans le corps physique du roi.

Le monarque se rend à la cathédrale, vers huit heures, où il prononce un serment. Fixé par Hincmar, il s’engage à garantir les privilèges canoniques de l’Église, à conserver la paix dans le royaume. Par la suite, le texte sera enrichi à l’époque de Saint Louis par l’ajout du serment de bannir les hérétiques. Henri IV promettra de maintenir les ordres royaux préexistants.

Les douze pairs du royaume (six laïcs, six ecclésiastiques) jouent un rôle essentiel, en étant chacun porteur d’un insigne ou d’un ornement : la couronne (pour le duc de Bourgogne), les éperons (pour le comte de Toulouse), l’épée (pour le comte de Flandre)…

Vient ensuite une étape qui prend la forme de l’adoubement (La remise de l’épée « Joyeuse » et des éperons), suivie de l’acclamation. Après quoi arrive le moment de l’onction qui s’effectue à partir d’un mélange de saint chrême et de baume d’origine divine de la sainte ampoule, prélevé à l’aide d’une aiguille d’or. Le roi est marqué par sept onctions en forme de croix. Elles passent à neuf après le XIIIe siècle, par un marquage sur les paumes des mains, en référence au pouvoir thaumaturgique.
Le roi est vêtu à la manière d’un évêque. Il porte une tunique de sous-diacre, une dalmatique de diacre, et un grand manteau bleu (semblable à une chasuble), orné de fleurs de lys et doublé d’hermine.
Il reçoit les regalia, provenant du trésor de l’abbaye de Saint-Denis, composés de l’anneau, du sceptre, de la main de justice et de la couronne soutenue symboliquement par les douze pairs.
En sortant de la cathédrale, le nouveau roi sacré porte une couronne plus légère.
Le lâcher de colombes rappelant le baptême de Clovis n’apparaîtra qu’à partir du sacre d’Henri IV.
Cette interminable cérémonie, qui dure six à sept heures, s’achève par une messe. Elle est suivie d’un banquet et de plusieurs jours de festivités, avec des dépenses considérables.

Tuer le sacre, la destruction de la Sainte Ampoule

L’abbaye Saint-Rémi de Reims conservait depuis l’époque médiévale la relique. Elle était transportée à la cathédrale pour la cérémonie du sacre. Une chaîne d’argent permet de la porter autour du cou. Elle n’est sortie qu’une seule fois de la ville, lorsque Louis XI agonisant en 1483 demanda qu’on la lui apporte. Il s’agit de l’unique usage qui dépasse le contexte du sacre. Sa dernière utilisation a lieu le 11 juin 1775 pour le sacre de Louis XVI.

Sa destruction est organisée au cours de l’automne 1793 par le député du Bas-Rhin Philippe Rühl, membre du Comité de Sûreté générale, en mission dans le département de la Marne, afin de prendre des mesures de « salut public ». Dans le prolongement du régicide du 21 janvier, exhortant à la haine des tyrans, il brise publiquement, le 7 octobre à « deux heures après midi », la sainte ampoule à coup de marteau sur le piédestal de la statue de « Louis le fainéant, quinzième de ce nom », qui ne contenait plus qu’une sorte de liqueur rouge desséchée.

Dans une lettre adressée à la Convention nationale par Rühl, conservée aux Archives municipales de Reims, ce montagnard de 56 ans, explique le sens de son geste, dans la perspective de rompre la chaîne du temps : « La tête du tyran est tombée, toutes celles qui voudront s’élever au-dessus du Français, redevenus libres, doivent tomber de même, ce peuple immense et généreux ne verra plus désormais l’insidieuse farce du sacre d’un brigand heureux, tout ce qui a trait à ce sacre, tout ce qui entretenait le fanatisme du peuple pour ses oppresseurs, en lui faisant croire que le ciel avait choisi des mortels plus favorisés que lui, pour le mettre aux fers, doit disparaître. La Sainte Ampoule n’existe plus, ce hochet sacré des sots et cet instrument dangereux dans la main des satellites du despotisme ont disparu ». Ainsi Rühl marque sa volonté d’anéantir ce miraculeux mythe « apporté du ciel par un pigeon », et le « fanatisme » qui en découle.

Pourtant, une partie du baume aurait connu un sauvetage miraculeux. Deux versions coexistent. L’une fait état d’un prélèvement avant la remise de la fiole au conventionnel. L’autre décrit une récupération de fragments du verre brisé par un officier municipal, Louis Champagne-Prévoteau, au moment du coup fatal porté par Rühl. Le sacre de Charles X peut ainsi renouer avec la tradition de l’onction.

Napoléon, 2 décembre 1804

Sous la plume de Thierry Lentz, le chapitre consacré au sacre de Napoléon met bien l’accent sur le contexte ainsi que sa portée politique. Napoléon envisageait une cérémonie le 9 novembre pour commémorer le coup d’État du 18 Brumaire. Cédant aux arguments du Conseil d’État pour qu’elle se déroule à Paris, il ne souhaite cependant pas une prestation au Champ-de-Mars à Paris.

La cérémonie dure trois heures et débute un peu avant midi. Elle comprend des bénédictions, des onctions, la messe, les couronnements de l’empereur et de l’impératrice, le serment constitutionnel. On retrouve les mêmes types d’insignes du pouvoir qu’à l’époque des rois : sceptre, couronne, main de justice. Douze dignitaires entourent l’empereur, comme jadis il y avait les douze pairs du royaume (ecclésiastiques et laïcs).
Pas de sainte ampoule cependant, mais une onction réalisée par le pape avec le même saint chrême servant à consacrer les évêques.

Cette journée du 2 décembre 1804, qui ne reflète pas une fête populaire, n’aura pas été d’un grand bénéfice sur le long terme pour Napoléon, sa légitimité étant déjà acquise. C’est finalement l’immense tableau de plus de 60 mètres carrés, achevé par Jacques-Louis David en 1808, qui fige l’image du sacre pour la postérité.
Mais le 2 avril 1814, les sénateurs ont utilisé l’argument du non respect du serment constitutionnel prononcé lors du sacre à Notre-Dame par l’empereur, pour voter sa déchéance. En effet, il n’a pas su maintenir l’intégrité du territoire.

Quel sacre pour la République ? Les investitures présidentielles de 1871 à nos jours

Le dernier chapitre explique le protocole de l’investiture présidentielle depuis 1871, entre sacralité et désacralisation (voulue par Giscard notamment). L’absence de prestation de serment en France retire une dimension religieuse à l’entrée dans la fonction. En revanche, la réalisation d’actes personnels à signification symbolique à cette occasion peut être perçue comme un rite de substitution (culte des défunts ou culte de l’Histoire) : hommage à la figure de Jaurès et de Moulin au Panthéon, dépôt de gerbes à l’Arc de Triomphe, passage au Mont Valérien ou à Colombey-les-deux-Églises.

Dans cet article, Thierry Sarmant questionne cet « exercice néo-monarchique du pouvoir qui perdure dans la pratique constitutionnelle de la Ve République ». Les allocutions, l’omniprésence des escortes et honneurs militaires, la transmission d’un objet (Le grand collier de la Légion d’honneur) renvoient encore à des rites monarchiques. La salve d’artillerie constituée de 21 coups de canon trouve aussi son origine dans l’Ancien Régime.

En évoquant François Mitterrand nouvellement élu président de la République, la rose à la main, se rendant au Panthéon, Jacques Le Goff parlait d’une « résurgence vivante des fleurs de lys, endormies à Reims ? ».

D’autres chapitres mettent encore en perspective les spécificités et les innovations du sacre

Quelques rois et reines font l’objet d’un développement plus conséquent : Charles VII, Henri VI d’Angleterre, Henri IV, Marie de Médicis, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, Charles X, François II de Habsbourg, Nicolas II de Russie… Un article est consacré uniquement aux rois d’Angleterre, d’Édouard l’Ancien à Charles III.

En fonction des époques, les auteurs montrent bien les différents jalons qui rythment l’histoire des sacres.
Par exemple, à l’aube de la Renaissance, la théâtralisation du sacre s’affirme dès Louis XI (1461), avec les réjouissances publiques dans un parcours urbain qui prennent la forme de fêtes fastueuses et de spectacles, souvent avec des références allégoriques. Des décors somptueux sont conçus jusqu’à l’intérieur de la cathédrale.
On pourra citer aussi la pratique du lancer de pièces et de jetons (portrait du roi à l’avers, Sainte Ampoule avec la date du sacre au revers), au moins à partir d’Henri II. En 1547, le roi jette 1 000 pièces d’or et 10 000 d’argent à la foule.
La solennité de la pompe se renforce au XVIIe et XVIIIe siècle.

 

Au final, l’ouvrage, bien conçu, présente une belle synthèse accessible qui permet de comprendre à l’échelle européenne l’histoire politique de la légitimité du pouvoir. S’appuyant sur une tradition solidement ancrée, mêlant le spirituel et le temporel, et acceptant des évolutions ou des adaptations, le rituel pluriséculaire du sacre fascine toujours. L’occasion est donnée ici de faire revivre par cette approche thématique une partie de notre histoire européenne.