Fondements anthropologiques, moraux et politiques de la guerre. crises politiques, retours de la guerre. Crises politiques, retours de la guerre, recomposition idéologique et mutations des régimes. Une nouvelle grammaire des conflits (asymétries, terrorisme,
hybridation), le climat de conflictualité planétaire.
La multiplication des conflits armés, le retour de la guerre sur le continent européen et l’aggravation du dérèglement climatique constituent des phénomènes majeurs du monde contemporain. Pourtant, ces transformations sont encore fréquemment abordées dans des cadres d’analyse distincts : d’un côté, les études stratégiques et les relations internationales ; de l’autre, la philosophie politique et les sciences de l’environnement. C’est précisément le cloisonnement de ces perspectives que l’ouvrage Guerre et climat, de Dominique Bourg et Jean-Vincent Holeindre, invite à dépasser. En croisant les regards d’un philosophe de l’écologie et d’un politiste spécialiste de la guerre et des relations internationales, les auteurs interrogent les relations entre conflictualité, crise écologique et transformation de l’ordre international. Leur démarche conduit à considérer le climat non seulement comme un facteur susceptible d’aggraver les tensions géopolitiques, mais aussi comme un élément qui transforme les conditions matérielles, politiques et stratégiques de la guerre. Dans quelle mesure le dérèglement climatique transforme-t-il les formes contemporaines de la conflictualité ? Et comment son articulation avec les rivalités de puissance et les vulnérabilités politiques oblige-t-elle à repenser les conditions de la paix ? Cette problématique invite à examiner conjointement les transformations de la guerre, les effets politiques et stratégiques du dérèglement climatique ainsi que les apports et les limites d’une approche interdisciplinaire de ces phénomènes. L’intérêt de l’ouvrage réside ainsi dans sa tentative de dépasser l’opposition entre sécurité
internationale et crise écologique afin de penser les interactions entre les violences humaines et les dégradations environnementales.
Une réflexion sur les transformations contemporaines de la guerre
L’un des premiers apports de l’ouvrage est de replacer la guerre dans un contexte international marqué par l’affaiblissement des espoirs de pacification, le retour des rivalités de puissance et les difficultés du multilatéralisme. L’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, constitue un repère important de cette réflexion sur le retour de la guerre en Europe et sur les limites des représentations qui avaient prévalu après la fin de la guerre froide.
Les auteurs interrogent également les transformations des formes de conflictualité. La distinction entre guerre conventionnelle et guerre asymétrique, la place du terrorisme, les conflits hybrides et les recompositions idéologiques conduisent à questionner les catégories traditionnelles de la pensée stratégique. La guerre ne peut en effet être réduite à un affrontement militaire entre États : elle engage aussi des sociétés, des systèmes politiques, des représentations et des rapports de force qui dépassent le champ strictement militaire.
Cette analyse s’accompagne d’une réflexion sur les dimensions anthropologiques et morales de la violence. La guerre apparaît comme un phénomène profondément inscrit dans les sociétés humaines, mais dont les formes, les justifications et les limites demeurent historiquement variables. La question de la paix ne relève donc pas uniquement de l’absence de combats ; elle suppose également des conditions politiques et institutionnelles susceptibles de contenir la violence.
Pour situer cet ouvrage dans les débats scientifiques et philosophiques existants deux comparaisons semblent pertinentes : tout d’abord celle avec l’ouvrage de François Gemenne, Géopolitique du climat, pour interroger la place des rapports de puissance, des inégalités et de la coopération internationale. Et celle avec Pierre Charbonnier, Vers l’écologie de guerre (2024), pour comparer la réflexion sur la guerre avec celle sur les transformations politiques et stratégiques provoquées par la crise écologique. À cette lumière, l’intérêt de Guerre et climat réside dans son rapprochement plus explicite entre la pensée stratégique, les fondements de la guerre et la réflexion écologique. Toutefois, cette orientation invite à interroger la place accordée aux mécanismes politiques concrets qui transforment une vulnérabilité climatique en tension géopolitique. Les inégalités de ressources, les rapports de dépendance économique, les choix gouvernementaux et les capacités de coopération ne produisent pas partout les mêmes effets. Une analyse plus systématique de ces mécanismes permettrait de mieux distinguer les risques climatiques des dynamiques proprement politiques de la conflictualité. Mentionnons que la spécificité et l’originalité de l’ouvrage repose sur le dialogue entre deux approches complémentaires : celle de Dominique Bourg, philosophe spécialiste des questions écologiques et politiques, et celle de Jean-Vincent Holeindre, politiste spécialiste de la pensée stratégique et des relations internationales.
Quid du climat comme facteur de conflictualité ?
Le second axe majeur de l’ouvrage concerne les effets du dérèglement climatique sur les équilibres politiques et stratégiques. Les phénomènes météorologiques extrêmes, les tensions sur les ressources, les perturbations de la production alimentaire, les déplacements de population et la fragilisation des infrastructures peuvent contribuer à accroître les vulnérabilités des sociétés.
L’intérêt de l’approche consiste à ne pas isoler ces phénomènes de leur contexte politique. Les conséquences d’une crise climatique dépendent notamment des capacités institutionnelles, des inégalités sociales, des choix économiques et des relations entre les groupes concernés. Le climat peut ainsi constituer un facteur de déstabilisation, sans que cette déstabilisation conduise nécessairement à un conflit armé.
L’ouvrage invite également à considérer la relation dans l’autre sens : la guerre produit elle-même des dommages environnementaux. La destruction des infrastructures, les pollutions liées aux opérations militaires et les atteintes aux systèmes agricoles ou aux milieux naturels peuvent prolonger les effets des conflits bien au-delà de leur durée immédiate. Cette réciprocité permet de dépasser une lecture strictement instrumentale du climat, envisagé seulement comme une cause extérieure de la violence. La réflexion s’élargit ainsi à une interrogation plus fondamentale : celle d’une humanité qui mène simultanément des guerres en son propre sein et transforme les conditions écologiques de son existence.
La crise climatique ne constitue plus seulement un arrière-plan des relations internationales ; elle oblige à interroger les limites matérielles et politiques des modèles de développement et de puissance.
Quels sont les apports et les limites de la démarche ?
La contribution la plus intéressante de Guerre et climat tient à son ambition interdisciplinaire. Le dialogue entre philosophie écologique et pensée stratégique permet de rapprocher deux traditions intellectuelles qui ne partagent pas toujours les mêmes concepts ni les mêmes priorités. Il ouvre ainsi un espace de réflexion dans lequel les enjeux de sécurité, les limites écologiques et les conditions politiques de la paix peuvent être pensés conjointement.
Cette démarche présente également l’avantage de ne pas réduire la crise climatique à un problème de gestion technique. En la reliant aux rapports de puissance, aux vulnérabilités sociales et aux formes de violence, les auteurs soulignent que les réponses aux bouleversements environnementaux sont inséparables des choix politiques et des structures de coopération internationale.
Plusieurs questions méritent toutefois d’être approfondies. La première concerne la causalité. Si le dérèglement climatique peut aggraver certaines tensions, il ne constitue pas une explication suffisante des guerres. Le passage d’une vulnérabilité environnementale à la violence armée dépend de mécanismes politiques, sociaux et historiques qu’il importe de distinguer. Une analyse comparative de situations concrètes permettrait de préciser davantage les conditions dans lesquelles les pressions climatiques favorisent l’escalade des conflits, mais aussi celles dans lesquelles elles suscitent des réponses coopératives.
La seconde question concerne les échelles d’analyse. Les interactions entre climat et guerre se manifestent à des niveaux différents, depuis les conditions locales d’accès aux ressources jusqu’aux rivalités entre puissances et aux conséquences écologiques des opérations militaires. L’articulation de ces niveaux constitue un défi important pour toute approche globale de la conflictualité climatique.
Enfin, la réflexion sur les relations entre guerre et nature soulève une question politique centrale : comment construire des formes de coopération capables de répondre à des menaces transnationales alors même que les rivalités stratégiques fragilisent les institutions multilatérales ? Cette interrogation est essentielle, car la compréhension des risques ne garantit pas, à elle seule, la capacité collective à les prévenir.
En définitive, Guerre et climat propose une réflexion stimulante sur les transformations de la conflictualité contemporaine, en mettant en relation les enjeux stratégiques, les vulnérabilités écologiques et les conditions politiques de la paix. Le dialogue entre Dominique Bourg et Jean-Vincent Holeindre permet de dépasser une lecture strictement militaire des conflits comme une conception du changement climatique qui serait indépendante des rapports de puissance.
Pour répondre à la problématique posée, le dérèglement climatique transforme la conflictualité moins en déterminant directement le déclenchement des guerres qu’en modifiant les conditions dans lesquelles les tensions politiques et sociales se développent. En fragilisant les ressources, les infrastructures et les sociétés, il peut amplifier des rivalités préexistantes et compliquer la prévention comme la résolution des conflits. Toutefois, ses effets dépendent étroitement des contextes politiques, des inégalités sociales, des capacités institutionnelles et des stratégies des acteurs. Le climat constitue donc un facteur de vulnérabilité et de recomposition des rapports de force, plutôt qu’une cause autonome et systématique de la guerre.
La compréhension des conflits contemporains exige de dépasser les frontières disciplinaires entre études stratégiques, sciences politiques et pensée écologique. Elle suppose également de considérer les dommages environnementaux produits par la guerre et les difficultés de coopération internationale face à des risques qui dépassent les frontières nationales. Ainsi, l’apport essentiel de l’ouvrage réside dans la mise en évidence de l’interdépendance entre crise écologique et conflictualité politique.
Si cette perspective ne suffit pas, à elle seule, à expliquer toutes les dynamiques de guerre, elle fournit un cadre pertinent pour les analyser dans leur complexité. Elle invite finalement à reconnaître que la prévention des conflits et la préservation des conditions d’habitabilité de la planète constituent deux dimensions indissociables d’une réflexion renouvelée sur la paix.
Un ouvrage important pour les collègues de spécialité hggsp.
Une recension d’Aline Galistinos



