« En 2023, El Niño fait son grand retour, qui va avoir l’effet d’une bombe climatique sur l’actualité géopolitique. Ce phénomène climatique récurrent, généré par l’océan Pacifique, réchauffe brutalement l’atmosphère. Inscrit dans l’histoire de nos civilisations,Les historiens en retracent l’influence, aussi globale que redoutable, jusque dans un passé lointain. Le phénomène est souvent associé à des périodes de ruptures et d’effondrements civilisationnels, de l’Égypte antique aux cités-États mayas. Certains épisodes du XIXe siècle sont corrélés aux pires violences. Au XXe siècle, il a amplifié nombre des bouleversements politiques, économiques et militaires. Le cycle de 2023 est porteur de risques climatiques et géopolitiques inédits. Aujourd’hui, El Niño aggrave l’emballement climatique et ses effets en cascade. Or les marchés agro-alimentaires mondiaux sont déjà sous très haute tension du fait de la guerre en Ukraine, la rivalité sino-américaine, la crise de l’énergie et la multiplication de phénomènes climatiques extrêmes. À quoi va ressembler un monde chauffé à blanc, sur fond de tensions internationales, de migrations climatiques et de guerres de l’eau – qu’elles se jouent entre villages ou entre grandes puissances, comme les Etats-Unis et la Chine, déstabilisées par le climat et en compétition féroce pour les ressources ? El Niño 2023-2024 pourrait être un crash-test climatique. Nos sociétés sont-elles prêtes à encaisser 1,5°C de réchauffement planétaire ? » Source : 4e de couverture.

Pour la première fois, le phénomène El Niño, encore mal connu en France, est décrypté par deux spécialistes des interactions entre humanité et environnement, Laurent Testot Journaliste scientifique spécialisé en histoire globale. Il est l’auteur de Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité, prix Léon de Rosen de l’Académie française 2018 et de Vortex. Faire face à l’Anthropocène avec Nathanaël Wallenhorst (Payot 2023).  et Jean-Michel Valantin.Docteur en études stratégiques, chercheur en géopolitique, ancien haut-fonctionnaire au développement durable. Auteur de Géopolitique d’une planète déréglée. Le choc de l’Anthropocène (Seuil, 2017) et L’Aigle, le Dragon et la crise planétaire (Seuil, 2020).

Une couverture qui donne le ton du constat

Le livre en main, on a tout de suite une idée de ce qui nous attend à sa lecture : couleur rouge virant au noir telle une photo de notre soleil incandescent, thermomètre-phare envoyant ses éclairs dans toutes les directions d’un promontoire subissant les assauts de la tempête maritime.

Nous voilà prévenus

L’Enfant turbulent est de retour « El Niño de la Navidad », sobriquet donné par des marins observant la venue d’un courant marin chaud autour de Noël sur les côtes péruviennes et équatoriennes. et selon les auteurs, il a bien l’intention de faire passer à la Terre la barre des + 1,5° dès la fin d’année 2023 ! Pronostic hélas réalisé, puisque nous avons passé cette barre des 1,5°C en septembre 2023, et que nous devrions retomber en dessous au printemps 2024.

De l’Holocène à l’inconnu

Notre histoire climatique peut se résumer ainsi : depuis la dernière glaciation, il y a 11 700 ans, nous vivons dans la période glaciaire nommée Holocène. Si celle-ci à connu des moyennes planétaires sur douze millénaires entre +1° et -1°, permettant à l’espèce humaine de survivre puis de prospérer sur toute la Terre, nous savons par les documents écrits que nos ancêtres ont vécu un « optimum climatique médiéval » (OCM) entre les IXe et XIIIe siècles et un « Petit Âge Glaciaire » (PAG) entre la fin du XIIIe et le début de XIXe, tous deux non sans conséquences importantes sur les modes de vie.

Car nous sommes arrivés à + 1,2° en cette fin 2023, alors que depuis 2020, La Niña, qui elle refroidit l’atmosphère, ne nous a pas prémuni de battre tous les records de moyennes annuels…Et nous sommes à +1,7°C fin 2023, si, si, mais personne ne s’affole !

Limites, seuils, points de rupture. De quoi parle-t-on ?

Les rapports du GIEC et le texte de l’accord de Paris signé en 2016 lors de la COP 21 avaient fixé à + 1,5° la limite que nous ne devons pas franchir.

Pour comprendre, une métaphore ferroviaire s’impose. Vous êtes dans le noir absolu sur un quai de gare. Vous sentez une bande rugueuse sous vos pieds ?

C’est la limite, soit le début de la zone où vous vous mettez en danger.

Mais comme l’humanité aujourd’hui, vous êtes d’humeur à prendre des risques : vous franchissez donc la limite et sentez cette fois le seuil entre le quai et la ligne ferroviaire.

Si vous le franchissez, c’est un point de rupture vous faisant basculer dans une autre réalité, celle d’un train surgissant et vous écrasant. Soit la métaphore d’une terre inhabitable mettant en péril la vie d’une grande partie de l’humanité et du vivant.

Une terre inhabitable, vraiment ?

Dans Vortex. Faire face à l’Anthropocène, les auteurs identifient neuf processus terrestres qui conditionnent l’habitabilité de notre planète. Car outre le climat, il y a 2- la biodiversité, 3- le cycle de l’eau douce, 4- le cycle de l’azote et du phosphore, 5- l’équilibre chimique des océans, 6- la couche d’ozone stratosphérique, 7- l’utilisation des sols, 8- les aérosols atmosphériques et 9- les pollutions chimiques.

El Niño, le crash-test de l’urgence climatique 

Nous avons déjà dépassé 6 des 9 limites, tout en se rapprochant des seuils qui balisent les points de rupture. Et les exemples sont multiples : vagues de chaleur mortelles, sécheresses à répétition, érosion accélérée des écosystèmes, fonte des glaces et montée des eaux, fonte du pergélisol…

Le constat scientifique étant implacable, et la prise de conscience quand elle existe, peu suivie d’actions concrètes, les auteurs prennent le parti d’écrire un petit guide La littérature « grand public » sur l’urgence climatique est déjà très importante. Aussi,Vortex. Faire face à l’Anthropocène paru en début d’année 2023 se voulait comme un « manuel » à l’usage du citoyen, éduqué et désirant agir.. El Niño. Histoire et géopolitique d’une bombe climatique, rapide à lire et dense en informations mobilisables en 2 parties :

  • Une partie historique pour montrer comment fonctionne cette « clim’ planétaire » et comment il a été un « accélérateur tragique » de l’histoire.
  • Une partie géopolitique pour se préparer à ce que nous allons vivre ces prochaines années.

Car El Niño version 2023-25 risque fort de nous donner un avant-goût grandeur réelle de ce qui nous attend si nous n’agissons pas dès maintenant… À nous d’en tirer les leçons, pour opérer les virages nécessaires à la survie de nos générations…

FIG 2023 « Urgences » :  Faire face à l’Anthropocène,  avec Thibaut Sardier et Laurent Testot

Ce que l’histoire des passages d’El Niño nous apprend

Le propos central du livre de Laurent Testot et de Jean-Michel Valantin est de montrer comment El Niño pourrait dès maintenant accélérer à tel point le changement climatique que nous pourrions vivre dès les années qui viennent la bascule au delà des +1,5°. Pour ce faire, ils convoquent à l’appui de leur thèse les études historiques existantes sur les grandes crises de l’histoire mondiale et leur corrélation à ce que l’on sait ou ce que l’on peut déduire d’épisodes anciens.

El Niño, une bombe climatique

El Niño tout comme La Niña sont des phénomènes climatiques perturbateurs générés par l’océan Pacifique – de loin la plus grande masse d’eau terrestre – contrairement aux alizés qui soufflent vers l’ouest le long de l’Equateur. Leur périodicité va de de 2 à 7 ans environ et est faiblement prévisible. Ensuite, ils s’étalent sur 2 années civiles, d’où la nomenclature « El Niño 2015-2016 ». Ils se traduisent enfin par des modifications climatiques brutales entrainant sécheresses, inondations, cyclones, feux de forêts et impactant l’agriculture, les ressources halieutiques…

El Niño à l’attaque des civilisations 

Originellement baptisé par les pêcheurs des côtes du Pérou et de l’Équateur, ce fort courant d’eau chaude perturbe les eaux froides et poissonneuses du courant de Californie avec pour conséquences l’effondrement des stocks de poissons et des pluies torrentielles avec inondations destructives sur la côte pacifique de l’Amérique du Sud.

Mais loin de se cantonner à un lieu régional, le phénomène a des conséquences planétaires qui vont bien au delà du déséquilibre environnemental et socio-économique précité. C’est pour cette raison qu’un certain nombre de scientifiques vont dès la 2nde moitié du XIXe siècle faire des découvertes essentielles à la compréhension des interactions entre ce phénomène et les grandes crises civilisationnelles.

Famines naturelles ou coloniales ?

Sir Gilbert Walker (1868-1958) envoyé en Inde pour améliorer la prévision des catastrophes naturelles qui affectent le pays est le premier à comprendre comment El Niño est capable de grandement perturber la mousson d’été et les capacités (dans un espace qui va des Philippines à l’Inde) à nourrir ce qui correspond aujourd’hui à près de la moitié de l’humanité La grande sécheresse qui dévasta l’Inde de 1899 à 1901 entraina une famine qui tua – selon les chiffres certainement sous-estimés de l’administration coloniale – 1 million d’Indiens. Pierre Loti, visitant la région de l’actuel Rajasthan en 1899 en a livré un témoignage atroce, rapporté par l’historien marxiste étatsunien Mike Davis dans Génocides tropicaux – Aux origines du sous-développement, 2001.. Il avait également relevé combien la phase basse de l’oscillation australe était corrélée à des hivers chauds au Canada et des conditions sèches en Afrique australe. Mais aucun cadre conceptuel ne permettait d’expliquer alors les connexions climatiques à l’échelle planétaire. 

Il revient peu après la mort de Walker à Jacob Bjerknes météorologue norvégien établi aux Etats-Unis ayant confondé la science météorologique actuelle de mettre en évidence la relation entre El Niño et l’oscillation australe sous l’acronyme de ENSO (El Niño / Southern Oscillation). 

Ceci dit, dans les années 60, l’urgence d’anticiper les futurs El Niño n’était pas encore comprise. Il fallut attendre les années 70 pour en prendre la mesure. Le Pérou, 1ère nation de pêche au monde gràce à l’upwelling Est-Pacifique, va vivre avec l’épisode El Niño 1972-73 l’effondrement de ses pêcheries d’anchois. Les conséquences furent multiples sur le plan agricole et climatique : aux Etats-Unis, les agriculteurs passèrent massivement du blé au soja pour nourrir les volailles originellement alimentées avec la farine d’anchois, entrainant un remplacement des surfaces consacrées au blé et sa pénurie au niveau mondial, El Niño ayant réduit les récoltes de l’Union Soviétique. 

La réalité rattrapait les économistes qui avaient depuis longtemps oublié que le climat pouvait être une variable clé des marchés…

El Niño, ou l’art de changer les cours de la guerre

Dans les années 1970, l’océanographe William H. Quinn avait proposé une chronologie des El Niño depuis 1532 à partir des archives espagnoles du Pérou. Mais Luc Ortlieb (2000) considère que les données collectées par Quinn sont insuffisamment documentées jusqu’à la fin du XVIIIe siècle et l’épisode intense de 1792, le seul qui bénéficie de nombreux témoignages se recroisant. Donc, toute connexion antérieure à 1792 n’est pas certaine El Niño a-t-il contribué à la défaite des Incas en 1532 ou à celle de l’Invicible Armada en 1588 ? et celles entre 1792 et 1870 peuvent être considérée comme probables. 

Le terrible XVIIe siècle

L’historien Geoffrey Parker Geoffrey Parker, Global Crisis. War, Climate Change and Catastrophe in the Seventheenth Century, Yale University Press, 2013. a montré combien le rôle joué par les événements climatiques extrêmes qui se sont alors multipliés ont exacerbé les tensions sociales et politiques au XVIIe siècle. Timothy Brook a fait la même analyse pour la Chine T. Brook, « La Chine, matrice du monde moderne », 2011,  http://blogs.histoireglobale.com/la-chine-matrice-du-monde-moderne_935. Car dans un siècle dans lequel les empires russe, ottoman et chinois ont failli disparaître, le Petit Âge glaciaire atteignait au même moment son apogée de froidure.

El Niño/La Niña vs Napoléon, Hitler et le Négus

Napoléon comme Hitler se sont heurtés à une résistance farouche des armées russes et soviétiques, bien aidées il est vrai par les deux monstres climatiques ayant enrayé deux des plus importantes organisations logistiques de l’histoire pendant les hivers 1812-13 et 1941-42. Quant à l’empereur d’Ethiopie, Hailé Sélassié, il fait les frais du terrible épisode El Niño 1972-73 : la mousson s’affaiblit, la sécheresse s’installe et les récoltes sont ravagées par les sauterelles, créant une famine massive. C’est alors qu’un groupe d’officiers marxistes, le Derg, en profite pour réaliser un coup d’État mettant fin à un empire vieux de 700 ans.

Dans une étude de 2011 Salomon M. Hsiang, Kyle C. Meng, Marc A. Cane, « Civil conflits are associated with the global climate », Nature, 24 août 2011. publiée dans Nature, les chercheurs montrent que 21% des guerres dans le monde de 1954 à 2004 ont d’abord été déclenchées par les cycles ENSO.

Géopolitique : les nations en furie

El Niño 2015-2016, c’est l’Australie, l’Indonésie et le Canada, touchés par les mégafeux ; le cyclone Patricia qui bat le record de violence des vents à 343 km/h en Amérique centrale et au Mexique ; l’Amérique du Sud et le sud des Etats-Unis victimes d’inondations catastrophiques ; en Asie du Sud-Est, dans les îles du Pacifique, en Afrique de l’Est, les pathogènes se multiplient.

FIG 2023 « Urgences » : Le Chili face aux mégafeux

On voit là d’ailleurs combien connaître les risques associés à El Niño permettrait d’atténuer les effets sanitaires à conditions que les gouvernements anticipent. 

Bouleversements climato-stratégiques

L’actuel El Niño 2023-24 nous promet une surchauffe climatique qui risque de se transformer en surchauffe des tensions et conflits internationaux. 

Avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie – soit la crise militaire la plus grave en Europe depuis 1945 – le blocus en mer Noire des exportations de céréales ukrainiennes et indirectement russes. Or ces 2 pays représentent 30% des exportations mondiales de blé et 64% d’huile de tournesol, ce qui aggrave l’inflation des produits agroalimentaires au niveau mondial, pendant que l’Inde, 2nd producteur de blé au monde, connait avec ses voisins une vague de chaleur historique allant de 42° à 50°, limite biologique de l’endurance humaine.

C’est donc toute la cohésion sociale et les équilibres politiques des pays arabes et africains, grand importateurs de céréales, qui sont en jeu. 

L’Europe à l’abri ?

L’Allemagne, locomotive économique du continent, a construit sa prospérité sur un prix bas du gaz russe pour ses entreprises et ses ménages et l’exportation du made in Germany vers la Chine. La situation géopolitique consécutive à la guerre en Ukraine et au conflit économique entre les Etats-Unis et la Chine rebattent ces cartes, alors que le continent a connu ses dernières années une accélération des catastrophes climatiques (crues de juillet 21 en Europe rhénane, sécheresses des étés 2022 et 2023 avec des mégafeux en Gironde affectant la production agricole européenne et la production d’hydroélectricité.

En conséquence des tensions sociales sont à craindre, sur la baisse du pouvoir d’achat, sur la perte des productions agricoles, sur la hausse spectaculaire des coûts de l’énergie pour les particuliers… Les cas de conflits d’usage avec les mégabassines comme à Sainte-Soline en France ou avec l’augmentation du prix du fuel pour les agriculteurs allemands risquent de se multiplier.

FIG 2023 « Urgences » : Comment répondre à l’urgence écologique avec la géographie ?

Les deux plus grandes puissances mondiales, la Chine et les Etats-Unis, ne sont pas non plus à l’abri…

El Niño et les deux empires 

La cohésion intérieure des Etats-Unis gravement menacée

On est en droit de se demander en quoi leur vulnérabilité climatique pèse sur le conflit géoéconomique entre les deux géants. Paradoxalement, la Chine, par son système de contrôle des citoyens et en donnant la priorité à l’accès mondial aux ressources, nécessaires à son énorme population, maintient une forme de cohésion sociale qui est gravement menacée aux Etats-Unis, tant sur le plan intérieur (guerre culturelle et importation du conflit israélo-palestinien) que sur le plan extérieur (pression migratoire latino-américain, financement de l’effort de guerre ukrainien).

La problématique « énergie-climat » y participe grandement avec des phénomènes naturels fortement amplifiés par le réchauffement des températures en zone tropicale et parfaitement documentés sur le plan scientifique : les cyclones de grande intensité se succèdent depuis Katrina, sur le delta du Mississipi en 2005, ainsi que les vortex polaires et les mégafeux sur l’Amérique du Nord.

Problématique passée sous les radars, les sécheresses qui se succèdent dans les Etats du sud des Etats-Unis mettent en question l’énorme consommation d’eau induite par le fracking des couches de schistes bitumineux et la vétusté des installations d’adduction d’eau 1 700 000 tonnes d’eau /jour issues des aquifères, et dont les installations ont été endommagées l’hiver 2022 par un vortex polaire.

Si le retour d’El Niño amplifie les sécheresses, la guerre de l’eau déjà larvée entre les métropoles texanes, les agriculteurs et les industriels du pétrole ne pourra que s’amplifier.

El Niño et « l’airpocalypse chinoise »

Le spectaculaire développement chinois de ces 50 dernières années s’est fait avec le charbon, source d’ énergie bon marché car abondante sur le territoire : résultat, ce sont 375 000 centrales à charbon qui produisent 75% de l’électricité chinoise. On est loin de la politique de « civilisation écologique » inscrite dans la Constitution en 2018, d’autant que leur nombre a été multiplié par 5 entre 2000 et 2018…

Or depuis 2013, la fonte de la banquise arctique contrarie les courants aériens qui ventilaient le nord de la Chine, région la plus productrice de charbon et d’industries lourdes, auxquels s’ajoutent la pollution générée par les millions de véhicules en circulation Jean-François Huchet, La crise environnementale en Chine, Paris les presses de Sciences-Po, 2016..

La grande stratégie contre la faim

Les dirigeants chinois, conscients de l’importance de garantir à la 2nde population mondiale la sécurité alimentaire face aux aléas climatiques de plus en plus fréquents et aux pollutions agricoles à grande échelle par l’industrie ont réussi par le biais des nouvelles routes de la soie à sécuriser leurs approvisionnements aux prix d’achats ou de location massifs de terres agricoles dans le monde entier. Rien que pour la France, en 2015, une société agricole acquiert 1700 ha de terre et en 2021, la Chine importe 600 000 tonnes de blé français, se constituant pour sa population un stock équivalent à 51% des stocks mondiaux Shin Whatanabe et Eiko Munakata, in Asia Nikkei, déc. 2021 !

La hausse spectaculaire de la demande chinoise de soja au Brésil à la suite de la baisse des importations en provenance des Etats-Unis a accéléré la déforestation de la forêt amazonienne sous Bolsonaro puis sous Lula. Sachant que le cycle El Niño 2015-16 a déjà eu des effets dévastateurs combinés à la déforestation 2,5 milliards d’arbres abattus ou tués, selon l’étude menée par Nicolas Bustamante Hernández in Mongabay, 16 août 2021., ce dernier combiné à la déforestation et la demande croissante de soja chinois ne pourra qu’en aggraver les effets climatiques.

Le Léviathan et les géo ingénieurs

L’océan mondial est en cours d’altération rapide par les effets croisés du réchauffement des températures, la pollution et l’acidification liée à l’absorption du trop plein de CO2 dans l’atmosphère.

El Niño et l’asphyxie de l’océan

Avec le retour d’El Niño d’un 2023, des épisodes de « desoxygénation » ont été observés avec l’échouage d’immenses bancs de poissons et de troupeaux de cétacés en janvier dans les Landes, en mars en Australie ou en juin au Texas, accentués par l’eutrophisation stimulant le développement du phytoplancton consomment l’oxygène de zones entières. L’océan suffoque : des « zones mortes » sont apparues dans le Golfe du Mexique, la mer d’Oman et le Golfe du Bengale.

Guerre et pêche

La construction d’une gigantesque flotte de pêche chinoise composée de 13 navires hauturiers essentiellement présents en mer de Chine dans les années 80, la Chine compterait actuellement 17000 navires de haute mer présents dans les eaux internationales du monde entier. China’s Distant Water Fleet; Scale, impact and gouvernance, ODI, 2020. censée participer à la sécurité alimentaire de sa nombreuse population devient un problème systémique par la quantité de prises halieutiques dans les eaux internationales poissonneuses qui jouxtent les ZEE de nombreux pays d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie-Pacifique, peu à même de contrer les menées agressives chinoises. Une guérilla navale est déjà en cours en mer de Chine méridionale avec les revendications chinoises à l’intérieur de « la ligne des 9 traits » ou « langue de bœuf » empiétant sur les ZEE des pays riverains (Vietnam, Philippines, Taïwan, Indonésie, Brunei). Nul doute que la menace que fait peser El Niño 2023-24 sur les ressources halieutiques ne freinera pas l’appétit chinois…

Mais El Niño 2023-24 risque fort d’aggraver la montée des eaux des océans du fait de la dilatation des eaux de surface conjuguée à la fonte des calottes glaciaires. La destabilisation de la calotte ouest de l’Antarctique par le dégagement progressif de l’immense glacier Thwaites inquiète au plus haut point les scientifiques Jonathan Amos, “Antartica Thwaites glacier at mercy of sera warmth increase”, BBC, 15 février 2023..

l’US Navy face à El Niño

Cette montée des eaux océaniques et leurs conséquences sur les littoraux inquiète fortement l’US Navy dont le rôle dans la capacité de projection des forces militaires américaines est central L’US Navy est structurée en 9 « flottes » dont 7 présentes sur toutes les mers du globe auxquelles s’ajoutent les corps des Marines et des Garde-côtes. .

Or son réseau de bases navales, implantées principalement sur les îles et les littoraux est menacé à la fois par la montée des eaux et la multiplication des super-tempêtes. La principale base nationale US, la base de Norfolk subit en moyenne 10 inondations par an entraînant une incapacité de fonctionnement estimée à 128 jours/année pour 2030 Michael Clare, All Hell Breaking Loose. The Pentagon’s perspective on climate change, New York, Metropolitan Books, 2019..

La tentation de la géo ingénierie

Cette situation géopolitique planétaire, potentiellement aggravée par l’accélération des déséquilibres climatiques induits par El Niño 2023-24 peut entraîner certains Etats et groupes privés à se tourner vers des techniques de géo-ingénierie à même de répondre à la convergence des crises, par exemple des injections de soufre ou l’installation de miroirs spatiaux dans l’atmosphère pour filtrer les rayons solaires ou doser le degré d’insolation. L’émergence rapide de l’Intelligence Artificielle couplée à la robotique va certainement booster les appétits et les espoirs de solutions technologiques miracles, alors que la menace sur la survie de l’humanité plane sur nous.

Cependant, cette mise en danger collective de l’humanité peut faire émerger une compréhension collective à l’échelle mondiale de la nécessité de conserver une planète habitable avec l’urgence d’agir en lançant des politiques de transition économique et écologique à grande échelle.

C’est ce chemin de crête que les auteurs nous invitent à emprunter, pendant que c’est encore possible. 

FIG 2023 « Urgences » : Les comptes-rendus des conférences suivies par les Clionautes du 29 septembre au 1er octobre 2023