Une histoire de la BD en Bande dessinée, cela peut, à première vue, aller de soi. Et pourtant il s’agit, à ma connaissance, du premier ouvrage francophone ayant opté pour ce format. Le 9e art méritait qu’on lui rende hommage ainsi.
Une histoire mondiale de la bande dessinée
Cet album nous plonge dans l’histoire de la bande dessinée depuis ses origines, au XIXe siècle, jusqu’aux années 1980. Le premier chapitre, consacré aux pionniers, permet également de définir ce qu’est la bande dessinée. Nous comprenons alors pourquoi on ne peut considérer les Peintures de Lascaux ou encore la Tapisserie de Bayeux comme des « proto-BD ». En effet, même s’il s’agit d’une suite d’images, chacune peut exister pour elle-même alors que la bande dessinée repose sur un rapport de narration séquentielle entre ces images, ce qui en fait sa spécificité.
Cette histoire commence alors avec le (méconnu) suisse Rodolphe Töpffer. Elle se termine avec les grandes écoles américaines, belges, françaises, italiennes, japonaises, etc. Tout un monde s’est structuré. Entre-temps, nous découvrons comment les différentes innovations du 9e art (strips, phylactères, idéogrammes, …) et ses différents styles (ligne claire, dessin réaliste, …) sont apparus.
La bande dessinée s’inscrit véritablement dans une histoire mondiale et les chapitres de l’ouvrage nous le montrent. Nous voyageons dans différents espaces : Europe, Etats-Unis, Japon, Argentine, … D’autres encore font l’objet d’une mention (Brésil, Chine, Indonésie, …). Mais c’est aussi une histoire connectée. Dès le début du XXe siècle, les premiers comic strip sont exportés avec succès en Europe. Ils influencent durablement les auteurs français, puis ensuite Hergé lui-même. Autre preuve de ces connections : le « dieu du Manga » lui-même, Osamu Tezuka, s’est inspiré de Disney pour le dessin de ses yeux. Puis, ce sont les auteurs japonais qui ont à l’heure tour, influencé des auteurs européens comme Moebius.
À travers cette histoire mondiale de la bande dessinée, nous croisons alors de très nombreux auteurs. Si certains sont bien développées (Töppfer, Hergé, Tezuka, Pratt, …) que ce ne sont pas les héros eux-mêmes (comme Superman), d’autres auraient peut-être mérité qu’on s’y arrête davantage (Franquin, Gotlib, Bretécher, etc.). La fin de l’ouvrage est à ce titre un peu frustrante car elle présente, à un rythme rapide toute une galerie d’auteurs sur lesquels on en apprend peu finalement. Mais un tel développement aurait nécessité des centaines de pages et les auteurs ont donc dû faire des choix.
La bande dessinée, un genre si frivole ?
Souvent associé à un divertissement pour enfants, la bande dessinée, n’a été reconnue que tardivement comme un art à part entière. Pourtant, dès le début du XIXe siècle, certains auteurs comme Goethe valorisaient ses qualités. Mais, selon les auteurs de l’ouvrage, ce sont les années 1960 et la « nouvelle vague italienne » qui lui ont permis d’accéder à ce statut.
D’une époque à l’autre, la bande dessinée a profondément évolué. Elle a tout d’abord bénéficié de divers progrès techniques et d’innovations. Le genre serait resté sans doute limité sans la mise au point de rotatives permettant une impression rapide et peu coûteuse. De même, il a largement bénéficié des premières impressions en couleur. Dès la fin du XIXe siècle, la bande dessinée s’inscrit dans une logique économique et mercantile avec la naissance des syndicates chargés de vendre les comic strips new yorkais à tous les journaux du pays et à l’étranger. Nous avons également montré plus haut l’inscription du genre dans la mondialisation.
La bande dessinée s’inscrit aussi pleinement dans son époque. Si les premières bandes dessinées étaient avant tout humoristiques, elles véhiculaient déjà un message social, caricaturant toutes les classes de la société. Au fil des décennies, le genre a gagné en maturité. Des thèmes plus adultes ont été développés. Son rôle social s’est renforcé. Elle a même pu faire œuvre de propagande comme le rappelle la figure de Captain America, créée durant la Seconde Guerre mondiale. De même, au Japon, les Mangas d’après-guerre se donnaient comme objectif de favoriser le redressement culturel nippon. Le constat est sans appel : dès son origine, la bande dessinée n’était pas qu’un simple divertissement.
Au-delà du regard qu’elle porte sur la société de son temps, la bande dessinée a pu faire œuvre militante. Cela est partir des années 1960. Aux côtés d’œuvres « mainstream » s’affirme une contre-culture. Des thèmes plus adultes sont abordés dans le 9e art : sexe, drogue mais aussi le féminisme voire la mémoire (comme le rappelle Maus de Spiegelman). Le genre s’est alors diversifié, tout comme son lectorat ce qui explique certainement son succès.
Pourquoi une histoire de la bande dessinée… en bande dessinée ?
Finalement, qu’apporte le choix d’une histoire en bande dessinée ? Je pense qu’il s’agit de la forme la plus pertinente pour rendre compte des évolutions du genre. Celle-ci étant en grande partie graphiques, un texte ne serait pas suffisant pour en saisir la portée. De même, rien de mieux que le dessin pour comprendre les liens et inspirations entre auteurs.
Il est indispensable de souligner le travail effectué Daniel Casanave qui a reproduit de nombreuses illustrations de ses confrères et s’est efforcé de bien en traduire le style. Ce n’était pas une mince affaire compte tenu du nombre de références dans cet ouvrage.
On peut enfin souligner que les auteurs, Benoit Simmat et Daniel Casanave, se sont appuyés sur une documentation de qualité. De nombreuses références, relativement discrètes, figurent en bas de page. Des notes et commentaires en fin d’album développent également davantage par écrit certains éléments qui ne pouvaient l’être par le dessin.
Cette Histoire de la BD en bande dessinée est donc un bel ouvrage, qui propose une vision large et ouverte de l’histoire de la bande dessinée. Il ne cherche pas l’exhaustivité mais nous fournit des outils pour, nous lecteurs, aller encore plus loin. C’est une synthèse efficace qui se lit avec grand plaisir.



