Ce livre défend la thèse, peu fréquente chez les historiens occidentaux et encore moins chinois, de l’existence d’un empire colonial chinois sur les territoires de l’ouest et du nord de la Chine actuelle, empire qui aurait été bâti par la dynastie mandchoue des Qing (1644-1911) à la même époque où les Hollandais, les Anglais et les Français bâtissaient le leur, outre-mer. Il s’agirait d’un empire dont le territoire est en continuité avec celui de la Chine des dix huit provinces, qui était peuplée très majoritairement de Han à l’époque précédente de la dynastie chinoise des Ming (1368-1644).

Le Tibet, le Turkestan oriental et la Mongolie, séparés par des déserts, des montagnes ou par la Grande Muraille du territoire très majoritairement han ont été le siège d’États plus ou moins durables, puis conquis et annexés ou dominés par l’État impérial chinois à différentes époques, mais principalement par les Qing, qui avaient étendu les frontières de la Chine au delà de leur tracé actuel. L’immigration de populations han sur ces territoires a été favorisée d’abord par les Qing, mais ensuite par le régime républicain de Sun Yat-sen puis du Guomindang, puis par la Chine populaire, qui non seulement n’ont pas reconnu cette colonisation mais l’ont poursuivie jusqu’à nos jours. Il s’agirait d’un empire continental en continuité avec le territoire national, comme dans le cas de l’empire russe et de l’URSS dont une partie s’est détachée après 1990. L’auteur développe à plusieurs reprises une comparaison avec l’empire colonial français d’Algérie qui avait été comme celui de la Chine intégré administrativement et politiquement au territoire de la France (1848-1962).

Le livre est divisé en quatre parties de longueur inégale. La première, la plus longue, concerne le Tibet dont le territoire est le plus étendu et complexe, divisé entre un territoire « autonome » et une partie orientale rattachée à des provinces chinoises proprement dites. La seconde concerne le Turkestan oriental, aujourd’hui dénommé Xinjiang, et plus largement les musulmans plus ou moins intégrés à la sinité. La troisième partie, la moins longue, traite des Mongols et plus particulièrement de la Mongolie du Sud, ou Mongolie intérieure, qui se distingue d’une Mongolie extérieure aujourd’hui indépendante. Enfin une quatrième partie s’applique à l’outre-mer chinois qualifié de semi-colonial avec sa Nouvelle Route de la soie et ses zones d’influence.

Le Tibet, immense État dans l’empire colonial chinois

Le Tibet représente à peu près un tiers de la superficie de la Chine populaire, avec une situation stratégique de première importance et des ressources naturelles nombreuses. Le Tibet historique était composé de trois provinces : l’U-Tsang à l’ouest qui correspond actuellement à la région autonome du Tibet, le Kham et l’Amdo à l’est qui sont des marches sino-tibétaines peuplées de Tibétains, mais aussi d’aborigènes parlant des langues apparentées au tibétain. La population de ce Tibet historique a probablement toujours été inférieure à 6,5 millions d’habitants. Des liens religieux et politiques très forts ont été créés entre autorités mongoles et tibétaines à l’époque de la dynastie mongole Yuan (1206-1368). Le titre de dalaï-lama, à la tête d’une véritable théocratie, a été attribué au chef de l’ordre geloupga (les « bonnets jaunes ») par un chef mongol Altan Khan en 1578.

Les empereurs mandchous, qui avaient adopté le lamaïsme tibétain, ont mis en œuvre un processus de grignotage territorial au long du XVIIIe siècle. Mais le pays, à la fin de ce siècle, n’était pas annexé à la Chine et disposait d’une autonomie résiduelle : reconnaissance du dalaï-lama comme chef de l’État, existence d’une faible armée tibétaine, d’une fiscalité… Les principaux pouvoirs étaient concentrés dans les mains des représentants mandchous, les amban, et des forces armées chinoises commandées par des Mandchous étaient présentes. L’installation de Chinois han était favorisée notamment à Lhassa la capitale. La politique de sinisation toucha en particulier tout l’Est tibétain. La région du Kham a été restructurée pour intégrer les limites territoriales chinoises : remplacement des chefs locaux, ouverture de mines, développement du commerce et fondation d’écoles pour préparer la création de la province chinoise du Xikang (1929-1957). Mais les interventions occidentales en Chine au XIXe siècle ont amené les Anglais à intervenir au Tibet à partir de l’Inde, le Tibet devenant comme le Népal, le Sikkim et le Bhoutan une sorte de protectorat britannique. En 1904, une convention a ouvert trois villes tibétaines au commerce anglais, permettant au gouvernement britannique de l’Inde d’y entretenir des représentants.

Le 13e dalaï-lama, qui avait fui en Inde début 1910 devant l’avancée des troupes chinoises, rentra au Tibet en janvier 1913 après la chute des Mandchous et la proclamation de la république par Sun-Yat-sen en 1911. Il fit publier une déclaration solennelle qui allait être considérée comme un véritable manifeste d’indépendance du Tibet. Face aux prétentions russes et Chinoises en Asie centrale, la Grande Bretagne réunit à Simla (Inde) en1913 une conférence avec la Chine et le Tibet pour élaborer une convention, signée par les seuls représentant du Tibet et de la Grande Bretagne, qui distinguait un « Tibet intérieur » (à la Chine) correspondant à une grande partie du Kham et de l’Amdo, et un « Tibet extérieur », comprenant l’essentiel du Tibet central et occidental. La création des deux provinces du Xikang et du Qinghai (1928-1929) amputait le Tibet historique de la moitié de ses territoires. Depuis 1947, après l’indépendance de l’Inde et du Pakistan, le principal soutien extérieur du Tibet, la Grande-Bretagne, avait disparu.

La Chine populaire, un an après sa proclamation (1949), décida une intervention armée massive pour reconquérir le Tibet (1950). En mai 1951, un accord en 17 points sur « la libération pacifique du Tibet » fut signé par le dalaï-lama, reconnaissant pour la première fois la souveraineté de la Chine sur le Tibet. l’État tibétain, indépendant de facto depuis 1913, disparut pour faire place à une « région » partie intégrante de la Chine. Le système politico-religieux du dalaï-lama (Lhassa) et du panchen-lama (Shigatse) restait en place, garantissant la liberté religieuse et les revenus du clergé. La constitution de la Chine populaire (1954) reconnaissait aux minorités ethniques des libertés culturelles (langues, coutumes). Le Tibet, comme la Mongolie, était coupé en deux parties : au sud-ouest la « région autonome » du Tibet, cœur de l’État tibétain historique, au nord et à l’est les territoires tibétains détachés et incorporés majoritairement aux deux provinces du Qinghai et du Sichuan, accessoirement dans celles du Gansu et du Yunnan à forte présence musulmane.

François Joyaux décris ensuite tous les mouvements tibétains de résistance au colonialisme chinois depuis ceux des Kamphas du Kham et de l’Amdo (1958), l’insurrection manquée de 1959 qui avait entrainé l’exil du dalaï-lama en Inde à Dharamsala (1959), jusqu’aux atrocités de la Révolution culturelle chinoise. Il montre à quel point la République populaire s’est attachée à diviser le peuple tibétain, le répartissant en de multiples entités relevant de niveaux administratifs chinois différents (région, préfecture, district), lesquels avaient des modes de fonctionnement eux aussi différents. D’après le recensement de 2000, la région autonome comptait 2,4 millions de Tibétains, et les Tibétains du reste de la Chine étaient aussi nombreux. Il fallut la crise de 1959 et son exil en Inde pour que le dalaï-lama dénonce l’accord de 1951, sans pour autant se rallier à l’idée d’une résistance armée. Il mit en place un parlement tibétain en exil en 1960 à Dharamsala, puis adopta une constitution à appliquer au sein de la communauté tibétaine en exil en 1963. Le gouvernement tibétain en exil appela à une politique d’apaisement. Mais au cours des années 1987-1989, les manifestations anti-chinoises, voire les insurrections, violemment réprimées, marquèrent l’échec de la « voie médiane » personnellement choisie par le dalaï-lama.

De 1992 à 2000, le secrétaire du Parti communiste chinois, Chen Kuiyuan, mena une politique antireligieuse et d’éradication de la culture tibétaine, conjointement à un développement des secteurs miniers et de modernisation des voies de communications entre Tibet et Chine, et de facilitation de l’immigration chinoise. Alors qu’en 1950 on comptait plus de 100 000 moines dans le Tibet historique, ils n’étaient plus que 20 à 30 000 dans les premières décennies du XXIe siècle. Le nationalisme tibétain en exil était divisé, avec un Parti démocratique national fondé en 1994 qui ne demandait que très incidemment l’indépendance contrairement au dalaï-lama, qui ne parlait que de paix, démocratie, non-violence et droits de l’homme. La pacification par le développement économique du Parti communiste chinois échoua d’autant plus que l’immigration chinoise fut très modeste en comparaison de celle au Xinjiang et en Mongolie intérieure. La situation politique continua à se détériorer avec une émeute à Lhassa et dans d’autres localités tibétaines en mars 2008 pour l’anniversaire du soulèvement de 1959 et à la veille des Jeux olympiques de Pékin.

La répression s’est accrue depuis l’accession de Xi Jinping à la tête de l’État en 2012. Le dalaï-lama céda le pouvoir temporel au chef du gouvernement tibétain en exil, Lobsang Sangay, en 2011, qui poursuivit sa « voie médiane ». La petite communauté tibétaine dispersée dans le monde, 120 000 personnes environ, restait très divisée concernant la conduite à tenir face à la Chine. Xi Jinping se rendit au Tibet en 2021 pour célébrer les 50 ans de l’accord en 17 points de 1951 au monastère de Drepung, haut lieu de la résistance tibétaine. « La Chine avait réussi à préserver cette partie importante de son empire colonial qu’était le Tibet, et à éviter que l’immense vague de décolonisation qui remodela l’Asie, et en particulier l’Asie centrale, au XXe siècle, ne le touche. En revanche, la résistance intérieure en dépit de la répression (ou peut-être à cause d’elle) n’était nullement éliminée, alors que subsistait un risque grave de collusion avec celle du Xinjiang » (p. 149).

Le Turkestan oriental, le colonialisme chinois en pays musulman

Dès la première dynastie des Han (206 av. J. C.- 220 ap. J. C.), il y avait déjà dans cette région des forts et des colonies militaires chinoises, ayant autorité sur des cités-États, telles Kouldja, Aksou, Tourfan, Khotan ou Kachgar, toutes dans l’actuel Xinjiang, et contrôlant une grande partie de la route de la soie. Les Chinois se heurtèrent une première fois à une invasion arabe musulmane qu’ils arrêtèrent en 717 à Aksou, mais devant laquelle ils durent s’incliner en 751 à la bataille de Talas (aujourd’hui au Kazakhstan). Cette défaite marqua le début de la conversion des tribus turques de la région, notamment les Ouïghours, et le recul du bouddhisme et des autres religions préexistantes face à l’islam. La dynastie Ming, précédant les Qing, n’avait pas étendu son administration au Turkestan qui était composé d’une multitude de peuples d’origine turque, dont les Ouïghours étaient les plus nombreux, ou d’origine persane, indienne…

L’empereur mandchou Qianlong (1735-1795) réussit à partir de 1755 à conquérir au nord-ouest du Turkestan la Dzoungarie héritière d’un khanat mongol. Il extermina 80 % de la population dzoungare, les femmes et les enfants étant réduits à l’esclavage. Cette population décimée fut remplacée par des Ouïghours, surtout dans le sud (bassin du Tarim), par des Chinois et des Hui (Chinois islamisés) surtout dans le nord, en particulier autour de la ville de Ouroumtchi. Le Turkestan oriental fut alors appelé Xinjiang, « nouvelle frontière », et annexé à l’empire mandchou. Sa capitale était fixée à Kouldja (Yining en chinois) sous l’autorité d’un gouverneur militaire avec un système administratif tenant compte de la grande diversité ethnique, religieuse et socio-économique de la région.

Des musulmans vivaient disséminés dans toute la Chine : le plus souvent des Hui, qui étaient soit des Han, parlant chinois mais convertis à l’islam, soit des descendants très sinisés de populations islamisées d’Asie centrale. Ils étaient très nombreux dans les provinces du Ningxia, du Gansu, du Qinghai, en Mongolie intérieure ou au Yunnan. Les communautés musulmanes du Turkestan oriental étaient d’origine et de parlers turcs : les Ouïghours, les Kazakhs, et moins nombreux les Kirghizes et Tadjiks (ces derniers iranophones). Entre l’anéantissement du khanat dzoungare et le milieu du XIXe siècle, il y eut des dizaines de soulèvements musulmans plus ou moins importants, notamment autour de Dali au Yunnan (1839-1845) et à Yunnanfu (Kunming) en 1856, puis de nouveau Dali (1857-1873), où ils proclamèrent un sultanat, de même les Douganes dans la province du Shaanxi. En Kachgarie la rébellion état quasi permanente, et un émirat fut instauré (1866-1877), proclamant son allégeance à l’empire ottoman. La colonisation du Turkestan oriental se heurtait à une opposition farouche de l’islam et le colonialisme des Mandchous s’avérait impuissant à résoudre le problème.

En 1884, le Xinjang devint province chinoise, Ouroumchi étant sa capitale. Elle fut en 1909 divisée en préfectures et districts, en vue d’une assimilation totale encouragée par l’immigration de populations han non musulmanes. Les tensions sociales et les menaces d’acculturation suscitées par cette dynamique vont catalyser au XXe siècle l’apparition d’une opposition moderne anticoloniale et nationaliste. Dans les provinces du Gansu et du Qinghai, éclata la seconde rébellion des Douganes. La politique coloniale des Mandchous ayant, pendant des siècles, consisté à diviser les musulmans pour mieux les contrôler. Les musulmans eux-mêmes ayant tendance à se diviser sur des questions de dogmes ou de confréries, il en résultait une fragmentation de la communauté, sur laquelle la République chinoise allait continuer à jouer, de même que plus tard la République populaire. Les provinces du Gansu et du Ningxia étaient aussi diverses ethniquement que le Turkestan oriental.

L’histoire du Xinjiang se focalisa dans les années 1930 autour de la rivalité entre l’URSS et le gouvernement central chinois représenté par « la clique des Ma », Sheng Shicai gouverneur de la province s’appuyant sur l’une ou l’autre en fonction de la conjoncture extérieure. Le nationalisme ouïghour très peu structuré était divisé en factions politico-militaires, centrées sur telle ou telle ville ou oasis. Une première république islamique du Turkestan oriental (1933-1934) se limita au petit khanat de Koumoul au nord-est, suivie par une deuxième république (1944-1949) dont l’armée soutenue par l’URSS s’imposa face au troupes du Guomindang. Finalement, le Xinjiang se rallia politiquement et militairement aux communistes chinois en septembre 1949. L’auteur compare les offensives coloniales sino-musulmanes contre les Ouïghours de la République islamique du Turkestan oriental de 1933-34 aux offensives coloniales franco-marocaines contre les Berbères de la république du Rif de 1924-26.

Une fois au pouvoir, le Parti communiste chinois s’aligna totalement sur les positions des nationalistes républicains (1912-1949), c’est-à-dire l’unité non négociable de la République devenue populaire, et une politique colonialiste à l’égard des peuples allogènes soumis et annexés par les Mandchous du XVIIe au XXe siècle. En 1955, le doit à l’autonomie de la région des Ouïghours du Xinjiang fut affirmé. En réalité, cette autonomie, plus ou moins inspirée de l’expérience soviétique au Turkestan occidental n’était qu’une façade, le vrai pouvoir continuant à être exercé par les seuls Chinois han comme au temps des nationalistes. La prépondérance du caractère militaire et répressif, l’opposition fondamentale à l’islam, la priorité donnée à l’immigration chinoise han, la division entretenue entre Chinois musulmans hui et turcophones, étaient tous les ingrédients d’un colonialisme authentique.

L’action des Gardes rouges de la Révolution culturelle (1966-1976) fut dévastatrice, touchant aussi bien les musulmans chinois hui que les musulmans turcophones. La politique de réformes de Deng Xiaoping ne réussit pas à apaiser le nationalisme musulman. Les progrès économiques furent surtout sensibles dans le domaine de l’extraction des minerais et de l’exploitation pétrolière, alimentant soit l’industrie chinoise soit l’exportation, les retombées locales étant faibles. Des émeutes eurent lieu en 1980-1981, suivies par des troubles en 1985 et 1988-89 à Ouroumtchi. Après la chute de l’URSS en 1991, l’environnement du Xinjiang à l’ouest et au nord s’était totalement modifié, constitué d’États musulmans indépendants face à une Russie affaiblie, alors que la Chine se renforçait économiquement et militairement.

Dans les années 1990, on est entré dans une période où la lutte pour l’indépendance prit la forme d’actions terroristes liées à l’influence croissante d’un islam radical venu de l’étranger : attentats à Ouroumtchi en 1992, 1997, émeutes de Khotan en 1995. Le Parti islamique du Turkestan oriental prônait le djihad et l’action violente. En 2008, de grandes manifestations eurent lieu à Khotan ainsi qu’à Ouroumtchi en 2008. L’essentiel de l’effort de développement allait au nord-est du Xinjiang où la population chinoise était plus importante, au détriment du sud-ouest à majorité ouïghoure. Alors qu’en 1949-50 la proportion de Chinois han ne dépassait pas 7 %, elle avait bondi en 2000 à près de 40 %. Les Ouïghours dans le même temps étaient passés de 75 à 46 % de la population, les Kazakhs de 10 à 7 %, les Chinois hui de 3 à 5 %. Le Xinjiang devenait une colonie de peuplement.

En 2004, fut fondé à Munich le Congrès mondial des Ouïghours, mais la multiplication des organisations ouïghoures dans la diaspora se traduisait par des divisions relativement à la défense de la cause nationaliste au Xinjiang. La politique de Xi Jinping s’organisa dès 2014 autour de deux axes : sinisation de la religion et répression accrue avec le développement des « camps de travail ». Il s’agissait de faire admettre la supériorité de la civilisation chinoise sur la civilisation musulmane et d’aligner la seconde sur la première afin d’obtenir un « islam aux caractéristiques chinoises ». On assista donc à la suppression de l’enseignement supérieur en langue ouïghoure dès les années 1980, et nombre d’écoles ouïghoures furent fermées depuis 2016. Cette politique répressive fut caractérisée par la multiplication des camps de rééducation par le travail, sorte de camps de concentration dans lesquels sévissaient mauvais traitements, tortures, voire exécutions. Sur une population musulmane officielle d’environ 12 millions en 2000, il y aurait plusieurs centaines de milliers de détenus, voire plus d’un million, selon le Haut-Commissariat aux droits de l’Homme de l’ONU en 2022. Selon le même document, 10 à 20 % de la population musulmane adulte, entre 2017 et 2018, aurait été victime d’une forme quelconque de détention, ce qui aboutirait aux chiffres approximatifs, mais considérables, de 1,5 à 3 millions de détenus.

La Mongolie du Sud, un reliquat d’empire colonial

La Mongolie avait traditionnellement un État, ou plutôt une confédération de tribus. L’espace mongol était extérieur à la Chine, séparé par la majeure partie de la Grande Muraille construite aux XVe-XVIe siècles par la dynastie des Ming. Mais elle fut entièrement colonisée par la dynastie Qing mandchoue. Aux XVIe début du XVIIe siècle, le bouddhisme tibétain, l’école dite « geloupga » (bonnets jaunes), devint religion d’État et véritable puissance politique et économique. C’est à partir de l’assemblée de Dolon For (1691) que la Mongolie des Khalkhas (future Mongolie indépendante au XXe siècle) fut qualifiée d’« extérieure » (wai), alors que celle des anciens alliés des Mandchous le fut d’« intérieure » (nei). Ce n’est qu’au début du XIXe siècle, que les textes administratifs parleront clairement de Mongolie extérieure et de Mongolie intérieure. Les Mandchous passèrent progressivement d’un système dans lequel la notion d’allié fut peu à peu remplacée par celle de territoire, autrement dit comment il passèrent du tribut à la colonisation.

Les Mandchous n’ont pas pu s’imposer en Mongolie comme au Turkestan sans anéantir la menace dzoungare (les Dzoungares étant des Mongols occidentaux). L’ensemble de la population, à la seule exception de la partie de l’aristocratie qui collaborait avec les Mandchous, s’opposait au pouvoir colonial mandchou, bien souvent entraînée et encadrée par les autorités lamaïstes. Un gouvernement provisoire mongol, composé de princes et de dignitaires religieux, fut mis en place à Ourga (Oulan Bator) en décembre 1911, et proclama l’indépendance de la Mongolie extérieure sous protection russe. Une déclaration russo-chinoise reconnaissait la suzeraineté de la Chine sur la Mongolie extérieure tandis que la Chine en reconnaissait l’autonomie. Elle était neutralisée, sans troupes ni envoi de colons. En 1921, les bolcheviks s’emparèrent de la Mongolie et établirent en 1923 une République socialiste soviétique autonome en Bouriatie, au nord. En 1924, la Mongolie devint une République populaire, satellite de l’URSS. Des purges staliniennes y séviront à partir de 1932 et surtout dans les années 1937-1939. Des monastères furent saccagés, les moines exécutés par milliers. Il fallut la Seconde Guerre mondiale pour que sous la pression conjointe de l’URSS et du Parti communiste chinois, la République de Chine reconnaisse en 1945 l’indépendance de la République populaire de Mongolie.

La Mongolie du Sud, toute proche de la Chine, était déjà devenue, depuis son ouverture à l’immigration chinoise vers 1860, une véritable colonie de peuplement, la population han y atteignant environ 1,5 million d’habitants, soit plus de la moitié de la population totale. Les Japonais qui avaient occupé la Mandchourie en 1931, créant l’État satellite du Mandchoukouo en 1932, envahirent la Mongolie intérieure en 1933 en faisant un nouvel État satellite du Japon. Après la défaite japonaise de 1945, Mao Tsé-toung plaça à la tête de la Mongolie intérieure Ulanfu, le « Fils rouge », de 1947 à 1966. Le Parti communiste y poursuivit la politique coloniale du régime nationaliste consistant à confier à des « seigneurs de la guerre », désormais qualifiés de « secrétaires du Parti » ou « président du gouvernement régional », la tâche de veiller au maintien des régions coloniales non chinoises, « autonomes » ou pas, au sein de la République populaire. La Mongolie intérieure avait un territoire équivalent à celui de la Mongolie extérieure et une population de plus de 6 millions avec 15 % seulement de Mongols alors que la République populaire de Mongolie n’atteignait pas le million. L’immigration chinoise s’y poursuivit comme au temps des nationalistes. En outre, son territoire fut amputé de plus de la moitié de sa superficie en 1969, découpé au profit des 4 provinces adjacentes du Gansu, Liaoning, Jilin et Heilongjiang, ainsi que la région autonome du Ningxia.

La politique de réformes de Deng Xiaoping y relança à partir de 1979 le développement économique et l’immigration chinoise. En 2000, les Chinois étaient plus de 18 millions contre 16 million en 1980, et les Mongols seulement 4 millions contre 2 millions en 1980. La « Région autonome » de Mongolie intérieure restait une colonie de peuplement. La colonisation agraire chinoise y réduisait sans cesse l’espace pastoral laissé aux Mongols. L’agitation nationaliste y était permanente, en particulier dans les milieux étudiants de l’université de la capitale, Huhehot. Depuis l’abandon du marxisme-léninisme dans la Mongolie du Nord indépendante, Gengis Khan est redevenu le héros national unanimement reconnu, un ciment idéologique de l’État mongol. En dépit de la subversion démographique chinoise, la Mongolie intérieure demeure bien un territoire colonial, dangereusement adossé à une République de Mongolie décolonisée et indépendante qui constitue un véritable phare pour la minorité mongole de cette région « autonome ».

Vers un empire semi-colonial chinois d’outre-mer

L’outre-mer ne joua qu’un rôle marginal dans le développement politique, militaire et économique de la Chine jusque vers 1978-80. Pourtant, la Chine avait été une grande puissance maritime dans des temps anciens. À partir du XIe siècle, la grande jonque chinoise s’aventurait dans toutes les mers du Sud, jusqu’en Inde et au Golfe persique. Les sept célèbres expéditions navales de Zheng He (1405-1433) ont été à la fois commerciales (obtenir des produits rares) et politiques (faire reconnaitre la suzeraineté de la Chine). Les Ming après 1433 y mirent un terme et l’arrivée au pouvoir des Mandchous en 1644 stérilisa presque complètement la politique navale de la Chine. Les Chinois ne s’aventurèrent pas dans le Pacifique, mais il faut réserver une place particulière au port de Canton (Guangzhou) qui a toujours été une grande ville cosmopolite. Lorsque la dynastie mandchoue fermera la pays en 1715, Canton sera la seule porte d’entrée en Chine pour les commerçants européens des différentes compagnies des Indes.

À partir de 1648, et jusqu’au XIXe siècle, l’émigration resta totalement interdite. Le pouvoir s’isolant de la mer refusait toute opération navale. Sous la pression des Occidentaux, cette situation se modifia à partir du milieu du XIXe siècle. Ce ne fut pas une ouverture de la Chine sur la mer, mais une pénétration occidentale en Chine par la mer. À la fin de la dynastie mandchoue, la Chine commença à se projeter vers l’extérieur en laissant se développer une forte émigration vers les pays d’Asie du Sud-Est. En 1909, les Chinois d’outre-mer (Huaqiao) furent reconnus comme des « nationaux » par le gouvernement mandchou. Ils constituèrent rapidement une véritable diaspora. Mais la Chine républicaine, paralysée par son anarchie et la guerre civile avec les communistes, demeura exclusivement préoccupée par ses problèmes intérieurs, y compris ceux de son empire colonial d’Asie centrale, tout comme la dynastie mandchoue avant elle. Jusqu’à la mort de Mao Tsé-toung (1976), la Chine n’est pas sortie de sa période à dominante continentale inaugurée par la dynastie mandchoue. Pour l’Empire chinois, le tribut était la manifestation de son rayonnement universel « sous le ciel » en même temps qu’une façon de se procurer des produits manquant, mais aussi de confirmer ou non le pouvoir de tel ou tel souverain, c’est-à-dire de réguler la vie politique dans l’ensemble du monde connu de la Chine, les relations internationales.

Avec la politique de « réforme et ouverture » de Deng Xiaoping (1978), la Chine populaire sortit de sa « période à dominante continentale » pour entrer dans une « période à dominante océanique ». La pêche en haute mer procéda désormais à des pêches industrielles non seulement dans le Pacifique et l’océan Indien, mais aussi le long des côtes africaines et sud-américaines. L’évolution fut identique en matière de flotte commerciale et de transport transocéanique. En 2023, la Chine était le premier pays du monde en nombre de navires de commerce et 15 des 20 plus grand ports mondiaux étaient chinois.

En matière militaire, l’amiral Liu Huaqing dans les années 1880 a donné à la Chine l’objectif de maîtriser les « eaux bleues », c’est-à-dire le domaine maritime intérieur à la première chaîne d’îles (mer de Chine du Sud, Hainan, Taïwan et les îles du détroit) en cherchant à le transformer en territoire national chinois. En dehors de son intérêt économique, Hainan avait une importance stratégique à la tête de la mer de Chine du Sud, où la Chine a consacré des ressources considérables à remblayer des récifs à peine émergés, de façon à les rendre utilisables militairement ou habitables par des populations de pêcheurs. Il s’agit d’une véritable colonisation d’un espace maritime revendiqué par les pays voisins, du Viêt Nam aux Philippines et à l’Indonésie selon le droit international des Zones Économiques Exclusives.

En 1949, les troupes nationalistes du Guomindang vaincues sur le continent se réfugièrent en grande majorité dans la province de Taïwan. Sous les Ming, aucune administration chinoise n’était présente à Taïwan. Sous les Qing, une administration chinoise rebelle s’y maintint jusqu’en 1683. Elle devint province chinoise en 1885. De 1895 à 1945, elle fut sous domination japonaise. Au total, cette « province non libérée » pour Pékin n’avait été partie intégrante de la Chine que durant 14 ans sous les Mandchous puis sous la République de Chine, qui chercha à s’y perpétuer après 1949. L’île avait eu, jusqu’en 1945, un passé éminemment colonial, qu’il fût hollandais, espagnol, chinois (colonie de peuplement) ou japonais. Depuis le XIXe siècle, la population de Taïwan était passée de 2 millions en 1810 à 24 millions en 2024, dont environ 550 000 aborigènes plus ou moins assimilés. Société d’immigrants, Taïwan avait été une colonie de peuplement comme d’autres îles du Pacifique (Nouvelle Zélande, Australie).

Le projet des Nouvelles Routes de la soie continentale et maritime lancé par Xi Jinping en 2013 visait à relier la Chine à d’immenses régions proches ou lointaines par des projets communs et mutuellement bénéfiques de développement. En 2024, il concernait près de 150 États et les 3/4 de la population mondiale. Singapour, peuplée majoritairement de Chinois, s’est de plus en plus présentée comme un relais obligé pour une Chine populaire décidée à s’imposer en Asie du Sud-Est et dans les mers du Sud, et engagée depuis 1978-1980 dans une politique d’ouverture économique. C’est devenu même un point d’appui pour les forces navales de la Chine.

La route maritime de la soie a créé une nouvelle route des Indes, analogue à la britannique mais en sens inverse, d’est en ouest, de Shanghai vers l’Afrique et la Méditerranée. Ont été créés un réseau de facilités portuaires non négligeable (« collier de perles ») et de corridors économiques en Birmanie et au Pakistan, une base navale militarisée à Djibouti. La plupart de ces installations portuaires s’accompagnent de zones de libre-échange. L’ancien processus occidental qui avait conduit aux XIXe-XXe siècles à la « semi-colonisation » de La Chine a été inversé pour permettre une pénétration économique chinoise de l’Occident. Ce serait une reprise pacifique de la méthode impérialiste des « traités inégaux », naguère imposés à la Chine par des pays occidentaux.

La Chine se montre plutôt hégémonique en Afrique, voire impérialiste, tirant parti de sa force de frappe financière et commerciale pour s’imposer et parfois s’ingérer dans les affaires intérieures des pays afin de mieux protéger ses intérêts. Il s’agirait d’une « semi-colonisation : hégémonie et impérialisme » à partir des zones portuaires et des voies de communication, mais surtout pas d’occupation territoriale, qui grèverait les bénéfices de cette « semi-colonisation ». La Chine pratiquerait donc en Afrique une politique d’exploitation « semi-coloniale » très comparable à celle qu’elle avait elle-même subie, plus proche des impérialismes classiques que de rapports Sud-Sud prétendus « gagnant-gagnant ».

Construction de l’État ou empire colonial ?

Si les colonies sont des territoires occupés et administrés par une nation en dehors de ses frontières, et compte-tenu du fait que les empires coloniaux des pays occidentaux étaient situés outre-mer, la thèse de ce livre repose sur la façon dont on définit les frontières de la Chine. François Joyaux considère, comme Jacques Gernet, que la véritable frontière de la Chine est celle de la Chine des dix-huit provinces très majoritairement peuplée de Chinois han et que le reste du territoire de la Chine populaire serait à l’extérieur, le fruit de conquêtes coloniales datant de la dynastie mandchoue aux XIXe-XXe siècles. Cet empire colonial ne serait pas outre-mer, mais le Tibet est « outre-mont », le Turkestan oriental « outre-passes » et la Mongolie « outre-muraille » et « outre-désert (de Gobi) », espaces plus difficiles à franchir que la mer, elle-même espace de communication. La Chine serait bien coupée de son empire colonial, même si celui-ci n’est pas outre-mer. Ce ne serait pas le caractère géographique de la frontière qui importerait, mais le fait qu’il s’agit d’une domination politique, économique et culturelle par un peuple, en dehors de ses frontières, sur d’autres peuples étrangers. Donc le Tibet, le Turkestan oriental et la Mongolie intérieure, après leur conquête, sont passés sous suzeraineté et colonisation mandchoues, puis sous souveraineté de la Chine républicaine et ensuite de la Chine populaire, laquelle, avec quelques dispositions légales d’autonomie, les a déclarés parties du territoire national.

La Mandchourie intérieure au sud du fleuve Amour, très peu peuplée, démantelée au profit du Japon et de la Russie, a fini par être peuplée par des Chinois han, durant la décennie 1895-1905, au point qu’elle a été transformée en trois provinces chinoises: Shenyang, Jilin et Heilongjiang. La population d’origine mandchoue très minoritaire avait perdu sa propre langue. La Chine a réussi à absorber le peuple comme le territoire mandchou. Exemple d’intégration à l’État chinois, terre d’origine de l’impérialisme mandchou, elle ne fut jamais un État soumis à l’impérialisme chinois han au sein d’un empire colonial comme le furent le Tibet, le Turkestan ou la Mongolie. Ce furent les Mandchous de la dynastie Qing, qui après avoir tenté de préserver l’identité de leur terre natale aux XVIIe et XVIIIe siècles, la livrèrent au peuple chinois au XIXe pour mieux résister à la pression russe, avant finalement de l’organiser à la chinoise au XXe, à la veille de leur effondrement. C’est un exemple de l’intégration, ou plutôt de l’absorption, de minorités par l’État chinois. Situées à la périphérie, ces « minorités nationales autonomes » sont destinées à être dissoutes dans l’État chinois (State-building). C’est la politique qu’allaient mener la République de Chine, après la chute du régime mandchou, puis la République populaire communiste.

Dans la constitution communiste chinoise de 1931, théoriquement tous les peuples minoritaires (au nombre de 55) de Chine avaient un droit à l’autodétermination et à l’indépendance, droit qui fut abandonné dans la constitution de la Chine populaire de 1954 : « Les zones ethniques autonomes étant des parties inséparables » de la Chine.

Ce livre est très bien écrit et clair. Les illustrations cartographiques en noir et blanc sont expressives et facilitent la lecture du texte. Il stimule la réflexion, même si on ne partage pas totalement la thèse défendue par l’auteur. Les comparaisons systématiques avec les empires coloniaux des pays européens, en particulier la France, sont peut-être excessives. L’auteur aurait été plus convaincant s’il avait orienté davantage ses analyses sur la spécificité du rapport de la Chine au reste du monde, qu’il a en partie traitée, au lieu de vouloir à tout prix montrer que les Chinois ont voulu bâtir un empire colonial comme les Occidentaux, qui les avaient précédés et partiellement colonisés. Contrairement aux Occidentaux, en dehors des trois territoires de l’Ouest et du Nord de la Chine mentionnés (Tibet, Turkestan, Mongolie du Sud), ils n’ont pas conquis militairement ni peuplé de territoires plus éloignés. Les expéditions de Zheng He, comparées aux conquêtes coloniales des Occidentaux à la même époque et au delà, ont été pacifiques. Leur hégémonisme et impérialisme actuel est de même nature que la politique post-coloniale suivie par les Occidentaux, après les indépendances de leurs anciennes colonies. Ils utilisent leur puissance économique récemment acquise davantage que leur puissance militaire, au delà des frontières de leur territoire national. Pourront-ils éviter à l’avenir toute intervention militaire lointaine ?