Fidèle à la créativité thématique de sa politique éditoriale, la maison Delcourt lance une nouvelle série historique intitulée « Assiégés », consacrée aux sièges célèbres du Moyen Âge. Un album dédié à celui d’Orléans en 1429 est déjà sorti. Le sort de cette cité est resté dans la mémoire collective en raison de sa délivrance par Jeanne d’Arc. Tel est sans doute infiniment moins le cas du siège de Beauvais par le duc de Bourgogne Charles le Téméraire en 1472, qui est l’objet de cette deuxième publication. Tout au plus le nom de Jeanne Hachette éveillera-t-il un vague écho dans la mémoire des plus anciens enfants de l’école de la République, du temps où elle était encore imprégnée du récit national.
C’est donc une page effacée que l’on peut redécouvrir dans celles de ce bel album. Lancé dans une campagne de guerre vengeresse contre le roi Louis XI, le duc Charles arrive sous les murailles de Beauvais le 27 juin 1472. Il est précédé par l’effrayante renommée des cruelles atrocités commises par ses troupes durant leur marche, notamment le massacre de la population de la petite ville de Nesle.
Le siège de Beauvais commence d’emblée par une tentative de prise d’assaut qui n’est pas loin de réussir. Bien que protégée par de fortes murailles, la ville n’a pas de garnison. Elle est défendue par sa propre population qui défend ses biens et sa vie avec un acharnement inattendu. Des renforts combattants ne tardent cependant pas à arriver car la place n’est jamais complètement investie. Restée ouverte, la route de Paris lui permet d’être ravitaillée et renforcée. La lutte est dure. Elle se prolonge jusqu’au 22 juillet, date du repli des Bourguignons.
Le courage, la volonté et la force de la mobilisation de la population civile sont fortement mis en avant. Le rôle de ces inconnues de la grande histoire que sont souvent les femmes est particulièrement valorisé, sur le plan moral mais aussi comme force de combat. C’est dans cette perspective que prend tout son relief le rôle de Jeanne « Hachette » (qui est en fait un surnom rétrospectif). Cette habitante s’empare d’une bannière bourguignonne lors d’un assaut qu’elle participe à repousser du haut de la muraille. Son coup d’éclat alimentera un mythe patriotique que la IIIe République devait incorporer dans le panthéon des gloires nationales.
Une autre femme joue un rôle important dans la foi combattante des Beauvaisiens : la très vénérée sainte Angadrême, dont les pieuses reliques portées en procession dans les rues et sur les murailles protègent la cité contre les envahisseurs. Les militaires royaux arrivés en renfort contribuent efficacement eux aussi à l’échec de l’entreprise bourguignonne en réussissant plusieurs sorties audacieuses. Malgré l’efficacité de l’arme nouvelle qu’est l’artillerie, dont les canons mettent sérieusement à mal les remparts, Beauvais n’est finalement jamais prise.
L’intrigue est animée par un amalgame habile entre protagonistes réels et personnages secondaires fictifs. Le scénario respecte scrupuleusement les faits historiques connus, tout en y infusant une subtile part d’interprétation qui leur apporte une belle densité humaine. Si les gens du peuple, Jeanne « Hachette » et les siens, sont la force motrice de la narration avec quelques hommes de guerre, les puissants, eux, n’ont pas le beau rôle. Le mémorialiste Philippe de Commynes est mis en scène comme une figure neutre à la confluence entre deux allégeances. En revanche, le duc de Bourgogne apparaît comme un illuminé féroce, tandis que l’évêque-comte de Beauvais s’avère aussi lâche que cupide. Le roi Louis XI est quant à lui un politicien tortueux et cynique, qui valorise habilement les héroïnes locales pour mieux humilier son rival bourguignon.
On est donc embarqué, au rythme intense d’un western médiéval, dans la dynamique d’une véritable résistance populaire dont les femmes sont un pilier essentiel. Loin d’une résurrection poussiéreuse, cet album revisite avec bonheur et efficacité ce passé oublié. Rehaussé par des coloris vifs, son style graphique dynamique associe la ligne claire à l’esprit revisité des vignettes scolaires anciennes. Le plaisir de lecture est donc complet et la qualité informative réelle, d’autant qu’une excellente synthèse didactique est proposée en postface. Voilà donc un album aussi épatant que recommandable, qui fait espérer avec confiance, voire une pointe d’impatience, les futurs titres en perspective pour élargir la série, qui doivent évoquer les sièges de Monaco et de Nancy.



