Le 19 mai 1939 marque le triomphe du franquisme lors d’un grand défilé militaire de propagande sous le regard de Franco et de dirigeants fascistes italiens, allemands ou portugais. Et pourtant cette propagande passe sous silence les exactions contre les Républicains et l’exil qui en découle.

Cette guerre politique, sociale et religieuse qui débute en 1936 possède des racines qui remontent à la proclamation de la Seconde République en 1931 et se prolonge après la défaite républicaine de 1939.

La situation en Espagne n’est pas un cas marginal mais doit être réinscrite dans un mouvement européen plus global marqué par le militarisme issu de 1914-1918, la montée du nationalisme face aux contestations sociales et à la IIIème Internationale. Les diplomaties françaises et britanniques ont préféré la non-intervention par peur d’un retour de la guerre et de l’instabilité sociale : cela contraste fortement avec la mobilisation internationale antifasciste de soutien à la République espagnole.

L’absence de l’Espagne des deux conflits mondiaux l’a un peu marginalisée dans notre vision européenne et la Guerre d’Espagne n’est souvent vue que comme une parenthèse localisée d’un pays jugé arriéré.

Il est donc temps de tout remettre à plat : les recherches des trente dernières années amènent à revoir la genèse du conflit dès 1931, les logiques et pratiques dictatoriales du franquisme ainsi que les expériences de guerre vécues par les acteurs anonymes de ce conflit.

Encore aujourd’hui la mémoire de ce conflit est problématique puisque des éléments de langage franquistes sont repris dans le champ politique et parce que le régime politique espagnol actuel n’assume pas le passé républicain.

Deux Espagne ? Des Espagne

Quand la Seconde République espagnole est proclamée en 1931, on a souvent cru y voir la victoire inéluctable d’une Espagne urbaine issue des Lumières contre une Espagne réactionnaire mue par le fanatisme religieux. Mais la monarchie restaurée en 1875 n’est pas tombée comme un fruit mûr contrairement à ce qu’on croit.

Pour comprendre cette bascule, il fait remonter aux origines. Par peur de l’irruption des masses populaires urbaines et rurales, le roi Alphonse XIII instaure le système politique du « tour de rôle » : deux partis immuables, les partis libéral et conservateur, gagnent les élections par alternance, selon un suffrage censitaire. Mais les élections sont truquées : dans un système nommé « caciquisme », les élites sociales jouent de leur influence pour faire voter pour leurs candidats officiels. Mais le suffrage universel instauré en 1890 associé à la croissance urbaine en lien avec le développement industriel fait que ce système se grippe : les villes élisent des candidats hors système.

En outre, la perte du reste de l’empire colonial comme par exemple les Philippines ou Cuba en 1898 joue un rôle important. Peu sur le plan économique car l’Espagne n’en est plus dépendante, s’étant tournée vers les économies européennes. Par contre cette décolonisation marque un des acteurs politiques majeurs : l’armée. Elle rejette la défaite sur les politiques et voit l’Espagne en voie de « dégénération » parce qu’elle est marquée à l’intérieur par des mouvements sociaux ouvriers et des revendications d’autonomie en Catalogne. Les militaires qui reviennent de Cuba sont marqués par la violence qu’ils ont utilisé qui servira dans le maintien de l’ordre dans le pays, autre rôle majeur attribué à l’armée par la monarchie. L’armée est marquée par le « régénérationnisme » : elle se voit comme le dernier recours face au déclin ressenti de l’Espagne : c’est pourquoi elle utilise la violence face aux revendications politiques et sociales, y compris en exécutant des civils jugés par des conseils de guerre en temps de paix.

En 1909 l’Espagne réexporte la violence militaire vers l’extérieur avec l’aventure coloniale au Maroc : l’armée y voit un moyen de reconstituer un empire. Mais les recrues sont tirées au sort et les plus riches peuvent payer des familles pauvres pour remplacer leur fils tiré au sort. Or le taux de mortalité est important. C’est pourquoi une révolte éclate en Catalogne à partir de mères de conscrits qui aboutit à une semaine de barricades et de destructions d’églises. La répression militaire s’abat. A la suite de ces événements est créée en 1910 la CNT, la Confédération nationale du travail, qui deviendra la plus forte organisation anarcho-syndicaliste d’Europe.

L’Espagne reste en marge du premier conflit mondial même si elle s’assure une certaine prospérité en livrant des fournitures aux belligérants. Mais dès 1917des contestations politiques et sociales apparaissent, surtout en Catalogne : la répression s’abat sur les ouvriers mais aussi sur les dirigeants de la CNT mais aussi de l‘UGT, l’Union générale du travail, liée au PSOE, le Parti ouvrier socialiste espagnol. De 1919 à 1923 des mouvements sociaux éclatent de nouveau en ville avec la crise issue de la fin des fournitures militaires mais aussi dans les campagnes andalouses avec leurs revendications des paysans sans terre. Autant l’armée que des milices d’extrême-droite participent à la répression. L’armée est marquée par l’aventure coloniale marocaine de 1909 à 1927 : elle pratique une violence extrême contre les civils à l’instar de la Légion espagnole au sein de laquelle exerce l’officier Francisco Franco. Elle racialise les rapports sociaux en assimilant les ouvriers et paysans « rouges » aux « sauvages » combattus dans l’empire colonial.

En 1923, face à la contestation sociale, le roi nomme Miguel Primo de Rivera à la tête d’une dictature militaire. Il crée un parti de masse, l’Union patriotique, qui connaît un succès initial en s’appuyant sur les réseaux de l’Action catholique. Malgré son échec, cette expérience dictatoriale formera des cadres politiques marqués par la fascisation en lien avec l’armée et l’Eglise catholique. Il s’agit aussi d’une période d’exclusion nationaliste qui rejette violemment tout ce qui refuse la militarisation et le catholicisme traditionnaliste.

Mais cette dictature ne tient pas car elle est en contradiction avec l’Espagne des villes et la diversité sociale du pays. L’Espagne s’ouvre à l’international à travers l’exposition universelle de Barcelone en 1929, les échanges scientifiques et culturels mais aussi à travers l’émigration massive vers la France ou l’Amérique latine qui se politise. Abandonnée par les élites politiques et économiques, la dictature de Primo de Rivera tombe en 1930, entrainant le discrédit de la monarchie qui l’a soutenue.

L’échec de la monarchie tient à plusieurs points : une base sociale restreinte qui marginalise les ouvriers et les classes moyennes urbaines, l’échec à imposer un Etat fort, les défaites coloniales et la corruption du caciquisme. Tout cela pousse vers un républicanisme.

En août 1930, les forces républicaines de Droite comme de Gauche mais aussi les socialistes et les syndicats trouvent un compromis sur un projet républicain ; le pacte de Saint-Sébastien. En décembre 1930, un coup d’Etat républicain échoue et est réprimé. En avril 1931, des élections municipales sont convoquées pour stabiliser le pays, ce qui conduit à une écrasante victoire républicaine. Le roi, lâché par l’armée, s’exile. La République est proclamée. Un gouvernement de compromis est mis en place entre républicains et socialistes qui laïcise la société et s’inscrit dans la paix professée par la SDN.

1931 : une république à construire

L’Etat monarchique n’avait pas de réalité constitutionnelle : il reposait en effet en grande partie sur le pouvoir local décentralisé des caciques sur lesquels il s’appuyait comme relais local.

Dès 1931, le gouvernement provisoire de la République s’efforce de créer un Etat de droit et une République sociale et cela est fait avec la réaction d’une Constitution. Il s’agit de créer un espace politique national qui dépasse les féodalités locales et soit à même de résoudre les antagonismes sociaux. Dès les élections à l’Assemblée constituante au printemps 1931, les partis républicains et socialistes se lancent dans une compétition pour nationaliser les enjeux politiques.

La Constitution assure des droits et libertés égaux entre tous les citoyens sans discrimination. Selon ce principe, la République assure des droits aux femmes, y compris le droit de vote, aux mineurs et aux salariés. Elle s’attache également à ce que la religion devienne une affaire privée, assurant la liberté confessionnelle.

Elle s’oppose donc à l’Eglise catholique qui ne reconnaît que la « loi de Dieu » : les heurts et incidents qui jalonnent la laïcisation de l’espace public permet à l’Eglise de mener une vaste mobilisation politique, sous couvert de « persécution ».

Mais l’émancipation des masses populaires ne pouvait pas être que politique : elles attendaient également une émancipation sociale et culturelle. En effet hors des grands centres urbains et industriels existait une Espagne rurale et pauvre qui souffrait de la misère et de l’analphabétisme. C’est pourquoi la République crée très vite des milliers d’écoles et de bibliothèques.

S’opposent alors en Espagne deux peuples distincts : le peuple républicain émancipé de toutes classes sociales et le peuple catholique uni par l’Eglise au sein duquel toute contestation politique et sociale est jugée sacrilège.

Un enjeu central : l’ordre social 1931-1933

Pendant ces deux premières années, le nouveau régime républicain essaie de se consolider en prenant une voie réformiste. Il tente en effet d’apparaître comme un régime d’ordre social pour se démarquer des Droites qui voient cette période comme une période d’agitation révolutionnaire. Pour elle, les antagonismes sociaux doivent être résolus par la loi uniquement. Par ces lois, elle tente d’améliorer la vie des paysans pauvres qui subissent chômage et bas salaires.

A contrario la nouvelle République subit diverses oppositions conservatrices. Elle subit l’hostilité des monarchistes, de l’Eglise catholique et de l’armée qui tentent quelques coups d’Etat. Au niveau local, les grands propriétaires terriens font obstacle aux lois sociales et peuvent s’appuyer sur la très répressive « Garde civile » qui se voit comme la garante de l’ordre social en utilisant de manière récurrente une répression aveugle contre les revendications populaires.

En publiant des lois de défense de la République, le nouveau régime se coupe progressivement des classes sociales populaires qui la voient comme la garante d’un ordre social injuste.

L’obsession révolutionnaire et la radicalisation des Droites 1933-1935

Après l’échec du coup d’Etat militaire de José Sanjurjo en 1932, les Droites relèvent la tête en s’organisant contre la République. Elle prend différentes formes : les monarchistes qui comptent sur l’armée pour trancher entre les deux branches des Bourbon, les très catholiques CEDA (Confédération espagnole des droits autonomes) de José maria Gil Robles et des JAP (Jeunesses d’action catholique) qui veulent réviser la Constitution tout en restant légalistes ou les mouvements plus fascisants comme la Phalange espagnole de José Antonio Primo de Rivera, fils du dictateur.

Face à la répression sociale, la coalition républicano-socialiste cède et de nouvelles élections législatives sont convoquées fin 1933. La presse acquise à la contre-révolution agite le spectre de l’agitation sociale La répression s’abat sur la CNT et l’UGT qui voient fondre leurs effectifs. Dans ce contexte trouble, la Droite se présente unie des radicaux républicains aux monarchistes aux élections et les remportent avec une prédominance de la CEDA. Elle bénéficie des divisions de la Gauche entre grève insurrectionnelle de la CNT et tergiversations du PSOE.

Marqué par l’écrasement de la Gauche en Autriche par Dolfuss, Robles s’appuie sur la violence de milices comme la Phalange ou les JAP pour réprimer la Gauche et sur de grands meetings aux inspirations fascistes pour marquer sa force.

Face à la menace fasciste, la Gauche commence à s’organiser. Entre manifestations antifascistes, grèves sociales socialistes ou grèves insurrectionnelles anarchistes, des rapprochements entre syndicats et partis politiques de Gauche s’opèrent à la base. En octobre 1934, une insurrection révolutionnaire ouvrière dans les Asturies est réprimée par la Légion espagnole sous les ordres de Franco. Le défaitisme touche la Gauche, ce qui permet à la droite gouvernementale de bloquer les lois sociales et de revenir sur l’autonomie catalane. Elle reste cependant divisée entre républicains soucieux de l’ordre social mais légalistes et les monarchistes qui veulent profiter de la victoire des Asturies pour éradiquer la Gauche.

La fascistation à l’espagnole et le Front populaire

Comme ailleurs en Europe, l’Espagne connaît un processus de fascisation : il repose sur l’intégration de différents mouvements réactionnaires ou d’extrême-Droite par un parti capable de passer d’une expression minoritaire à un amalgame majoritaire à Droite conçu comme une contre-révolution violente et qui transforme une mobilisation politique en une mobilisation de guerre.

La décomposition de la Droite au pouvoir en 1933 à qui est reproché de ne pas aller au bout du projet anti-républicain va amener à une recomposition politique. La Communion traditionnaliste, le parti carliste, devient un parti moderne de masse et militarisé. Rénovation espagnole, parti alphonsin, devient également un parti de masse avec une organisation de jeunesse violente. Mais c’est la Phalange qui va devenir le mouvement unitaire avec comme programme, l’unité nationale, de la tradition, la construction d’un Etat corporatiste et la violence comme moyen de réalisation politique. Cet ensemble mû par la défense de la patrie, de la famille et de la religion qui voulait changer la Constitution républicaine va basculer dans la contre-révolution. Ce processus, le « Movimiento », de fascisation espagnole s’appuie sur l’armée et l’Eglise mais avec un parti fasciste qui veut la construction d’un Etat totalitaire par la guerre.

Face à cette fascisation se crée dès fin 1935 le Front populaire qui regroupe les partis républicains de Gauche. Le but de cette alliance est un retour à la normalité républicaine de d’Etat de droit. Face aux partis de Droite divisés dorénavant entre républicains et monarchistes, la Gauche remporte les élections législatives en février 1936. Cette coalition regroupe le PSOE, le PCE, le POUM mais aussi les syndicats CNT et UGT ainsi que les partis régionalistes galicien et catalan.

Cette victoire est soutenue par une reprise des mouvements sociaux urbains et ruraux face à la précarité et au chômage. Face à ces demandes pressantes, le gouvernement de Front populaire accélère la réforme agraire en installant 90 000 paysans sans terre sur des terres laissées à l’abandon dans les latifundia. Mais malgré l’enthousiasme populaire, aucune révolution n’est en marche.

La préparation du coup d’État

La répression qui suit l’échec du coup d’Etat du général Sanjurjo en 1932 amène la création d’une organisation militaire clandestine dès 1933, dirigée par les généraux Franco et Goded, l’UME (l’Union militaire espagnole) dont le but est de lutter contre « les excès de la République et les désordres sociaux ». Elle peut s’appuyer sur la presse de Droite qui exagère quotidiennement les troubles sociaux réels ou imaginaires. Progressivement ces chefs militaires réussissent à agréger autour d’eux l’ensemble des courants conservateurs : la Droite conservatrice, les deux branches monarchistes et la Phalange. Ils obtiennent une aide financière et logistique de la part de l’Italie fasciste surtout et un peu de l’Allemagne nazie.

En 1936, la conspiration militaire prend forme, dirigée par le général Mola. Elle rallie des chefs militaires dans un grand nombre de régions. Elle doit débuter par le soulèvement des troupes espagnoles au Maroc, puis progressivement s’étendre à toute la péninsule ibérique. Franco, hésitant, ne se ralliera qu’au dernier moment.

Mola, le « Directeur », précise ses objectifs : il ne s’agit pas seulement d’un putsch visant à renverser un régime mais de purger les sociétés des « rouges » en conformité des objectifs politiques de la partie civile de la conspiration. L’assassinat du monarchiste Sotelo sera le prétexte du soulèvement.

On peut s’interroger sur le manque de réaction du gouvernement républicain de Gauche, autant du chef du gouvernement Quiroga que du Président de la République Azana. Alertés par des rumeurs de coup d’Etat, ils se contenteront de muter des généraux sans entraver leurs actions.

Un coup d’État qui devient une guerre civile – juillet-novembre 1936

Face au soulèvement militaire, la résistance s’organise : les partis politiques et les syndicats créent des milices, les forces de l’ordre restent fidèles à la République. Le coup d’Etat est un échec dans une grande partie de l’Espagne et son enlisement le transforme en guerre civile.

Du 17 au 20 juillet 1936 la République perd le contrôle du Maroc, de Séville et d’une grande partie de l’Espagne, de la Galice à la Navarre. La Junte de défense nationale renverse l’ordre constitutionnel : elle dissout les institutions républicaines, impose une dictature militaire tout en épurant les forces de Gauche.

Dans certaines zones comme à Madrid et Barcelone, ce sont les efforts conjugués du peuple en armes et des forces de l’ordre légales qui mettent en échec le soulèvement. La nomination comme chef de gouvernement de Giral, de la Gauche républicaine, ouvre la voie de la résistance populaire : partis et syndicats de Gauche appellent à la grève générale et constituent des milices que l’on arme. L’appui des forces de l’ordre et des militaires fidèles à la République est indispensable par leur discipline et leur professionnalisme dans des combats en milieu urbain. La République résiste mais elle perd le contrôle au profit de milices, ce qui crée un espoir révolutionnaire.

Les putschistes contrôlent l’Espagne rurale et agricole tandis que la République conserve l’Espagne industrielle et tournée vers le monde. Les forces militaires paraissent à l’équilibre mais les insurgés disposent de la plupart des cadres de l’armée et des troupes marocaines habituées au combat, elle peut aussi s’appuyer sur les milices phalangistes ou monarchistes. Les milices de Gauche s’autogèrent, c’est pourquoi le gouvernement essaie de les encadrer dans des bataillons de volontaires qu’ils soldent et ravitaillent. Les femmes sont progressivement retirées du front. Par manque de volontaires, les deux camps devront faire appel à la conscription en recrutant trois millions de soldats en tout. Le gouvernement va faire en sorte de réorganiser son armée pour la rendre plus efficace : il réorganise l’état-major autour de généraux fidèles, militarise les milices et crée un nouvelle Armée populaire.

Face au blocus du détroit de Gibraltar par la République, Franco crée un pont aérien avec des avions italiens et allemands qui lui permet de transférer 25000 troupes coloniales du Maroc. Cela lui permettra de conquérir Tolède et il s’impose comme chef de l’insurrection en obtenant les titres de généralissime de l’armée et de chef de l’Etat espagnol le 28 septembre 1936. Mais face à la résistance acharnée des milices, des brigades internationales envoyées par l’Internationale communiste ainsi qu’aux avions et chars soviétiques, son offensive de novembre 1936 sur Madrid sera un échec.

Les insurgés contre la République

La redécouverte de fosses communes dues à la répression des franquistes et qui s’étalent jusqu’à la fin des années 1940 fait apparaître l’ampleur des massacres commis : 150 000 morts. Or pendant longtemps la propagande franquiste a mis à équidistance les violences des deux camps pour se dédouaner. L’extermination de l’ennemi par les troupes coloniales est extrême et spécifique. L’objectif initial est l’écrasement rapide de la République par l’extermination de ses représentants et de ses soutiens.

Les exactions sont autant le fait des Phalangistes que de l’armée : celle-ci proclame l’état de guerre et supprime l’institution judiciaire, ainsi elle décide seule du sort de ses « ennemis ». Les premières victimes sont les militaires restés fidèles à la République et le personnel politique de ce régime politique. Puis des listes sont diffusées par cercles concentriques avec la complicité d’une partie de la population : les raisons en sont la peur des mouvements sociaux, l’adhésion à la défense des valeurs traditionnelles, l’intérêt personnel ou les règlements de compte.

Lorsque les insurgés se rendent compte de l’échec du soulèvement, c’est à ce moment que le coup d’Etat se transforme en guerre d’extermination systématique. C’est en Andalousie que les massacres sont les plus importants sous les ordres du général Queipo de Lllano avec presque 50 000 morts. Ils sont pratiqués par les troupes coloniales soutenues par les phalangistes : le but est d’occuper le territoire, de se débarrasser des opposants et propager la terreur. Cela s’explique également par l’absence de soutien populaire au soulèvement dans une région peuplée de paysans et journaliers favorables à la Gauche. Certains historiens parlent de génocide alors que d’autres utilise le terme de « politicide » pour marquer l’élimination d’une communauté politique. On peut déceler deux phases successives : une période « chaude » de l’été 1936 où les exécutions massives extra-judiciaires sont commises par des miliciens phalangistes ou carlistes sur ordre militaire soit en assassinant les opposants près de chez eux, soit en vidant les prisons, puis une période « froide » de procès militaires avec un million de procès de janvier 1937 jusqu’en 1940.

Ce combat à mort est celui de « l’Espagne éternelle et catholique » contre « l’anti-Espagne » : hommes de Gauche mais aussi athées, juifs, libéraux, francs-maçons, instituteurs…On assassine, on épure, on convertit de force. L’Eglise appuie ces exactions en les légitimant par une « croisade » contre « le marxisme athée ». Un psychiatre franciste parlera d’infériorité quasiment « raciale » des républicains, ce qui légitimera l’enlèvement d’enfants qu’ils ne pourraient éduquer. Les femmes républicaines subissent un traitement spécifique car elles ne cadrent pas avec la perception d’infériorité de genre de leur sexe : elles subiront viols, exécutions mais tontes publiques dans le but de resserrer la communauté dans une posture viriliste. A partir de janvier 1937, des millions de fiches sont produites par les autorités militaires dans le but de trier ses opposants : ceux jugés « irrécupérables » sont exécutés lors de procès expéditifs et ceux qui sont jugés « récupérables » sont « convertis » dans un vaste système de prisons et de travail forcé.

L’effacement de l’État et la révolution

La nature de la guerre contre le fascisme était différente selon que l’on soit un cadre d’un parti républicain et que la voyait comme une guerre pour la démocratie ou selon que l’on soit militant politique ou syndical et que l’on la voyait comme une guerre sociale contre les possédants.

On assiste à un effacement de l’Etat : non seulement les autorités ne disposent plus de forces armées mais les organisations ouvrières se constituent en comités pourvus d’armes et d’une nouvelle légitimité fondée sur la défense de la démocratie et du peuple.

Les exécutions massives du côté républicain sont moins centralisées et dues à des situations locales, surtout pendant l’été 1936, le long des lignes front : en marge des institutions policières et judiciaires discréditées par leur soutien à l’ordre social, les miliciens exécutent des militaires et miliciens franquistes, militants des Droites ou grands propriétaires terriens. L’Eglise catholique est vue comme la garante locale d’un ordre social injuste, c’est pourquoi de nombreux prêtres sont assassinés, des églises et des objets sacrés détruits. Ce sont des milices para-judicaires qui commettent ces assassinats.

Des débats existent entre d’une part le PSOE et le PCE qui ne voit pas cette guerre comme une guerre révolutionnaire et doit se limiter au front et d’autre part la CNT et le POUM qui ne séparent pas le front et l’arrière qui doit rester militarisé contre la cinquième colonne franquiste. Mais au cœur de l’été l’Etat se reconstitue les vagues d’assassinat refluent.

Avec la fin de l’ordre social traditionnel et de ses garants institutionnels, Eglise, armée, Garde civile, s’organise une société plus horizontale et solidaire : dans les campagnes on émet des monnaies locales, on récolte pour soi les terres des grands propriétaires. Dans les villes, on dépossède les possédants : on réquisitionne des logements, on collectivise des services, on occupe des usines en organisant la production, on crée des cantines populaires sous le contrôle de la CNT en Catalogne.

Le camp loyaliste est divisé : au sommet un pouvoir républicain réduit à peu de choses, à la base un pouvoir révolutionnaire multiforme divisé en comités et au milieu, une volonté d’unité des organisations antifascistes voulue par les partis et les syndicats. En septembre 1936, un gouvernement est rétabli en Catalogne qui regroupe tous les toutes les organisations antifascistes : le but est de reconstituer un Etat capable de remporter la guerre.

Une affaire aux nombreux ressorts géopolitiques

La France choisit la « voie de la non-intervention » puisque le Président du Conseil, Léon Blum, craint autant une guerre mondiale qu’une propagation révolutionnaire en France. De même le Royaume-Uni la pratique autant par anticommunisme que par intérêt géostratégique et minier. A fortiori La Société des Nations a montré son impuissance contre la pacification des conflits face aux agressions japonaise en Mandchourie et italienne en Ethiopie.

L’Italie fasciste et l’Allemagne nazie soutiennent le coup d’Etat franquiste : elles le font par anticommunisme mais aussi pour entraver les intérêts franco-britanniques ainsi que pour favoriser l’émergence d’une Europe fasciste.

Les nationalistes espagnols sont également aidés par le corps diplomatique espagnol installé sous la monarchie et hostile à la République qui distille la propagande nationaliste.

Isolée diplomatiquement, la République espagnole ne peut compter sur le Mexique peu efficace et sur l’Union soviétique. Le soutien n’est d’abord que politique et humanitaire, puis, sous la pression du Komintern, Staline passe à une aide militaire. Son but est de poursuivre le soutien aux fronts populaires dans une optique de défense internationale contre le fascisme en se rapprochant des Franco-britanniques.

Les deux camps essaient de gagner l’opinion internationale par des campagnes de propagande qui mettent en exergue les violences de chacun. Même si dans un premier temps les franquistes prennent le dessus en présentant les massacres liés « au péril rouge », la réalité des massacres fascistes comme à Guernica retourne l’opinion.

Progressivement les nationalistes sont reconnus comme légitimes par une vingtaine d’Etats alors que la République se retrouve isolée, recevant une aide intermittente et insuffisante de l’URSS à travers la frontière pyrénéenne laissée entrouverte par la France.

L’aide militaire des deux camps

Dès le début du conflit, les nationalistes reçoivent une aide militaire italo-allemande multiforme : avions, tanks, artillerie, troupes, instructeurs…Face à cette escalade les Franco-britanniques se murent dans la non-intervention.

La République ne peut compter que sur des engagements militants. Tout d’abord des exilés espagnols ou réfugiés italiens qui combattent avec la CNT ou le POUM. Puis viennent les Brigades internationales poussées par le Komintern. Fin 1936, une dizaine de milliers de volontaires arrive, principalement de France et de Belgique : une majorité est syndiquée, beaucoup sont communistes ou socialistes. L’aide soviétique, « l’opération X » envoie des fusils, blindés et instructeurs qui renforce le prestige communiste.

A l’opposé à l’automne 1936 l’Italie et l’Allemagne s’engagent de manière plus massive pour assurer une victoire rapide à Franco l’aide est navale et aérienne (la légion Condor) mais comprend des dizaines de milliers de soldats, surtout italiens.

La République ne prendra jamais le dessus militairement : confrontée à un embargo international, l’aide soviétique sera toujours insuffisante par défaut logistique mais aussi par désintérêt de Staline au profit des communistes chinois, celui-ci encourage une production locale ou de trouver d’autres fournisseurs.

Plus on avance dans le conflit, plus le déséquilibre est prononcé d’un point de vue militaire au profit des insurgés : pour ce que concerne les troupes, les volontaires étrangers ne dépasseront jamais 20 000 combattants simultanés contre 190 000 pour les franquistes, principalement, allemands, italiens, portugais et troupes coloniales marocaines.

Pour financer l’armement, la République dispose de l’essentiel des réserves d’or placées par les sécuriser dans des banques européennes et en URSS. Mais pour contourner l’embargo, elle doit obtenir des armes de manière détournée, faisant flamber les prix pour du matériel souvent médiocre.

Le financement franquiste se fait par endettement envers ses fournisseurs : l’Italie le fait par idéologie mais l’Allemagne espère un accès privilégié aux énormes réserves métallifères de l’Espagne.

Au final cette guerre a permis de donner de l’expérience aux soldats du IIIème Reich mais a épuisé militairement et économiquement l’Italie fasciste.

La solidarité à toute épreuve : les mobilisations européennes

La Guerre d’Espagne est un événement médiatique international : il est le premier conflit massivement photographié et filmé par la presse. Ses acteurs font souvent partie intégrante du combat antifasciste tel Franck Capra. De même la Junte de défense nationale crée un Office de la presse et propagande dans le but de convaincre la presse internationale d’un danger communiste. Elle utilise la « propagande des atrocités » mettant en scène une véritable « Terreur rouge » en insistant sur l’assassinat de prêtres et la destruction d’églises. Les arguments des putschistes sont repris par la presse conservatrice et catholique, voire fasciste, qui reprend les sources nationalistes sans les vérifier, faisant fi des manipulations.

La propagande extérieure républicaine est prise en main par l’Allemand Willi Münzenberg, fondateur du Secours rouge et chef de la propagande de l’Internationale communiste : il met sur pied l’Agence Espagne, agence de presse gouvernementale espagnole à destination de la France, du Royaume-Uni et du monde hispano-américain.

De nombreux intellectuels s’engagent comme en France le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes qui apporte un propagande pro-républicaine à l’internationale, certains vont plus loin à l’image de Malraux qui prend les armes.

Enfin lors de l’Exposition universelle de Paris en novembre 1937, le gouvernement espagnol dans son pavillon présente l’œuvre de Picasso « Guernica » pour alerter sur le bombardement du village basque par le camp franquiste.

Après les défaites de Berlin et de Vienne, le mouvement ouvrier international voit l’Espagne comme un champ de bataille décisif de la démocratie contre le fascisme au niveau international. Si un nombre important d’hommes s’engage dans les combats, des femmes s’engagent dans la solidarité et l’aide humanitaire.

Un Comité international de coordination et d’information pour l’aide à l’Espagne républicaine (CICIAER) est créé en août 1936 qui regroupe des organisations françaises comme le PCF ou la CGT mais aussi des organisations étrangères par exemple britanniques ou états-uniennes. Elle sert de relais à la parole républicaine espagnole en organisant des meetings qui servent de levées de fonds mais organise aussi des actions concrètes dans le domaine médical et de l’enfance. L’omniprésence de cette organisation qui monopolise l’aide humanitaire, très liée à Internationale communiste, crée des craintes face à la volonté du PCE de prise en main du camp républicain en réprimant CNT et POUM : c’est pourquoi la CNT crée une structure concurrente, la Solidarité internationale antifasciste (SIA).

La Guerre d’Espagne est un des creusets de l’aide humanitaire avec la Première Guerre mondiale. Des organisations apolitiques interviennent dans les deux camps telle la Croix-Rouge. Elle marque aussi l’engagement des femmes dans les domaines médicaux et d’aide aux réfugiés. Le camp républicain a plus besoin de l’aide humanitaire : fuyant les exactions franquistes, un million de personnes se réfugie dans la seule Catalogne. 25000 enfants seront expatriés lors du conflit.

La construction de la dictature franquiste

Les militaires qui se soulèvent le soir du 17 juillet 1936 ont une idée bien plus claire de ce qu’ils veulent détruire que de ce qu’ils construiront. Leur priorité est l’anéantissement de l’ennemi, tous ceux qu’ils identifient à la République, des libéraux aux révolutionnaires. Cela passe par une dictature militaire soit sous la forme républicaine de type Salazar, soit sous une forme monarchique. Puis après l’échec d’un coup d’Etat rapide, la vision d’Etat totalitaire fascisante prend le dessus.

Le principal objectif est d’éliminer « l’anti-Espagne » : faire disparaître les opposants radicaux, punir et convertir les autres, c’est pourquoi les zones occupées se couvrent de tribunaux militaires et de camps de concentration.

L’Etat franquiste s’appuie sur un parti unique qui englobe les pouvoirs locaux des caciques, les milices phalangistes et monarchistes. Soutenu notamment par l’Allemagne nazie, Franco va prendre le commandement personnel de cette hiérarchie militarisée. Auréolé par ses victoires au Maroc, sa maîtrise des troupes coloniales et sa « libération » de l’Alcazar de Tolède, il prend le titre de « Caudillo », issu de la période médiévale de la Reconquista. La mort ou la disgrâce de ses concurrents fait le reste. Il est également soutenu par l’Eglise catholique.

Franco doit intégrer les civils au nouvel Etat mais il doit réussir à fusionner les monarchistes carlistes partisans de l’alliance du roi et de l’Eglise avec la Phalange acquise au fascisme. Les monarchistes de Rénovation espagnole donneront des cadres à l’Etat Nouveau. L’Église devient un acteur de premier plan tout au long du conflit : une étroite fusion s’opère entre le nationalisme espagnol et le catholicisme, qui puise ses racines dans la construction impériale de la monarchie hispanique au XVIème siècle.

En 1937 Franco fusionne les traditionnalistes et les fascistes dans la « Phalange espagnole traditionnaliste » sous sa direction comme base de l’Etat totalitaire. Le parti est soumis à l’Etat et Franco dirige les deux : cette fusion devient « Le Mouvement » à la fois un encadrement des masses et une bureaucratie tentaculaire. La Phalange aura une section syndicale qui encadrera les travailleurs et une section féminine qui contrôlera la famille.

En 1938 Franco nomme un premier gouvernement composé des fascistes et de traditionnalistes. Il crée une Charte du travail, le « Fuero del Trabajo », base de l’Etat corporatiste : l’Etat dirige la production et le syndicat officiel en est la courroie de transmission.  Cela dit la propriété privée patronale est garantie. Par contre les femmes sont privées de tous leurs droits accordés par la République. Il s’agit donc bien d’une contre-révolution.

Les tribunaux militaires exercent une justice classiste puisqu’ils condamnent non seulement les adversaires politiques mais aussi tous ceux qui ont attenté à la propriété privée. Un service de renseignement et de police est créé afin de dresser des millions de fiches sur les individus jugés hostiles au nouveau pouvoir. 180 camps de concentration sont ouverts dans le but est de trier les individus suspects entre exécutions et conversions à partir de rapports émis par les institutions (Phalange, Eglise, garde civile) jusqu’à la fin des années 1940. Des bataillons de travailleurs forcés sont établis pour ceux qui sont considérés comme « douteux », les autres seront exécutés ou feront de la prison.

Un État républicain renouvelé par la guerre

Il est plus facile de construire un Etat à partir d’une hiérarchie militaire qu’à partir d’organisations politiques et syndicales de masse soutenues par une mobilisation populaire. Le PCE avec sa verticalité militante quasi militaire a plus facilement émergé jusqu’à devenir la principale force en 1937 que la CNT avec sa structure horizontale très décentralisée.

La République reconstruit les instruments étatiques dès septembre 1936 en subordonnant les organisations autonomes qui contrôlent armes et production. Le gouvernement Caballero intègre des anarchistes à la justice et instaure des tribunaux spéciaux pour encadrer les jugements sauvages, reforme des forces de l’ordre avec les Gardes d’assaut qui remplacent les comités locaux comme forces de police. Autant l’Etat que la nouvelle Généralité autonome de Catalogne s’appuient sur des municipalités comme relais des décisions gouvernementales, peuplés de militants antifascistes, en remplacement des comités révolutionnaires locaux.

Le Parti communiste espagnol devient dès 1936 le parti le plus puissant car discipliné et modéré. Son 5ème régiment madrilène de vient le noyau de la nouvelle armée républicaine. Ses effectifs sont triplés pour passer à 250 000 membres auxquels il faut ajouter les très nombreuses Jeunesses socialistes unifiées, issues de la fusion des jeunes communistes et socialistes. Parallèlement le syndicalisme monte en puissance avec un million d’adhérents en 1936 et avec Caballero comme chef du gouvernement issu de l’UGT. Il faut aussi noter la montée en puissance des femmes qui rentrent au gouvernement et participent à l’effort de guerre aussi bien dans les champs que dans les usines.

Une opposition se forme entre les Républicains non-révolutionnaires, comme le Parti socialiste unifié de Catalogne (PSUC), proche du PCE, qui veulent désarmer les milices et comités et imposer l’Etat comme seule force de coercition et les révolutionnaires issus de la CNT et du POUM qui refusent cette caporalisation. Cela débouche en mai 1937 sur une guerre civile à Barcelone entre les deux camps. La direction de la CNT prend fait et cause pour l’Etat mais des milliers de militants de cette centrale sont arrêtés par les autorités républicaines et le POUM est dissous. Caballero s’oppose au PCE et est remplacé à la tête du gouvernement par Negrin.

Mais à partir de 1938, la situation du camp républicain s’envenime : la production baisse, la pénurie alimentaire se développe, les désertions se multiplient. Face à cela, le général Casado commet en coup d’Etat à Madrid en mars 1939, soutenu par la CNT et le PSOE dans l’espoir de négocier une capitulation républicaine moins dure. Le PCE s’écroule.

Lers batailles d’une guerre moderne

Début 1937, l’armée fasciste italienne prend facilement Malaga avec son Corps des troupes volontaires, son artillerie et son aviation en menant une guerre rapide mais son échec à Guadalajara au Nord-est de Madrid, en mars 1937, discrédite sa valeur, face aux chars soviétiques et aux Brigades internationales. De ce même mois à octobre 1937, le réduit industriel basque et asturien est pris par les Franquistes avec le soutien de la légion Condor aérienne allemande.

De 1937 à mars 1939, on entre dans le cadre d’une guerre lente mais totale qui voit l’avancée nationaliste de par sa supériorité matérielle grâce à ses alliées. De décembre 1937 à mars 1938, la contre-offensive de Teruel pour décencercler Madrid se solde par un échec républicain : elle est le symbole d’un passage à une guerre totale avec l’emploi de 200 0000 soldats au total mais les pertes humaines et matérielles républicaines sont très importantes. En mars 1938, Franco lance une offensive victorieuse en Aragon qui coupe l’Espagne républicaine en deux : la Catalogne d’un côté et la côte méditerranéenne de l’autre. Pour la même raison d’infériorité matérielle, la contre-offensive de l’Ebre des Républicains échoue en juillet-août 1938. Le manque de soutien international rend inéluctable la défaite de la république. De décembre 1938 à janvier 1939 la Catalogne tombe facilement, entraînant l’exil de centaines de milliers de Républicains, civils et militaires. Le coup d’Etat de mars 1939 fait tomber Madrid sans combat.

Cette guerre se caractérise aussi par le bombardement des villes et des voies de communication qui permet d’exercer une peur psychologique sur les civils, comme testé dans les guerres coloniales au Maroc et en Ethiopie. Il s’agit aussi de « nettoyer » les villes républicaines pour construire une Espagne nouvelle sur ces cendres, dans un genre « d’urbicide ».

Cette guerre totale se rapproche beaucoup de la Première Guerre mondiale de par les dures conditions de combat et de vie des soldats mais elle en diverge par l’aspect idéologique des engagés, mus par le fascisme et l’antifascisme.

La guerre est finie

La guerre franquiste ne se termine pas en mars 1939. Des centaines de milliers de républicains partent pour un long exil. Les franquistes vont poursuivre la guerre idéologique en couvrant le pays de prisons et de camps de concentration. 150 000 morts républicains sont décomptés jusqu’en 1945, pour beaucoup anonymes dans des fosses communes alors que les morts franquistes finissent glorifiés sur des monuments comme martyrs des « marxistes ». Le nouveau régime encourage la délation afin de créer un mythe de « Terreur  rouge », encore repris par le révisionnisme contemporain qui nie les crimes de l’humanité des nationalistes.

La justice militaire pratique une épuration de masse : à la fin de la guerre, on compte un million de détenus, dont 300 000 dans les prisons, 500 000 en camp de concentration et 137 00 dans des bataillons disciplinaires de travail forcé. Ces prisonniers sont considérés comme des délinquants et non comme des prisonniers politiques. La surpopulation et les mauvais traitements entraînent une surmortalité dramatique. Les conditions des femmes prisonnières sont à signaler puisqu’elles sont vues comme des femmes de mauvaise vie : accompagnées de leurs enfants en bas âge, ceux-ci meurent souvent, sont rééduqués dans des foyers dès trois ans ou sont attribués clandestinement à des familles proches du régime.

Une fois la justice militaire passée, l’Eglise catholique prend le relais dans sa conception de conversion et de rédemption par le travail sous la conduite des jésuites dans le but de faire de ces « déviants » de bons Espagnols, catholiques et travailleurs. Ces conversions, qui cherchent à atteindre les consciences, se font en échange de meilleurs traitements mais il est difficile de tromper les prêtres.  Il s’agit surtout d’exploiter une main d’œuvre servile par le régime, comme par exemple la construction du futur mausolée de Franco.

On assiste également à un gigantesque transfert de propriété individuelle et collective des républicains vers les proches du régime par des condamnations civiles et pénales à l’expropriation.

La société se divise dons entre vainqueurs et vaincus, avec au milieu une zone intermédiaire composée d’individus mus par la peur, la résignation et le désir de s’intégrer à la nouvelle société. L’Etat totalitaire construit une société du contrôle et de la délation au niveau local, surtout destinée à surveiller tous ceux jugés suspects de connivence avec l’ancienne République.

L’après-guerre voit l’instauration d’une autarcie alimentaire et de tickets de rationnement. Autant les dirigeants peuvent stocker la production et importer, autant les classes populaires, surtout urbaines, souffrent de la faim : 200 000 victimes de famine au début des années 1940. On peut également voir ce phénomène comme une revanche sociale des élites contre un peuple mal-pensant. Le marché noir se développe, provoquant une répression, surtout contre les femmes encore une fois des classes populaires.

A la fin du conflit, 450 000 fuyards s’exilent en France : largement sous-estimé par la France, cet exode massif est géré de manière inhumaine. Les hommes en âge de combattre sont internés dans des camps d’internement précaires et beaucoup meurent. Femmes et enfants sont envoyés dans 1500 centres d’hébergement. Seule l’élite républicaine pourra partir en Amérique latine, les autres resteront en France et certains entreront dans la Résistance en France face à l’occupation nazie.

Une guérilla locale antifranquiste réussira à se maintenir, surtout après 1945, mélangeant 6000 à 8000 guérilleros de Gauche, soutenus par 60 000 civils. Le Groupement guérillero du Levant et de l’Aragon sera le plus puissant. Mais la répression exercée par la Garde civile et l’armée y mettra fin en 1952.

Franco apparaît comme un champion de l’anticommunisme lors de la Guerre froide et les Etats-Unis signent avec lui des accords militaires. Cette fin de l’isolement du franquisme au niveau international marque véritablement la fin de la guerre.

Conclusion :

La Guerre d’Espagne n’est pas seulement une guerre civile inéluctable entre deux Espagne irréconciliables. Dans sa temporalité, elle commence dès le début de la République en 1931 avec la répression des classes populaires et la contre-révolution dès 1932. Elle ne se termine qu’en1952 avec la fin des maquis et même qu’avec la mort de Franco en 1975. Dans sa dimension spatiale, elle est internationalisée et s’inscrit dans le processus de fascisation de l’Europe entre les deux conflits mondiaux.

La transition démocratique après la mort du dictateur s’est effectuée sur un consensus d’effacement de la mémoire. Elle reprend son discours en mettant sur le même plan les deux belligérants dans les horreurs communes. Elle permet de reléguer la République au profit de la monarchie des Bourbon.

 

Pour ma part, j’ai trouvé ce livre intéressant puisqu’il permet de se représenter ce conflit de manière très détaillée. Il permet également d’avoir une vision plus précise de la seconde République, de la genèse et de la fascisation du franquisme et des enjeux de la mémoire. Il permet enfin surtout de briser le regard positif que porte encore une partie de l’Espagne contemporaine sur le franquisme tout en réhabilitant les enjeux et les réalisations républicains.