« Les mots du nouveau monde » n’est pas un dictionnaire, mais une précieuse boîte à outils pour appréhender les dynamiques internationales contemporaines.
Les auteurs proposent une sélection de termes qui renouvellent l’analyse des relations internationales, et en révèlent la généalogie, la pluralité sémantique et les limites (souvent issues d’une appropriation politique).

Ils naviguent aisément entre les deux écueils identifiés en introduction : multiplier les néologismes séduisants mais plus médiatiques qu’éclairants, et s’en tenir à un vocabulaire classique qui a perdu de sa pertinence avec la décolonisation, la dépolarisation et la mondialisation.
On retrouve dans l’ouvrage des notions apparentées aux thématiques de spécialité des trois auteurs : les métamorphoses de la puissance pour Bertrand Badie, l’économie politique pour Stéphane Paquin et les récits civilisationnels pour Delphine Allès. On peut toutefois distinguer trois grandes thématiques.

De nombreux termes actent l’obsolescence d’un cadre conceptuel traditionnel centré sur le rôle central des États, et décrivent l’émergence de nouvelles formes de puissance, de guerre et de coopération.
Le monde actuel est ainsi traversé par la déterritorialisation : les frontières sont rendues poreuses par la mondialisation, les nouvelles techniques de communication ou les enjeux globaux (climatiques ou sanitaires). Naissent alors de nouvelles formes d’action publique menées par des acteurs qui concurrencent la souveraineté de l’État et contournent les principes de souveraineté territoriale (par des entreprises, des mafias, des mouvements religieux).
La privatisation, elle, désigne le transfert de compétences régaliennes vers des acteurs hybrides ou privés, comme des ONG, des multinationales ou les sociétés militaires et de sécurité privées (SMSP) qui remettent en cause le monopole de la violence légitime censé revenir à l’État. Un modèle plus flexible et économique que l’entretien de troupes permanentes, qui préserve l’image de l’État en cas d’échec mais échappe au droit international.
Très utiles aux enseignants d’HGGSP, l’entrée sur les nouveaux conflits internationaux décrit le renouvellement du modèle guerrier traditionnel issu des thèses de Hobbes ou Clausewitz.

Après les rivalités de puissance entre États-nations, aboutissant à la désignation d’un vainqueur et à l’instauration d’un programme politique, les conflits post-1945 sont majoritairement hybrides et intra-étatiques. Ils diffèrent par leurs acteurs (multiples et non-étatiques), leurs moyens (dissuasion ou drones, mais aussi techniques non militaires) et leurs objectifs (davantage idéologiques et identitaires que politiques). La plupart sont issus de faiblesses internes plus que de puissance, et voient leur prolongation plus intéressante que la paix.
On apprend également que la connivence désigne la propension à contourner les alliances institutionnelles et pérennes pour nouer des accords informels et ponctuels. Ces derniers permettent d’adopter des postures plus fluides que celles de la diplomatie officielle, mais aussi moins traçables et moins prévisibles.

Plusieurs entrées soulignent la nécessité de s’émanciper d’un cadre de lecture exclusivement occidental et de prendre en compte le champ des récits et des civilisations.

Le décentrement consiste à analyser les relations internationales au prisme de cadres interprétatifs pluriels, en remettant en cause l’universalité et la neutralité de paradigmes occidentaux par une diversification des sources, la prise en compte d’acteurs non étatiques et du poids du contexte dans la théorisation des relations internationales.

De même, le localisme désigne la reconfiguration des normes ou pratiques internationales par des acteurs locaux, qui participent à leur diffusion et les adaptent à leurs singularités.

Mais ces processus ne se font pas sans tensions. Ainsi, la bataille des normes prend la forme d’une contestation par le Sud global d’un ordre normatif international jugé occidentalo-centré, et de l’universalité des valeurs européennes et américaines. Pékin cherche alors à imposer une vision des droits de l’homme centrée sur la souveraineté des États (y compris en matière de droits humains) et le droit au développement économique et à la sécurité (parfois au détriment de l’environnement).

L’ouvrage invite enfin à intégrer de nouveaux enjeux à la discipline.
Par exemple, la notion d’anthropocène invite à repenser les relations internationales : la planète n’est plus une toile de fond mais une composante des relations internationales, les liens transnationaux ont remplacé les rapports de force entre États, et la gouvernance et les institutions doivent intégrer les vulnérabilités et interdépendances.
Les entrées sur le genre et diplomatie numérique sont également éclairantes.

Un des atouts majeurs de l’ouvrage est d’apporter un regard critique sur les notions traitées.
Si la civilisation est une clé de lecture des relations internationales, c’est aussi un programme politique pouvant mener à des essentialisations et hiérarchisations abusives.
Le civilisationnisme permet également de maquiller de patriotisme des pratiques militaires et impérialistes : en se présentant comme des « États-civilisation », la Turquie, la Russie ou la Chine légitiment par l’Histoire des tentatives de restaurer leur ancien Empire.
Si le monde est maintenant apolaire (organisé par un ensemble d’acteurs entretenant des relations plus réticulaires que hiérarchiques), cette configuration n’efface ni la prééminence économique et militaire des États-Unis et de la Chine, ni les mécanismes de concentration du pouvoir.
De même, la notion de localisation peut être instrumentalisée par les institutions qui intègrent les acteurs locaux au risque d’occulter les rapports de force et de renforcer les tensions en réifiant les identités communautaires.
Le décentrement peut aussi mener au relativisme et au rejet des critiques au nom du respect des particularismes.

Le livre apporte aussi d’utiles distinctions. Il différencie par exemple régionalisme et régionalisation (à l’entrée sur l’intégration). Évoquant les civilisations, il distingue une approche normative hiérarchisante (fondée sur les standards occidentaux), l’approche processuelle de Norbert Elias (l’acquisition progressive de comportements concomitante à la formation de l’État moderne) et l’approche descriptive de Fernand Braudel (antidote aux essentialisations, insistant sur la plasticité de civilisations définies comme des espaces géo-historiques constitués sur le temps long et en interactions permanentes).

Finalement, l’intérêt de l’ouvrage est double : redonner une profondeur historique et conceptuelle à des notions très médiatiques (mondialisation, désinformation ou Sud global) et faire connaître des termes moins courants qui éclairent les dynamiques mondiales dans leur complexité (apolarité, fluidité, connivence, post-hégémonie).
Sans prétendre à l’exhaustivité, les entrées sont claires et concises, proposant un état de l’art condensé, une mise en perspective historique puis un regard critique. Les renvois vers des termes connexes montrent la cohérence de ce nouveau vocabulaire, et la bibliographie sélective permet d’approfondir utilement la réflexion.
Une lecture éclairante, qui étoffera l’analyse des lycéens et étudiants et renouvèlera utilement les propos de leurs enseignants, notamment en HGGSP.