L’ouvrage qui nous est présenté par Mathieu Gigot et Arnaud de Lajartre, tous les deux maîtres de conférences, le premier en droit public à l’université d’Angers et le second en géographie à l’université de Paris Cité, réunit les actes de la 6ème édition des journées « Droit et gouvernance du patrimoine architectural et paysager » qui s’est tenue à Angers les 29 et 30 mai 2024. La problématique de cet ouvrage porte sur les rapports possibles entre deux politiques publiques au cœur des enjeux territoriaux « de la plus petite commune français à la plus importante métropole » : la protection des patrimoines culturels d’une part et la nouvelle boussole nationale des politiques d’urbanisme depuis 2021, le ZAN (Zéro Artificialisation Nette). Derrière ce sigle, né de la loi du 22 août 2021 dite « Climat et résilience », se cache une politique nationale de densification, de renouvellement urbain et de sobriété foncière. Les impacts du ZAN sur les patrimoines culturels et naturels ne doivent pas être sous-estimés.
Dans leur introduction, les deux auteurs montrent comment les collectivités en charge de la panification urbaine doivent pouvoir identifier dans leur tissu patrimonial deux niveaux d’intervention : d’une part la protection intégrale des patrimoines locaux les plus riches par leur authenticité et leur intégrité, interdisant toute autre intervention que leur entretien ou leur restauration ; et d’autre part l’aménagement possible de certains patrimoines autorisant des extensions ou des surélévations et privilégiant des processus BIMBY (Build In My Back Yard). L’ouvrage réunit une vingtaine de communications qui représentent autant d’exemples répartis en cinq axes qui se sont probablement dégagés de l’ensemble du colloque : les horizons patrimoniaux dans les petites villes en décroissance, le sacrifice des patrimoines naturel et culturel, vers une patrimonialisation des jardins de l’habitat en Île-de-France, la dépatrimonialisation des sites ferrifères, les protections patrimoniales comme réponse aux enjeux actuels. Pour notre part, nous retiendrons trois grands domaines de réflexions dans cet ouvrage riche et pertinent : l’effacement du patrimoine face à la densification et, a contrario, son affirmation par un processus de patrimonialisation, puis le développement d’une nouvelle forme d’urbanisme qualifié de « patrimonial ».
L’effacement du patrimoine face à la densification
L’objectif opérationnel ZAN peut accroître de manière significative la pression foncière. Les protections patrimoniales face à la densification. Le besoin de logements dans les espaces en développement conduit à des opérations de densification qui prennent la forme d’extensions, de restructurations ou de démolitions-reconstructions qui se multiplient. De manière presque logique, semble nous dire Audrey Brantonne (ENSAPE), le lien entre accroissement de la pression foncière et dépatrimonialisation s’établit. À Mirecourt (Vosges), par exemple, en 2004, le collège qui occupe un bâtiment Art déco sur la place du Général de Gaulle est déplacé hors du centre-ville et, en 2012, le bâtiment est démoli pour agrandir la place. En 1980, le théâtre du XVIIe qui jouxtait le bâtiment est déjà partiellement détruit pour agrandir le parking du collège !
Ainsi les opérations de remodelage des tissus anciens par la démolition sont présentées comme une solution dans les centres anciens sclérosés. Pour limiter l’impact de l’urbanisation sur le territoire et l’environnement, la densification des espaces d’habitation, d’infrastructures, est prioritairement réalisée par le renouvellement et la transformation des espaces bâtis existants, la requalification de friches, une redistribution plus optimale des zones à bâtir non construites, la démolition de l’existant et sa reconstruction étant plus exceptionnelles.
Un processus de patrimonialisation en cinq étapes
Pour répondre à l’augmentation de la demande de logements d’une part (croissance démographique, desserrement des ménages, vieillissement de la population) et aux objectifs de la loi Solidarité et Renouvellement Urbain (SRU), les communes définissent des stratégies locales de densification traduites dans le PLU. Ces stratégies peuvent reposer sur plusieurs types de densification : « douce » de type BIMBY (Build in my back-yard) ; « forte » dans le cadre de projets de plus grande ampleur ; « flexible », lorsque ces projets sont principalement pilotés par des acteurs économiques. Dans le périmètre de la métropole du Grand-Paris, Anaïs Mohamed et Romain Belot font l’hypothèses que des jardins privés peuvent faire l’objet d’un processus de patrimonialisation. Cette patrimonialisation comprend divers processus : prise du conscience patrimonial, inventaire, sélection, restauration ou protection, et valorisation (cinq étapes de la patrimonialisation décrites par Guy Di Méo en 2008). Cette patrimonialisation des jardins privés est un processus en cours depuis une vingtaine d’années. Elle est rendue possible grâce à l’extension des compétences des communes et l’élargissement de la notion de patrimoine, de paysage et de biodiversité.
Vers un urbanisme patrimonial
Ce titre est emprunté à Philippe Prost et Jean-Pierre Serna (Architectes). Depuis une trentaine d’années leur Atelier d’Architecture (AAPP) multiplie les projets de transformation d’îlots urbains. Transformer plutôt que démolir est présenté comme un nouveau parti-pris pour la pratique de l’architecture en France. Le projet de la ZAC de la Réunion à Paris est un exemple de densification du bâti dans lequel le bâti ancien a été entièrement conservé mais vidé de sa substance pour repenser l’habitat plus moderne. En ne changeant pas le paysage, en le préservant même, l’Atelier imagine un urbanisme patrimonial.



