La préhistoire revisitée au prisme du genre, un livre qui révèle magistralement le savoir scientifique en construction et le rend accessible.

 

Le titre est signifiant « Une préhistoire des femmes » car il suggère finement l’étendue de l’enjeu au cœur du livre : dépasser les fausses représentations par le savoir scientifique pour réhabiliter la place des femmes à la Préhistoire,une « recherche sur le genre en préhistoire qui ne fait que commencer » (p.301).

En effet, « la Préhistoire occupe une place singulière dans notre rapport au passé. Plus lointaine que toute autre période de l’histoire humaine, elle est aussi, paradoxalement, l’une des plus présentes dans notre imaginaire collectif. Elle surgit à la croisée de la science et du mythe, mais aussi de l’art et de la littérature ; elle nourrit à la fois les savoirs les plus rigoureux et les projections les plus libres. Nulle autre époque n’a été à ce point investie d’attentes, d’idéaux ou de nostalgies. ». Anne Augereau, dans le livre Une préhistoire des femmes s’inscrit pleinement du côté de la science, dans ce tableau actuel brossé par le paléoanthropologue français, Jean-Jacques Hublin, pour l’exposition en cours, « Préhistoire : entre utopie et réalité », au Collège de France.

Anne Augereau est une protohistorienne, archéologue à l’Inrap, reconnue. Elle enseigne dans les universités de Paris 1, Paris Nanterre, de Bourgogne, à l’École du Louvre et à l’EHESS. Le lecteur peut retrouver ses différentes publications sur sa page personnelle. On pourra aussi lire, sur ce site, le compte-rendu de la rencontre de Blois du 8 octobre 2021, « Femmes préhistoriques : aux origines du genre », à laquelle a participé Anne Augereau qui déconstruit les descriptions des préhistoriens du XIXe siècle, fortement influencés par la situation des femmes dans leur société. La protohistorienne a présenté ses apports scientifiques dans son livre, Femmes néolithiques. Le genre dans les premières sociétés agricoles (CNRS, 2021), dans lequel elle dépasse les idées reçues, grâce, notamment aux données nombreuses pour les premières cultures néolithiques européennes, le Rubané (Définition de cette culture néolithique, p.39 du présent livre). La chercheure examine comment se constituent et interagissent les deux catégories sociales fondamentales que sont celles des femmes et des hommes lors du passage au statut d’agriculteurs-éleveurs sédentaires Dans ce livre, elle soulignait déjà que cette problématique constitue « un enjeu majeur dans la recherche des origines des inégalités ».

Dans son dernier ouvrage, elle questionne, à nouveau, la question de la place de l’homme et de la femme mais sur le temps long. Elle offre, en effet, une lecture actualisée des connaissances sur la place des femmes dans les sociétés préhistoriques du paléolithique moyen qui débute aux alentours il y a moins de 300 000 ans jusqu’au néolithique (- 4 000 ans) en Eurasie occidentale (des plages atlantiques à l’Oural).

La démarche du chercheur au cœur de l’ouvrage, une immersion dans le débat scientifique

L’archéologie du genre à la recherche de la domination masculine

Le livre se structure autour de deux questions principales, rappelées par l’auteur dans son entretien de présentation du livre, avec Bruno Maureille, pour la librairie Mollat :

 

– Existait-il une domination masculine, des différences de genre, une hiérarchie des genres, au Paléolithique, donc chez les chasseurs cueilleurs, comme on le lit fréquemment dans les ouvrages de vulgarisation et même dans les publications scientifiques ?

  • Cette domination masculine, cette hiérarchie des genres, se serait-elle opérée à la fin de la préhistoire, c’est-à-dire avec le Néolithique, avec le début de l’élevage et de l’agriculture, comme on le lit aussi dans ces publications ?

L’enjeu est d’identifier, sur le temps long, quand et comment le patriarcat a émergé, de repérer les éventuels points de bascule et, ce faisant, de connaître notre passé pour mieux agir sur le présent. « Cet intérêt résonne avec les débats contemporains sur la place des femmes, sur le chemin parcouru et celui qui reste à accomplir pour atteindre l’égalité des sexes. » Le défi, scientifique et politique, est brillamment relevé par Anne Augereau qui ne nous apporte pas une somme de connaissances figées mais entre dans les débats scientifiques et dessine de nouvelles pistes de recherche. Elle dresse un état actuel des connaissances sur la condition des femmes préhistoriques, à travers une démarche résolument ancrée dans une réflexion sur le genre qui mobilise de nombreuses disciplines académiques : archéologie bien sûr mais aussi histoire, anthropologie, ethnologie, sociologie, sémiologie, mathématique, génétique, physique, chimie, biologie, psychologie sociale. La riche bibliographie et les nombreuses citations en attestent. L’arrière-plan anthropologique donne des grands axes et met en lumière les invariants dans les sociétés humaines concernant la parenté, le mariage, le travail, mais aussi les constantes communes à l’ensemble des mammifères pour la partition sexuée de la procréation. Le livre fourmille d’exemples ethnologiques très intéressants.

En s’appuyant sur l’ensemble des ressources archéologiques accessibles pour une vaste zone – de l’océan Atlantique à l’Oural et du bassin arctique jusqu’à la Méditerranée -, cet ouvrage met en lumière les dynamiques fondamentales des relations entre hommes et femmes du Paléolithique moyen au Néolithique.

La construction du savoir scientifique lisible au fil de l’ouvrage

La spécificité de ce livre est de mettre au jour, la démarche du chercheur, sa rigueur intellectuelle et sa méthode scientifique.

Dans son approche pluridisciplinaire, Anne Augereau dépasse les idées reçues, déconstruit les évidences, réhabilite les faits, et traque sans cesse les biais. Elle n’occulte pas les débats mais les alimente par le raisonnement scientifique.

Le doute, salutaire pour le chercheur, l’habite tout au long de l’ouvrage et Anne Augereau l’exprime clairement. Elle suggère que certaines hypothèses peuvent être des « artefacts de l’état de la recherche où la confrontation entre plusieurs types de données -archéologiques, génétiques, isotopiques etc. n’a pas été encore suffisamment mis en œuvre » (p.114), elle nuance les résultats insuffisamment étayées (« Les effectifs analysés restent trop restreints pour ériger ces quelques observations au rang de généralités » p.81, par exemple)

Les nombreuses occurrences de l’adjectif « prudent » et du substantif « prudence », dans sa présentation des résultats attestent de la grande honnêteté intellectuelle de l’autrice. Comme cette dernière le souligne : « La préhistoire offre des pistes, parfois éclairantes, mais rarement des certitudes. » (p.88). Grâce à ce livre, le lecteur appréhende l’essence du chercheur, soucieux de découvrir des vérités scientifiques et capable de les remettre en débat au fil des progrès de la recherche.

Un savoir scientifique limpide sur la place des femmes dans la Préhistoire

Un état des connaissances sur le temps long

Le livre explore six manifestations matérielles du genre autour desquelles il se structure : l’enfance et les processus d’acquisition du genre, le mariage et la maternité, l’alimentation et la santé, la division sexuelle du travail, les formes de la violence et l’implication des deux sexes dans ces dynamiques, et, enfin, l’identité sociale des hommes et des femmes préhistoriques à travers l’affichage du genre dans le vêtement et ses accessoires, ainsi que leur rôle dans la structuration des groupes sociaux :

Le plan est particulièrement clair et fonctionnel :

-Introduction La préhistoire des femmes et le monde contemporain

-Prologue Pages 15 à 43

Première partie. Enfances

  1. Les tout-petits préhistoriques : tous égaux au berceau ?
  2. Socialisation des filles et des garçons

Deuxième partie. Mariage et maternité

  1. Se marier
  2. Être mère

Troisième partie. Alimentation et santé

  1. Femmes, hommes et stratégies alimentaires au Paléolithique
  2. Variabilité des régimes alimentaires au Mésolithique
  3. Le grand tournant alimentaire du Néolithique

Quatrième partie. Travail

  1. Néandertal : ses bras, ses cuisses et sa troisième main
  2. Au Paléolithique récent : l’homme chasseur et la femme collectrice ?
  3. Le Mésolithique : les genres du travail à l’âge d’abondance
  4. Travaux de femmes, travaux d’hommes : que révèle le Néolithique ?

Cinquième partie. Violences

  1. Blessures et traumatismes
  2. Les circonstances de la violence préhistorique

Sixième partie. Identité sociale

  1. Représentations et affichage du genre
  2. Pouvoirs et statuts, richesses et inégalités

Conclusion. Être une femme durant la préhistoire

Un livre qui rend le savoir accessible

Le livre est très dense avec peu d’illustrations (une dizaine de photographies, six schémas) mais sa construction explicitée à chaque étape permet de suivre facilement le raisonnement scientifique.

L’introduction et le long prologue exposent clairement la démarche et, pour chaque chapitre, l’introduction donne les questions clefs, et la conclusion synthétise les données acquises, en débat, ou à explorer, sur le sujet. Cette constante entraîne quelques redites pour les artefacts que l’on retrouve dans différentes parties mais ces répétitions ont des vertus pédagogiques de confortation des connaissances acquises pour le lecteur.

La conclusion générale « Être une femme dans la préhistoire » résume ce beau voyage de 300 000 ans à travers la préhistoire et condense les connaissances acquises, en débat ou à explorer sur la condition des femmes durant cette très longue période de l’humanité. Le lecteur pressé pourra deviner la densité féconde du livre à la seule lecture de cette conclusion.

Les qualités pédagogiques d’Anne Augereau permettent à son livre d’acquérir un double statut : un ouvrage scientifique très solide mais aussi un manuel utile à l’enseignant souhaitant explorer un sujet précis de la problématique. Son usage est facilité par l’entrée par un mot-clef des différentes parties, mais aussi par la qualité des annexes. La bibliographie (Pages 315 à 380) est très fouillée et permet d’embrasser l’ensemble des champs disciplinaires convoqués par Anne Augereau. L’index est précieux car il permet aussi de retrouver, par exemple, rapidement les lieux des sites, sépultures et grottes (Chauvet, Cosquer, Lascaux, notamment). Les quatre cartes (sites du Paléolithique moyen, du Paléolithique récent et de l’Epipaléolithique, du Mésolithique et du Néolithique) sont également très utiles. Et surtout, Anne Augereau a réussi la prouesse de dessiner, en deux pages, une remarquable chronologie simplifiée de la préhistoire en Europe et au Proche-Orient.

Bref, un livre qu’on a plaisir à lire de manière linéaire mais aussi que l’on garde comme ressource pour poursuivre l’exploration de la préhistoire et de l’histoire des femmes. Le choix iconographique d’Anne Augereau pour la couverture, une belle représentation féminine gravéttienne de la grotte de Cussac (Dordogne) où on lit les traces de la maternité, reflète finement la posture scientifique et humaine de l’autrice, une humaniste qui promeut le savoir scientifique et éclaire notre présent sur les inégalités genrées.