Cette BD est le troisième travail de Matthieu Bonhomme sur Lucky Luke. Elle appartient à la collection « Un hommage à Lucky Luke par… » qui s’inspire déjà de titres réalisés de la sorte sur Spirou.
A travers cet hommage, l’objectif est aussi, pour l’auteur, de réaliser une BD au ton un peu plus adulte que la série régulière. Surement plus libre que sur la série normale, l’auteur peut aborder des thématiques plus sérieuses, comme, ici, l’environnement, la filiation et la paternité. Les BD classiques de Lucky Luke évoquent par ailleurs des thèmes « sérieux », mais le ton plus enfantin et l’humour les édulcore sensiblement.
La BD se veut ici plus dense et épaisse qu’un Lucky Luke. En 80 pages magnifiquement dessinées, l’auteur suit un cowboy en plein hiver nord-américain. A la recherche d’un enfant disparu, en plein territoire disputé entre colons et Amérindiens, le héros est plongé dans une aventure qui l’amène à s’interroger sur sa propre nature humaine. Missionné par un industriel avide d’argent et prêt à tout, Luke est piégé dans les réalités sociétales de cette époque: destruction des terres et forêts pour l’industrialisation en marche des États-Unis, disparition des réserves de nourriture et des territoires sacrés pour les Amérindiens, excès de certains capitalistes… Sujet qui prend d’autant plus de sens que la série est censée se dérouler au moment même où l’écrivain naturaliste John Muir milite aux États-Unis pour la protection de certains espaces naturels, ce qui aboutit à la création des parcs nationaux avec la vallée du Yosemite et Yellowstone dans les années 1870.
L’auteur s’appuie sur des valeurs sûres et des marqueurs de la série régulière. Ainsi, l’on retrouve le cowboy solitaire, toujours aussi habile au pistolet, sans, néanmoins, l’accentuation et le running gag sur son ombre. Ce sont aussi les paysages nord-américains, toujours aussi beaux, immenses, dangereux et hostiles qui sont, par l’occasion, une célébration d’une nature « vierge ». C’est le duo inamovible que forme Luke et son cheval Jolly Jumper, à la différence près que ce dernier ne parle pas. Ce sont toujours les Dalton, mais relégués au rang d’ennemis secondaires. Bref, le dépaysement n’est pas total. Le lecteur régulier des aventures de Lucky Luke ne sera ainsi jamais perdu. Ce qui n’est pas une mauvaise chose d’ailleurs.
Là où le ton change, c’est sur la relation qu’entretiennent le héros solitaire par excellence et le jeune garçon qu’il doit trouver, puis transporter en lieu sur, Nuage Rouge, de son nom amérindien. Dans l’album Billy the Kid, Luke avait déjà eu à faire avec un adolescent turbulent et rebelle. Mais le road movie présenté ici (voire buddy movie) prend une tournure bien différente. Le rapport entre cet homme et ce jeune garçon aboutit à une réflexion intéressante sur le rapport père-fils et plus largement sur la solitude du cowboy. Le sujet avait été traité sur le ton de l’humour dans le volume « La fiancée de Lucke Luke ». Ce n’est pas le cas ici.
Cette réflexion reste quelque peu inachevée à la fin de l’œuvre, mais elle pourrait prendre de l’épaisseur, si à l’avenir cela se transformait en une BD où Luke fonde un foyer. A l’instar de comics parallèles qui ont permis d’explorer un Spiderman/Peter Parker à la tête de sa famille créée avec Mary Jane, cette situation pourrait amener une véritable profondeur et de la dramaturgie au personnage et à la série. Ce n’est malheureusement surement pas ce qui attend la série régulière, mais pourquoi pas un axe à renforcer dans futur ouvrage (d’ici 5 ans encore?) de Matthieu Bonhomme.
Au final, une histoire solide malgré des éléments qui peuvent être encore approfondis, un ton plus adulte et sérieux, l’approfondissement psychologique du personnage principal, mais aussi des repères évidents sur ce que peut et doit être une BD Lucky Luke. A l’instar des 2 premiers travaux de l’auteur, une lecture très agréable, notamment parce que le graphisme est impeccable et le suspens réel.



