L’an mil en Afrique de l’Ouest, en référence à l’expression de Georges Duby, Hadrien Collet, s’aventure, autour de l’an mil en Afrique de l’Ouest, sur les chemins du religieux, du spirituel et de l’histoire sociale des croyances. Si la datation hégirienne donne 391, la période correspond à l’apogée des califats omeyyade et fatimide.
Vers l’an mil 750-950
Si les écritures arabe et tifinagh ont laissé peu de traces dans les sources de l’histoire médiévale de l’Afrique de l’Ouest, des manuscrits extérieurs à la région nous sont parvenus. L’archéologie est aussi une source d’information.
Deux questions se posent alors : la datation des débuts de l’histoire de l’Ouest africain et ses limites géographiques.
Dès le VIIIe siècle, les textes arabes font mention d’un « pays de l’or ».
L’espace sahélo-saharien connaît, de 700 à 1000 environ, un climat plutôt humide qui favorise une progression démographique de groupes soudaniens et berbères et l’émergence de cités-États et de royaumes. La période jusqu’aux années 1200 est plus instable, avant une aridité plus marquée jusque vers 1500.
La période favorable 700-800 est propice à l’essor du commerce transsaharien, avant même l’arrivée de la religion musulmane, comme le montre l’archéologie. Ce commerce est contrôlé par les Sahariens. 757-758 sont considérées comme le début du commerce de l’or avec la fondation de la ville de Sijilmassaune oasis du sud-est marocain. Au début du Xe siècle, les luttes entre les courants religieux de l’islam et entre les califats omeyyade et fatimide influent sur le commerce transsaharien et se cristallisent sur le contrôle du commerce de l’or. C’est dans cette période que le Bilâd Al-Sudân, le « pays des Noirs » apparaît dans la littérature arabecarte du monde connu d’al-Idrîsî reproduite p. 33[/footnote
Cheminer de Sijilmassa à Awdaghust
Le premier témoignage proprement historique et non plus seulement géographique est celui d’ibn Hawqal. Les controverses concernant ces écrits montrent la difficulté à écrire une histoire du Sahel au Xe siècle.
Son récit met en évidence la densité du trafic marchand transsaharien. Son voyage le conduit de Sijilmassa à Awdaghust[footnote]Au sud-est de l’actuelle Mauritanie. La ville est détruite par les Almoravides en 1054. Il décrit les lieux, les hommes et leurs activités, les systèmes de pouvoir.
L’auteur s’appuie sur les textes de l’Occident islamique médiéval pour décrire les différents États, les villes, les activités économiques, les routes commerciales. Il recherche dans les données archéologiques ce qui confirme les sources littéraires.
Cheminer de Wârjlân à Tâdmakka
Dans ce troisième chapitre, l’auteur propose une description de la partie orientale de l’espace étudié. WârjlânOasis dans le bassin de Ouargla, Algérie. Sedrata est parfois nommée la « Pompéi des sables » est une capitale des IbaditesUn courant de l’islam ni chiite, ni sunnite, une communauté qui met au centre de sa pratique religieuse la pureté rituelle et la redistribution des richesses. Elle est située sur un axe central vers le sud : TadmakkaSituée dans l’Adrar des Ifoghas. Elle est connue aujourd’hui sous le nom d’Essouk, à 45 km au nord de Kidal..
Les habitants, les Banû Tànamàk, sont décrits dans le récit d’ibn Hawqal comme étant des « Sūdān », des noirs, par leur installation au nord de Gao, ils deviennent des Bayḍān, des blancs. La distinction raciale à cette époque ne repose pas sur une hiérarchie, mais plutôt sur une référence à un mode de vie.
C’est al Bakrī qui décrit la royauté. La ville de Tadmakka est un lieu d’échanges de l’or, du sel … L’archéologie, et notamment les inscriptions dans la roche, datées de 1013, permettent de compléter la connaissance de ce lieu.
Au-delà des terminus caravaniers : un monde bat son plein
D’Awdaghust à Ghana s’ouvre un espace mal connu des chroniqueurs. Si le royaume de Ghana est connu pour sa richesse, le pays maître de l’or, il n’est pas encore converti à l’islam, selon al Bakrī. Il décrit les « fétiches » et les formes religieuses, notamment les rites des sépultures royales qui attestent du caractère sacré du roi.
Malgré les fouilles archéologiques, on ignore où se situait la capitale. Une autre ville est importante : Kawkaw (Gao), une ville-marché dont le roi est musulman. Elle fut absorbée par l’empire du Mâlî, au début du XIIIe siècle. Ses nombreux vestiges archéologiques montrent deux pôles, économique et politique, sa prospérité est due aussi à l’activité agricole des rives du Niger.
Le récit littéraire d’al Bakrī offre une vue générale de tout le Bilâd Al-Sudân, un tableau géographique et politique de la vallée du Sénégal au Nil qu’Hadrien Collet confronte aux données archéologiques.
Vers une nouvelle histoire de l’islamisation en Afrique de l’Ouest
Devenir musulman protège en théorie d’être réduit en esclavage. L’expansion de l’islam est plus un élargissement du domaine du droit et de l’impôt qu’un projet de prosélytisme. L’auteur montre comment s’exerce le droit islamique, incarné par les cadis, sur le commerce caravanier. Vers 950, si l’islam progresse, les traditions religieuses du Sahel demeurent. À partir du XIe siècle, les cours sahéliennes sont le lieu d’un syncrétisme religieux, avant qu’aux XVIIIe et XIXe siècles on assiste à de grands djihads et au développement du soufisme rural. Cette vision de l’islamisation de l’Afrique de l’Ouest est à nuancer. L’auteur montre une influence arabe ancienne dans la structure des villes, en prenant exemple de la ville d’Awdaghust. Le culte sunnite y est public vers 952.
Le commerce transsaharien et l’interaction entre les communautés ont favorisé la diffusion de l’islam, comme en témoigne les traditions épigraphiques et les nécropoles de Tadmakka. L’islam a favorisé le développement d’une civilisation urbaine et marchande grâce à la maîtrise de l’écriture. La présence de marchands musulmans venus du nord entraîne des conversions, notamment dans les cours sahéliennes (islamisation de la cérémonie d’investiture du roi du Kûgha). L’histoire du royaume de Takrûr permet d’évoquer les premiers caravaniers ouest-africains musulmans dont on trouve la trace archéologique jusqu’en Égypte.
Conclusion
Le développement du commerce transsaharien a provoqué une profonde restructuration dans les domaines politique, économique et religieux dans la zone sahélienne, retracée par les auteurs arabes et confirmée par l’archéologie.
« Les changements apportés par l’islam sont souvent davantage une insertion dans la société qu’une superposition… » (p. 202)



