Un fait divers tragique de 1992 a attiré l’attention du reporter Philippe Broussard qui l’année suivante le relate pour le journal Le Monde, article récompensé par le Prix Albert Londres.
Ici, en compagnie de Jean-David Morvan pour les textes et Jean-Denis Pendanx pour les illustrations, il revient sur cet épisode des migrations au départ du port ghanéen de Takoradi. Huit migrants s’embarquent sur un navire battant pavillon des Bahamas, avec un équipage ukrainien, le MC Ruby. Seul Kingsley Ofusu parvient à gagner l’Europe en s’échappant lors d’une escale au Havre.
C’est la disparition de ses sept compagnons d’infortune, exécutés puis jetés à la mer au large du Portugal. Cette histoire résonne encore aujourd’hui ; les migrants morts en mer ont été estimés à plus de 1 000 pour les 4 premiers mois de 2026, estimation sans doute inférieure à la réalité faite par l’OIMOrganisation internationale pour les migrations ?
Quai des Amériques au Havre, dans la nuit, un homme se glisse hors du porte-conteneurs MC Ruby, nous sommes le 6 novembre 1992. Ce sont les premières pages de cette BD, les illustrations réalistes plongent le lecteur dans une ambiance de peur et de violence.
L’histoire de Kingsley Ofusu est, en quelque sorte, celle d’un chanceux qui va témoigner de l’horreur de ce voyage auprès de la police de l’air et des frontières. Le journal Le Monde confie à un de ses journalistes, Philippe Broussard, une véritable enquête du Havre au Ghana et en Ukraine pour comprendre l’enchaînement du drame.
Cette enquête, encore disponible dans les archives du journal, est ici mise en images. C’est l’histoire banale de jeunes Africains qui veulent migrer vers un eldorado fantasmé. C’est aussi l’histoire de marins ukrainiens sur un navire pris dans un étrange « far west maritime »Pour les détails voir les pages documentaires qui complètent l’ouvrage : bateau coréen, pavillon des Bahamas, compagnie maritime camerounaise….
Le récit plein d’humanité présente chacun des protagonistes : les Ghanéens rêvant de vie facile en Europe et un Camerounais qui fuit le régime de Paul Biya. L’enquête conduit le journaliste auprès des familles à Takoradi, mais aussi à Odessa, port d’origine des marins du MC Ruby retenus en prison en France. Il s’agit de comprendre, si c’est possible, ce qui s’est passé : la découverte de clandestins sur le bateau quelques jours après le départ, la crainte de l’équipage d’être accusés de tolérance avec amendes et retenues sur salaire si la compagnie est mise au courant. On lit aussi la détresse de la famille ukrainienne du commandant en second qui ne peut croire à un tel crime, avoir jeté à la mer les clandestins. Pourquoi sont-ils emprisonnés en France, en attente d’un procèsLe procès qui s’est tenu à Rouen à l’automne 1995 et ses suites sont à lire dans les pages documentaires. Le commandant et son second sont condamnés à perpétuité, 20 ans pour les 54 marins incriminés. Sur ce sujet : L’AFFAIRE MC RUBY : Anatomie d’un procès, L’Harmattan, Revue Droit et Cultures N°36, 1998, alors que les faits se sont produits dans les eaux internationales ?
Cette enquête exemplaire, qui vaut à son auteur le Prix Albert Londres, laisse au jeune docker ghanéen un goût amer lui qui doutait de la réalité d’une vie facile au-delà des mers.




