A l’aube du 25 mars 1943 des autobus quittent le camp de Drancy. Ils traversent la ville, pénètrent dans la gare du Bourget par une rampe aménagée pour parvenir devant la halle aux marchandises, le long de laquelle stationne un train qui attend son chargement. Ils sont 1008, enfants, femmes et hommes, tous Juifs raflés dans le cadre de la « solution finale », que les gendarmes français dirigent vers les wagons au pied desquels la Feldgendarmerie (police militaire allemande) accompagnée de quelques SS, va les prendre en charge. On leur a dit qu’ils partaient en Allemagne pour y travailler, et beaucoup s’accrochent encore à cet espoir. En réalité ce 53e convoi de déportation est à destination du camp d’extermination de Sobibor où ils seront gazés dès leur arrivée.
Parmi eux les frères Paul et Robert Fogel, et une dizaine de jeunes hommes dont ils ont fait la connaissance au camp de Drancy et à celui de Beaune-la-Rolande, tous soudés par la ferme volonté de s’évader du convoi. Pour plusieurs d’entre eux, ce sera leur quatrième tentative d’évasion, et ils veulent croire que ce ne sera pas leur quatrième échec. Leur projet semble insensé : scier le plancher du wagon et se laisser tomber sur le ballast de la voie ferrée. Mais il a été conçu par un homme au charisme exceptionnel, Sylvain Kaufmann, qui organise, soude et soutient le groupe. Treize hommes vont réussir leur évasion et se retrouver, meurtris et transis de faim et de froid en pleine campagne allemande, par un froid glacé de mars 1943. Tous seront repris et déportés à Auschwitz après un mois de calvaire fait de tortures et d’humiliation. Mais plusieurs survivront. C’est l’histoire de cette évasion que nous raconte Benjamin Fogel dans cet ouvrage qui est un roman, mais un roman d’un type particulier dans la mesure où son auteur s’est imposé des règles strictes qui lui permettent d’affirmer qu’il est « à 80% réel ». Un roman admirable et bouleversant.
La fiction encadrée au service de l’histoire et de la transmission
Benjamin Fogel est le petit-fils de Paul Fogel et le petit neveu de Robert. Dans la famille, l’exploit de Paul et de son frère (qui lui ne revint pas) était devenu légendaire. Longtemps, pourtant, Benjamin Fogel s’était interdit d’écrire sur le destin de Paul et de Robert. « Je ne voulais pas “exploiter” leur vie pour faire de la littérature. Je culpabilisais à l’idée de m’approprier leur histoire. Qui plus est, un tel projet me paraissait manquer de sincérité, car si j’ai bien connu mon grand-père, nous n’avons jamais été proches », explique-t-il[1]. Auteur d’une trilogie dystopique autour du cyber harcèlement et des libertés individuelles[2], le romancier a changé d’avis quelque temps après la mort de Simone Veil, en 2017, et la disparition des témoins directs de la génération de son aïeul, lui-même mort en 2012. « C’était la fin d’une ère. Je me suis demandé qui allait désormais faire vivre ces histoires. Et, en me formulant la question, j’ai pris conscience de ma propre responsabilité. J’étais écrivain. J’étais petit-fils de déporté. Je devais transmettre la mémoire de mon grand-père. »
De même qu’il a changé d’avis sur le projet d’écriture, Benjamin Fogel a aussi changé d’avis sur la forme du récit. D’abord opposé, comme Claude Lanzmann, à toute fictionnalisation de la Shoah, il en est venu à penser que pour diffuser cette aventure, et surtout pour toucher les nouvelles générations, le meilleur moyen était celui de la fiction, au service d’une histoire, d’ailleurs romanesque en elle-même. Il affirme avoir choisi le compromis entre l’histoire qui obéit à ses règles de méthode, et la fiction. Il s’est donc imposé des règles strictes :
– Il s’est ainsi interdit, dès le départ, de franchir les portes d’Auschwitz, où le récit aboutit, convaincu qu’aucun mot ne pourrait rendre compte de l’expérience du centre de mise à mort.
– Il s’est autorisé à recourir à son imagination « pour relier les événements entre eux, quand – et seulement quand – la documentation n’a débouché sur aucune certitude ».
– Il cite ses sources et les croise. Les principales sont les entretiens donnés par Paul Fogel dans le cadre du projet de conservation de la mémoire des survivants, mené par Steven Spielberg, et dans celui des travaux de l’Institut national de l’audiovisuel et de la Fondation pour la mémoire de la Shoah ; le récit des événements par Sylvain Kaufmann, Le Livre de la mémoire : Au-delà de l’enfer (J.-C. Lattès, 1992) ; les Lettres à Blanchette de Marguerite Efraim et Hugues Steiner, qui sont une compilation des lettres envoyées par Hugues Steiner (l’un des évadés) et sa mère à Blanchette ; et d’autres ouvrages cités en bibliographie.
– Quand les sources ne concordaient pas, il a privilégié le témoignage de son grand-père.
– Il a fait relire, au cours du travail d’écriture, chaque chapitre par son père, dépositaire des témoignages de Paul, son propre père.
– Il a soumis son texte à l’historien Tal Bruttmann, spécialiste de la Shoah, pour traquer les imprécisions factuelles.
Un antisémitisme partout présent
« C’est toute l’absurdité du sort réservé aux Juifs de France et d’Europe que le romancier dénonce, à travers l’histoire de sa famille[3]. » Le drame fait irruption dans la famille Fogel comme la conséquence d’un dépit amoureux. La petite amie de Robert, qui est une collègue de travail, découvre brutalement qu’il la trompe. Folle de rage, elle envoie une lettre de dénonciation au Commissariat général aux questions juives signalant qu’il ne porte pas l’étoile jaune ; puis, constatant que sa lettre ne produit aucun effet, elle se rend en personne au Commissariat central du 14e arrondissement, où un agent lui promet de transmettre le dossier au service juif de la Gestapo.
Dans la famille Fogel on supporte l’occupation et ses rigueurs, et l’on obéit à la loi. On est juif, mais avant tout on est français et l’on ne se sent pas menacé. Quand la loi a imposé le recensement, on s’est fait recenser. Quand elle a imposé le port de l’étoile jaune, on a cousu l’étoile sur ses vêtements. « Paul est français avant d’être juif, Paul est parisien avant d’être juif. Paul est même menuisier avant d’être juif ». Mais au petit matin du 26 février 1943, deux policiers français se présentent et arrêtent toute la famille : Robert, pour être en infraction avec les ordonnances allemandes, son frère, ses parents et ses grands parents, car l’arrestation d’un membre de la famille entraîne celle de toute la famille. « Il n’y a pas de juif innocent ».
L’antisémitisme sévit dans le camp de Drancy, dont l’organisation et la vie quotidienne nous sont solidement présentées ; ainsi que dans celui de Beaune-la-Rolande. Les conditions inhumaines qui sont faites aux prisonniers se doublent du mépris permanent, et de fréquentes humiliations, de la part de la plupart des gendarmes français qui gèrent les camps.
L’antisémitisme le plus virulent est bien sûr présent dans l’Allemagne profonde dans laquelle les évadés plongent le 26 mars 1943. Au cours de leur transfert après avoir été repris, leurs gardiens allemands encouragent des prisonniers polonais à les massacrer parce-que juifs. L’auteur a pu reconstituer le profil personnel et professionnel du nazi qui va coordonner la traque des évadés, Heinz Hellenbroch. Il a adhéré au parti nazi le 1er mai 1933, a été recruté par la Gestapo en 1934, et a intégré la SS. Blessé dans la campagne de 1940, il est devenu responsable des interrogatoires des Juifs autrichiens. En octobre 1941, il a pris un poste de commandement au sein d’un Einsatzgruppe et a été un agent actif de la Shoah par balles. Il a mal supporté de devoir tuer des Juifs par centaines chaque jour et il a obtenu une mutation au sein de la police. C’est lui qui interroge Sylvain Kaufmann, puis qui comprend qu’il s’agit d’une évasion collective de Juifs en cours de déportation.
Une préparation longue, minutieuse et persévérante
L’âme de l’opération, celui qui a conçu le projet, qui a choisi ou accepté les membres du groupe, qui a soutenu le moral de chacun et leur a procuré une aide souvent essentielle, c’est Sylvain Kaufmann. Agé de 29 ans, originaire de Metz, parlant allemand couramment, doté d’un charisme exceptionnel, c’est un militaire, prisonnier de guerre évadé, juif dénoncé. Il est arrivé à Drancy en juin 1942, et est devenu adjoint du chef de l’escalier 17. Il a pris sous son aile le jeune Hugues Steiner (il a 16 ans), arrêté en juin 1942 à la sortie du lycée et arrivé à Drancy en juillet. Sylvain a empêché Hugues de sombrer. Tous deux font partie des cadres juifs de Drancy.
Sylvain et Hugues connaissent Robert et Paul Fogel, arrivés à Drancy le 28 février 1943, avec leurs parents, Hélène et Armand. Le 8 mars, les quatre hommes se retrouvent dans un convoi de transfert vers le camp de Beaune-la-Rolande, dans le Loiret. Sylvain Kaufmann sort une scie égoïne qu’il s’est procurée auprès du menuisier de Drancy. Il découpe un panneau du wagon, se jette sur les tampons qui joignent deux wagons. Le train roule trop vite pour qu’il saute, il hésite ; un soldat allemand le repère et fait de grands signes aux gendarmes accompagnateurs du convoi. Kaufmann remonte dans le wagon, repositionne le panneau de bois et s’appuie contre la paroi. Les gendarmes inspectent chaque wagon après que le train se soit arrêté en rase campagne, ne remarquent rien. Le train repart ; aucun passager ne s’est plaint.
Au camp de Beaune-la-Rolande, quelques hommes cherchent à s’évader en creusant un tunnel du baraquement à l’extérieur du camp. Mais ils sont repérés et sont arrêtés ; les frères Fogel qui ont participé à l’opération ne sont pas repérés. Sylvain Kaufmann et Hugues Steiner prennent contact avec eux, les informent de leur projet d’évasion en sciant les parois d’un wagon, et leur proposent de participer à cette évasion.
Dans le convoi qui les reconduit à Drancy, Sylvain sort la scie, s’adresse à tous les prisonniers du wagon et annonce qu’il compte sauter du train en gare du Bourget. Seidenberg s’est joint à eux. Ils scient avec force et rapidité. En gare d’Etampes deux planches sont sciées, et replacées soigneusement à leur place. Un gendarme sur le quai s’appuie exactement à cet endroit : les planches s’effondrent à l’intérieur du wagon devant le gendarme stupéfait. Troisième échec.
Sylvain Kaufmann a prétendu avoir agi seul. Il s’en tire bien car il est reconduit à Drancy. Il retrouve son camarade menuisier, mais celui-ci ne peut lui donner que deux couteaux-scies ébréchés. Quatre hommes sont inclut dans le groupe, mais Seidenberg ne fera pas partie du même convoi. L’horreur des conditions dans lesquelles les déportés de Drancy sont transportés, ainsi que leurs pensées, leur désespoir et leurs espoirs, la peur de ceux qui craignent de payer de leur vie la découverte par les Allemands de la tentative, sont l’objet des pages magnifiques qui relatent la réalisation de la quatrième tentative d’évasion. Ils sont finalement treize candidats à l’évasion. Sylvain Kaufmann avait organisé une évasion en gare de Metz, ville qu’il connaît parfaitement. Mais cette fois encore, ce n’est pas possible. C’est donc en pleine campagne allemande, à 50 km à l’est de Francfort que l’événement se produit.
Un long calvaire dans l’Allemagne nazie au cœur de la guerre
Ce projet est sans doute une folie. Il est admirable et prouve que la résistance n’est pas impossible quand l’espoir n’est pas mort. Après avoir dégagé une trappe sur le sol du wagon, Sylvain Kaufmann se jette sur le ballast alors que le train roule encore vite. Tous le croient morts. Ils hésitent mais le train roule. Ils vont se jeter eux aussi sur les voies mais ils vont tomber loin les uns des autres, en six fois : trois groupes de trois, un groupe de deux et deux individus isolés, Sylvain Kaufmann et Hugues Steiner qui est le premier à avoir suivi son exemple.
L’auteur est parvenu a reconstituer au plus près, dans les conditions méthodologiques précédemment exposées, l’évolution de six groupes, d’abord séparés, puis rassemblés. Il a reconstitué aussi la traque de ces hommes par les services policiers nazis qui les ont d’autant plus vite repérés que la population est conditionnée pour la délation et des informateurs policiers présents partout. Il faut laisser le lecteur découvrir ces chapitres bouleversants. Les hommes sont précipités dans la nuit glaciale des campagnes allemandes ; ils n’ont pas d’argent, pas la moindre idée d’où ils sont, pas de carte, pas de boussole, ne parlent pas allemand (sauf Sylvain Kaufmann) : ils n’ont sans doute aucune chance. Ils ont parfois quelques raisons d’espérer, mais tous seront repris. L’auteur est en mesure de nous faire le portrait du gestapiste qui coordonne l’opération et de nous faire percevoir quelques-unes des ambiguïtés de l’âme humaine. Les hommes sont humiliés, affamés, battus, torturés, mais la bureaucratie nazie fait qu’ils restent en vie au cours de douloureuses pérégrinations, pour finalement être déportés. A partir du 9 avril, ils sont tous réunis dans la même cellule. Transférés de prison en prison (Francfort, Cassel, Weimar, Plauen, Dresde), ils sont régulièrement frappés et insultés. Sylvain Kaufmann affirme sa seule responsabilité, et Heinz Hellenbroch le considère comme un Lorrain non-juif. Il est condamné à mort pour destruction de matériel en temps de guerre. Ses 12 compagnons sont seulement accusés d’avoir profité de l’occasion.
Le 30 avril 1943, un peu plus d’un mois après avoir quitté Drancy, les évadés du convoi 53 descendent sur le quai du camp d’Auschwitz-Birkenau. Il y a exactement un mois que les déportés du convoi 53, dont les parents des frères Fogel et le père de Robert Badinter, ont été gazés à Sobibor. Cinq des 13 évadés étaient encore vivants à la libération des camps. Robert Fogel est décédé dans un sanatorium, deux mois après la capitulation du Reich. Condamné à mort, Heinz Hellenbroch a été exécuté par pendaison en 1948. Paul Fogel est décédé le 11 février 2012.
Pour Benjamin Fogel, relater cette évasion « sans céder au tout-romanesque, à l’héroïsation extrême de ses protagonistes était un défi de taille (…) Le pari est réussi. En racontant cet exploit (…) le romancier livre un document pédagogique et historique d’une grande rigueur[4] .
[1] Le Monde des Livres, 14 mars 2026.
[2] La Transparence selon Irina, Le Silence selon Manon, L’Absence selon Camille, Rivages, 2019, 2021 et 2024.
[3] Le Monde des Livres, 14 mars 2026.
[4] Le Monde des Livres, 14 mars 2026.



