Ouvrir « À en perdre la raison« , c’est plonger dans « une histoire d’un monde colonial vue depuis ses bords  » comme l’écrit Raphaël Gallien qui signe ce magistral travail. L’historien a été le premier à dépouiller les liasses entassées d’archives de l’asile d’aliénés d’Anjanamasina. 1 487 dossiers composent une capture documentaire que l’auteur s’efforce de dépathologiser. Des photographies, des identités, des parcours humanisent ce dense travail de recherche.

Un archipel de fragments

La colonisation de Madagascar par les Français n’est pas la cause première de l’internement entre 1906 et le début du XXIe siècle. Elle en compose un arrière-plan qui marque les malades. Parfois, l’histoire sature les délires : celle de la conquête violente de Gallieni chargé de « pacifier » l’île, celle de la chute de la monarchie malgache. Souvent, les dossiers renvoient à la sujétion et donc au désir de vivre sans contrainte. Les archives dépouillées racontent, comme l’écrit Raphaël Gallien, « l’histoire d’un monde colonial vue depuis ses bords« . Les malades sont internés pour « paroles explosives« , « délire belliqueux« . L’asile devient à la fois un lieu de soin, d’exclusion et un laboratoire pour comprendre Madagascar et ses populations.

À Anjanamasina, l’âge moyen est de 33 ans. Les internés sont majoritairement des hommes, d’emplois modestes ou mendiants. C’est par la ville, ses marchés et ses cafés qu’on entre à l’asile. Les dispositifs adoptés reflètent la vie hors les murs. Ainsi, les quartiers réservés aux européens sont proches des portes et aérés. À l’inverse, les indigènes vivent dans des pavillons lointains, les cours sont entourées de barbelés. Dès son ouverture en 1912, l’établissement est saturé. Les plaintes des familles et une inspection en 1940 évoquent les conditions de vie catastrophiques dans l’établissement. Ici, les dossiers, plus ou moins remplis et conservés par les médecins dans l’établissement, racontent l’état de la psychiatrie à cette époque.

À lisière des mondes

Soigner et être placé à Anjanamasina révèlent les tensions du siècle. Les médecins retiennent dans les dossiers des preuves. Pour preuve, le cas de l’instituteur Jean R., arrêté le 25 juin 1928. La reproduction de ses lettres dans l’ouvrage permet au lecteur de mesurer l’effondrement de l’homme. Non seulement Raphaël Gallien livre au lecteur une réflexion éclairée mais il donne chair à ces malades. Ailleurs, Joseph R victime de « délire mixte« , André de L. qui se prétend espion et le portrait photographique de Nirina R. composent aussi l’histoire du lieu. Par conséquent, le regard des médecins croise celui de l’historien. L’asile psychiatrique malgache est le reflet de ce qui se joue hors de ses murs de deux mètres de haut.

Il arrive parfois que le colon sombre à son tour dans la folie. Si sa famille est respectable, elle tente d’étouffer l’affaire en le soustrayant à la bonne société européenne. Mais, le plus souvent, ce sont les colons de la marge, ceux qui parfois vivent parmi les malgaches qui sont internés. D’un côté le mirage de l’ascension sociale, de l’autre, l’infortune amènent jusqu’à la clochardisation des « décivilisés« . Le placement permet de restaurer le récit national, la dignité du Blanc au sein de la colonie. Une photographie prise à l’asile de Itaosy en 1910 montre des malades malgaches assis dans la cour, enveloppés du lamba, le vêtement traditionnel de l’île. Un homme debout, au premier plan, vêtu d’un casque colonial et d’une longue blouse blanche, prend la pose. L’ordre règne ici.

Le délire comme pharmakon

Rapidement, Raphaël Gallien, par ses recherches, démontre que la colonisation ne produit pas mécaniquement de la folie. L’internement relève d’une tension et non d’une intention. Lorsque l’entourage familial ou l’autorité publique ne contrôle plus un individu, il délègue à l’État sa prise en charge. L’historien consacre un chapitre à la modernité disloquée. Sur l’île, certains développent une pathologie face à l’automobile. Un malade passe ses journées au volant d’une voiture imaginaire, un autre lance des pierres sur celles qui passent. Elle incarne la puissance coloniale. Plus tard, ce sera l’avion avant, enfin, la décolonisation à partir de mars 1947. Alors, pour certains individus, la perte de repères éloigne de l’idéal de fihavanana qui régit la communauté malgache, la rendant une et unie.

Les archives de l’asile psychiatrique d’Anjanamasina sont l’album d’une famille que « À perdre la raison » permet de feuilleter. Petit à petit, des portraits photographiques accompagnent les dossiers. Certains, reproduits dans le livre, donnent un visage aux malades. Ailleurs, la reproduction de l’en-tête d’un dossier indique seulement :  » Belle femme « . Elles sont moins d’un tiers des patients, peut-être mieux intégrées ou davantage invisibilisées. Seuls deux dossiers masculins dans les liasses portent la mention « anonyme« . D’autres comportent le nombre de tentative d’évasion, quelques-uns la mention « suicide » avec le procédé employé. Le petit cimetière de l’asile est entretenu. La folie demeure au-delà de la mort.

Les dossiers de l’asile psychiatrique d’Anjanamasina racontent l’histoire sociale et politique de la colonisation et de l’indépendance, la modernité et la tradition. Ainsi que le conclut Raphaël Gallien : « Il s’agit d’envisager la folie comme l’un des lieux où  s’actualise le dessein colonial ».