Publié en 1985, Histoire de l’antifascisme en Europe, 1923-1939 est un projet alors relativement nouveau puisqu’il vise à s’intéresser à ceux qui combattent les mouvement fascistes, et non pas à se pencher sur eux. L’ouvrage entend ainsi retracer l’histoire de l’antifascisme européen depuis la montée du fascisme italien jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.
L’ambition est toutefois plus complexe qu’une simple histoire des mouvements de résistance. Droz s’interroge en effet sur la possibilité même de parler d’un « antifascisme » au singulier. Derrière cette appellation se trouvent des communistes, des socialistes, des anarchistes, des libéraux, des chrétiens, des radicaux, des conservateurs ou encore des pacifistes, dont les conceptions politiques et les objectifs peuvent être profondément contradictoires.

Le problème central de l’ouvrage est donc celui de l’unité impossible ou tardive de l’antifascisme. Droz montre ainsi que l’histoire de l’antifascisme est autant une histoire des rapprochements que des divisions. La présentation de l’éditeur insiste elle-même sur cette « fragile unité », constituée le plus souvent sous la pression des événements.

Une Europe antifasciste profondément divisée

L’ouvrage commence par étudier les grandes organisations internationales du mouvement ouvrier : la IIIe Internationale, l’Internationale ouvrière socialiste et Trotsky. Cette première partie permet à Droz de poser le cadre politique dans lequel se développent les différents antifascismes nationaux.
La difficulté apparaît immédiatement : les communistes et les socialistes, pourtant parmi les principales forces organisées susceptibles de s’opposer au fascisme, sont profondément divisées. À cette opposition idéologique s’ajoutent les stratégies propres aux différentes organisations internationales et les bouleversements de la politique soviétique.
L’antifascisme ne constitue donc pas une idéologie autonome capable de réunir spontanément ses partisans. Il est avant tout une pratique politique, née de la nécessité de répondre à une menace. Cette caractéristique explique sa fragilité : pour les militants antifascistes, la question de savoir ce qu’il faut construire après la défaite du fascisme peut être au moins aussi importante que la lutte contre celui-ci.
Cette contradiction apparaît dans l’ensemble des pays étudiés :
En Italie, premier pays fasciste, l’antifascisme reste longtemps divisé entre 1925 et 1934. Les différentes composantes de l’opposition ne parviennent pas immédiatement à construire une stratégie commune. La situation évolue avec les Fronts populaires à partir de 1934, qui favorisent des rapprochements entre communistes, socialistes et autres forces politiques. Mais cette unité demeure fragile.
En Allemagne, les divisions prennent une dimension particulièrement tragique. Les forces de gauche, notamment communistes et sociaux-démocrates, ne parviennent pas à surmonter leurs oppositions alors que le nazisme progresse. Droz étudie également l’antifascisme de l’émigration allemande et la résistance clandestine, puis élargit son analyse aux milieux conservateurs, à l’administration, à l’armée et aux Églises. L’antifascisme allemand ne se réduit donc pas à la gauche révolutionnaire : il comprend des courants aux motivations très différentes.
L’Autriche présente une configuration comparable. L’opposition de la classe ouvrière côtoie une opposition conservatrice et chrétienne-sociale, mais là encore, ces forces ne partagent pas nécessairement la même conception de l’avenir politique du pays.
Dans les pays qui ne connaissent pas eux-mêmes un régime fasciste, le problème se pose autrement. Droz montre notamment les difficultés rencontrées par la politique des Fronts populaires dans les Balkans et dans les pays d’Europe centrale et septentrionale. L’antifascisme se heurte alors à des systèmes politiques, à des traditions nationales et à des intérêts diplomatiques différents.
La Grande-Bretagne illustre une autre forme de division : celle qui oppose l’antifascisme au pacifisme. Au sein du Labour, la condamnation du fascisme ne conduit pas automatiquement à accepter une politique de confrontation avec les dictatures. Le souvenir de la Première Guerre mondiale pèse fortement sur les positions politiques. Droz examine également la possibilité d’un antifascisme conservateur.
L’Espagne constitue enfin l’expérience la plus spectaculaire de cette contradiction. La guerre civile transforme le pays en symbole international de la lutte contre le fascisme. Pourtant, même au sein du camp républicain, communistes, anarchistes et trotskystes s’affrontent sur la nature de la révolution et sur la conduite de la guerre. L’antifascisme rassemble donc tout autant qu’il divise.

À travers ces différents exemples, Droz fait apparaître un paradoxe : plus la menace fasciste devient concrète, plus la nécessité de l’unité se fait sentir ; mais plus cette menace devient concrète, plus les divergences sur les moyens de la combattre et sur le monde à construire après elle deviennent décisives.
C’est ce paradoxe qui donne son unité à l’ensemble du livre.

La France : un antifascisme pluriel

Le cas français occupe une place particulière dans l’ouvrage. Droz lui consacre un chapitre entier, organisé autour des différentes composantes politiques et sociales de la réaction antifasciste : intellectuels, mouvement populaire, Parti communiste, Parti socialiste, Parti radical et milieux chrétiens.
La France permet surtout de comprendre que l’antifascisme ne se réduit pas à l’action des organisations révolutionnaires. Il traverse plusieurs familles politiques qui ne partagent ni les mêmes valeurs ni les mêmes objectifs.

Les origines de la réaction antifasciste

La réaction antifasciste française se développe dans un contexte marqué par la montée des mouvements d’extrême droite et par les inquiétudes provoquées par la progression des fascismes européens.
Mais Droz montre que la prise de conscience n’est ni immédiate ni uniforme. La menace fasciste est interprétée différemment selon les milieux politiques. Certains y voient avant tout une menace contre le mouvement ouvrier ; d’autres, une menace contre le régime parlementaire ; d’autres encore, un phénomène étranger aux traditions politiques françaises.
Cette diversité des perceptions explique en partie le caractère progressif de la mobilisation.

Les intellectuels

Droz accorde une place importante aux intellectuels dans la constitution de la réaction antifasciste française.
L’engagement intellectuel contribue à faire du fascisme une question qui dépasse les seuls partis politiques. Écrivains, journalistes et universitaires participent à la diffusion de la réflexion antifasciste et à la formation d’un espace public dans lequel la menace fasciste est discutée.
Mais là encore, l’engagement antifasciste ne signifie pas nécessairement adhésion à une même conception politique. Les intellectuels peuvent se retrouver contre le fascisme tout en demeurant profondément divisés sur le communisme, l’Union soviétique, le pacifisme ou le parlementarisme.

L’antifascisme populaire

La mobilisation antifasciste prend également une dimension populaire.
Cette dimension est fondamentale car elle transforme l’antifascisme en phénomène de masse. Il ne s’agit plus seulement de débats entre organisations ou intellectuels, mais de manifestations, de mobilisations et de regroupements politiques.
Le développement des Fronts populaires constitue le moment essentiel de cette évolution.
L’union des forces de gauche n’est cependant pas le résultat d’une disparition des divergences idéologiques. Elle répond d’abord à la nécessité politique de faire face à la progression de l’extrême droite et aux événements européens.
L’antifascisme français apparaît donc comme une coalition, davantage que comme un mouvement homogène.

Le Parti communiste français

Le Parti communiste français occupe naturellement une place centrale dans l’étude de Droz.
Son évolution permet d’observer les transformations de la stratégie communiste face au fascisme. La politique de Front populaire constitue un tournant majeur puisqu’elle favorise une alliance avec des forces politiques auparavant considérées comme adverses.
Mais cette évolution doit être replacée dans le contexte plus large du mouvement communiste international. L’antifascisme communiste est ainsi inséparable des orientations de l’Internationale communiste.
Cette dimension internationale constitue une caractéristique essentielle du mouvement : le PCF agit dans un cadre national tout en étant lié à une organisation internationale.

Socialistes et pacifisme

La situation du Parti socialiste est différente.
Le socialisme français partage avec les communistes la volonté de s’opposer au fascisme, mais il demeure marqué par une forte tradition pacifiste. Cette dimension est essentielle pour comprendre les débats de l’époque.
Pour une génération qui a connu ou subi les conséquences de la Première Guerre mondiale, la perspective d’une nouvelle guerre européenne peut apparaître comme une menace presque aussi importante que celle représentée par les dictatures.
Droz montre ainsi que l’antifascisme ne conduit pas automatiquement à la défense d’une politique militaire contre les régimes fascistes.
Cette tension entre antifascisme et pacifisme traverse également la situation britannique et constitue l’un des grands thèmes comparatifs de l’ouvrage.

Le Parti radical

Le Parti radical permet d’élargir encore la définition de l’antifascisme.
Son opposition au fascisme s’inscrit davantage dans la défense du régime républicain et parlementaire que dans une perspective révolutionnaire. Le fascisme peut alors être considéré comme une menace contre les institutions républicaines françaises.
Cette position montre que l’antifascisme peut reposer sur des conceptions politiques très différentes : défendre la République contre le fascisme n’implique évidemment pas de souhaiter la même transformation sociale que les communistes ou les socialistes.

La France comme révélateur des contradictions antifascistes

Le cas français résume finalement plusieurs des contradictions que Droz observe à l’échelle européenne. Les différentes composantes de l’antifascisme français ont un adversaire commun, mais pas nécessairement une conception commune de la société. Le communiste souhaite combattre le fascisme dans une perspective révolutionnaire et internationale ; le socialiste cherche à défendre le mouvement ouvrier et la démocratie tout en demeurant profondément marqué par le pacifisme ; le radical défend principalement la République parlementaire ; certains chrétiens mobilisent des références religieuses et morales.
Ces forces peuvent donc se retrouver dans la rue ou dans une coalition électorale sans pour autant partager le même projet politique. C’est précisément ce qui fait du Front populaire un phénomène historique important : il ne supprime pas ces différences, mais permet temporairement de les subordonner à un objectif commun. La France apparaît ainsi comme un exemple particulièrement clair de la thèse générale de Droz : l’antifascisme est moins une idéologie unifiée qu’une convergence politique construite dans l’urgence.

Une synthèse pionnière, mais datée

La principale qualité de l’ouvrage est d’avoir construit une synthèse européenne à une époque où une telle histoire globale de l’antifascisme faisait défaut. Le premier compte rendu publié en 1986 dans Vingtième Siècle soulignait déjà que Droz comblait ainsi une lacune de l’historiographie française.
Le choix d’une approche comparative constitue également une véritable force. L’Italie, l’Allemagne, l’Autriche, la France, la Grande-Bretagne et l’Espagne ne sont pas étudiées comme des histoires totalement séparées : elles permettent de comparer différentes configurations de l’antifascisme.
Cette démarche permet notamment de faire ressortir plusieurs facteurs récurrents : les divisions entre communistes et socialistes, le poids du pacifisme, le rôle des intellectuels, les rapports entre antifascisme et démocratie parlementaire, ou encore la difficulté à construire une stratégie commune.
L’ouvrage présente cependant les limites d’une histoire politique écrite au milieu des années 1980. L’attention accordée aux partis, aux organisations et aux dirigeants laisse davantage dans l’ombre certaines dimensions aujourd’hui davantage étudiées : les pratiques militantes quotidiennes, les expériences individuelles, les circulations transnationales, les rapports de genre ou encore les formes ordinaires de mobilisation.
La place accordée aux femmes constitue notamment un angle mort notable. Une histoire de l’antifascisme gagnerait à intégrer davantage les expériences et les trajectoires militantes féminines, ainsi que la manière dont les rapports de genre ont structuré les organisations et les engagements antifascistes.

La nouvelle édition publiée en 2026 par La Découverte est accompagnée d’une préface de Stéfanie Prezioso qui revient précisément sur la genèse de cette œuvre pionnière, sa définition de l’antifascisme et les chemins historiographiques qu’elle a ouverts avec une clarté et une pertinence qui permet un meilleur éclairage.