Une mosaïque de chapitres pour refléter l’essence byzantine et sa vitalité.
Judith Herrin, historienne et archéologue britannique et professeure émérite d’Antiquité tardive et d’études byzantines au King’s College de Londres, nous fait partager sa fascination pour Byzance. Cette passion est née lors de son première découverte de la ville quand elle était étudiante. La silhouette de Sainte-Sophie avait suscité une vive émotion qui demeure vivace pour l’historienne (p.95). Judith Herrin est connue pour son ouvrage Ravenne. Capitale de l’empire, creuset de l’Europe. En 2008, elle avait publié Byzantium: The Surprising Life of a Medieval Empire qui vient donc d’être traduit en français.
Le choix d’une approche thématique
La Byzantiniste se démarque des autres livres consacrés à Byzance (Kaplan, Cheynet…) en s’affranchissant de l’approche chronologique. Les vingt-huit chapitres du livre se structurent autour de quatre grandes parties. Nous les détaillons, ci-dessous, ce qui permettra au lecteur de rentrer dans le livre par le thème qu’il souhaite explorer :
I. Les fondations de l’Empire byzantin
1.La ville de Constantin
2.Constantinople la plus grande cité du monde chrétien,
3.L’empire romain d’Orient
4.L’orthodoxie grecque
5.La basilique Sainte-Sophie
6.Les mosaïques de Ravenne
7.Le droit romain.
II.De l’Antique au médiéval
8.Un rempart contre l’islam
9.Les icônes nouvel art chrétien
10.Une société cultivée avec un talent oratoire
12.Saints Cyrille et Méthode les apôtres des slaves
III. Un État médiéval
13.Le feu grégeois
14.L’économie byzantine
15.Les eunuques
16.La cour impériale
17.Les enfants impériaux nés dans la pourpre
18.Le mont Athos
19.Venise et la fourchette
20.Basile II « le tueur de Bulgares »
21.La crise du XIe siècle
22.Anne Commène
23.Une société cosmopolite.
IV.Un empire au pluriel
24.Le pivot des croisades
25.Les tours de Trébizonde, Arta, Nicée et Thessalonique
26.Rebelles et protecteurs
27.« Plutôt le ruban turc que la couronne latine »
28.Le siège de 1453
L’auteure procède par tableaux successifs permettant d’explorer des événements historiques (les croisades, la chute de 1453 etc.) des figures historiques emblématiques (Constantin, Basile II, Anne Comnène, les eunuques), des lieux mythiques (Constantinople, Sainte-Sophie, le mont Athos), l’organisation, l’économie, la puissante administration, le droit, la vie de la cour, le feu grégeois, les icônes, les mosaïques de Ravenne et même la fourchette dont l’usage par une princesse byzantine scandalisa.
Le contexte historique sert de toile de fond à chaque chapitre : la fondation par Constantin, en 330, de Constantinople, nouvelle capitale de l’Empire romain d’Orient et rivale de Rome ; le règne fastueux de Justinien, marqué par les conquêtes ; les avancées arabes, puis les querelles iconoclastes qui fragilisent et divisent durablement l’empire.
Judith Herrin a eu la bonne idée d’insérer des outils, très utiles pour l’enseignant :
-une chronologie (p. 23-28)
-la liste chronologique des empereurs (p.29-32)
-une carte de Constantinople et cinq cartes de l’évolution de l’Empire byzantin
Quarante et une photos de qualité illustrent l’ouvrage (liste p.395-396)
Le style adopté recherche la clarté ce qui donne au livre un statut de bon ouvrage de vulgarisation. Les notes et la riche bibliographie permettent au lecteur qui le souhaite de se plonger dans la littérature scientifique, s’il maîtrise l’anglais (Les références sont en anglais).
Au-delà des stéréotypes, la richesse et le dynamisme de Byzance révélés
Des rives du Bosphore aux déserts égyptiens, de l’Italie à la Grèce, l’Empire byzantin a dominé de sa puissance et de sa richesse le monde méditerranéen pendant près de mille ans. Entre Orient et Occident, Moyen Âge et Antiquité, son histoire est devenue un mythe, nourri par les chefs-d’œuvre qu’il nous a légués – Sainte-Sophie à Istanbul, Daphni en Grèce ou Ravenne en Italie.
Judith Herrin souhaite le réhabiliter : « L’enseignement traditionnel de l’histoire passe de l’Antiquité grecque et romaine à la Renaissance italienne, en survolant les mille ans du Moyen Âge, considérés comme une période « obscure ». Il arrive que l’on évoque les universités et les cathédrales médiévales, mais Byzance n’y trouve pas sa place. » (Dans « Le grand entretien de Frédéric Taddeï, Judith Herrin : « Les Occidentaux ont relégué Byzance au rang de ‘l’autre’ » » Marianne, 11/10/2026)
Le 29 mai 1453, Constantinople tombe. Après plus de mille ans d’existence, l’Empire romain d’Orient s’efface sous les coups des Ottomans de Mehmed II. La ville est livrée au pillage pendant trois jours. Sainte Sophie devient une mosquée. Pour les contemporains, l’événement est immense. Pourtant, l’Occident avait depuis longtemps pris ses distances avec cette étrange civilisation, chrétienne, romaine et grecque, qu’il regardait avec un mélange de fascination et de condescendance. Judith Herrin combat l’idée selon laquelle Byzance aurait été une société rigide, prisonnière du cérémonial. Elle la décrit comme une civilisation dynamique, dotée d’une grande capacité d’adaptation à des crises et dangers successifs (menace de l’islam, querelle iconoclaste, sac par les seigneurs latins de Constantinople en 1204 qui a nourri une fracture fondamentale entre christianisme oriental et occidental etc.)
L’auteure démonte les différents stéréotypes concernant Byzance. « Byzance renvoie l’image d’une duplicité opaque : complots, assassinats et mutilations côtoient l’excès de richesses et l’éclat de l’or et des bijoux. Au Moyen-Âge, cependant les Byzantins n’avaient pas le monopole de la complexité, de la déloyauté, de l’hypocrisie, de l’obscurité et des richesses. De leur moule sortirent nombre d’empereurs intelligents, de généraux brillants et de théologiens à l’esprit novateur que l’on a beaucoup calomniés en leur collant cette étiquette stéréotypée. » (p.34)
Judith Herrin nous révèle le vrai visage de Byzance cachée derrière les chefs-d’œuvre de son art médiéval : objets en or, mosaïques, soieries et palais impériaux. Elle met au jour les structures et mentalités qui ont permis à l’empire de tenir dans la durée.
Elle parvient à montrer l’essence byzantine – un subtil mélange de christianisme, organisation romaine, confiance impériale, héritage grec persistant et système éducatif -, au-delà du « stéréotype moderne d’un gouvernement tyrannique, avec à sa tête des homme efféminés, couards et des eunuques corrompus, obsédés par des rituels sans substance , un gouvernement soutenu par une bureaucratie interminable, complexe et incompréhensible » (p.361), caricature tenace qui perdure depuis Montesquieu et Voltaire.
Un héritage fécond
Jusqu’à sa chute, en 1453, l’Empire byzantin transmet à l’Europe ses savoirs, ses arts et une part essentielle de son imaginaire. Manuscrits, mosaïques, icônes et vestiges archéologiques révèlent un ensemble multiculturel, traversé par les influences et les échanges commerciaux autant que par les conflits religieux et politiques.
Les icônes (Chapitre 9) constituent un exemple emblématique car elles ont forgé le caractère de Byzance, et témoignent de son rayonnement, ses tourments et ses croyances. Elles demeurent des vestiges uniques qui dévoilent le mode de vie d’une société métissée.
Le leg de Byzance est dense. Judith Herrin résume : « Elle légua au monde un modèle de gouvernement impérial fondé sur une administration civile et fiscale qualifiée ; une structure juridique élaborée à partir du droit romain ; un programme unique d’instruction laïque préservant une grande partie du savoir classique païen ; et enfin, la théologie orthodoxe, l’expression artistique et les traditions spirituelles de l’Église byzantine, en même temps que des rituels de cour et cérémonies du couronnement repris par beaucoup d’imitateurs. » (p.362)
L’héritage artistique fastueux n’est plus à démontrer. On pourrait avancer également les aspects novateurs comme le rôle conféré aux femmes : « A la cour et dans les familles régnantes, l’enseignement était dispensé aux filles aussi bien qu’aux garçons, donnant aux femmes une légitimité à jouer un rôle actif dans l’empire. » (p.370)
Politiquement, Judith Herrin montre aussi le rôle crucial joué par Byzance en tant que bouclier oriental de la chrétienté face à l’expansion musulmane au début du Moyen Âge. Cette fonction a rendu possible l’émergence de l’Europe et du monde occidental moderne.
Le livre offre une plongée vivante et accessible dans l’histoire de Byzance, de la fondation de Constantinople jusqu’à sa chute en 1453. Il pourrait figurer en bonne place dans les CDI des collèges et lycées.
Pour aller plus loin :
-A voir jusqu’au 16 décembre 2026, Arte, un excellent documentaire, Byzance, mille ans qui ont changé le monde :
https://www.arte.tv/fr/videos/122150-000-A/byzance-mille-ans-qui-ont-change-le-monde/
– Le nouveau département des Arts de Byzance et des chrétientés en Orient, au Louvre :
-Exposition jusqu’au 15 novembre 2026, au musée des Beaux-Arts de Chambéry, Icônes d’Albanie, trésor du musée national d’Art médiéval de Korça :
https://www.chambery.fr/211-expositions-temporaires.htm
Le musée des Beaux-Arts de Chambéry accueille une sélection d’une cinquantaine de peinture de l’exceptionnelle collection d’icônes albanaises du Musée national d’Art médiéval de Korça. Fruit d’une coopération internationale, cette exposition événement est l’occasion de découvrir la grande qualité de ces icônes peintes, rescapées des destructions de la période d’athéisme institutionnel du régime communiste d’Enver Hoxha.



