Publié aux éditions du Seuil sous la direction de Florian Mazel et Yann Potin, Marc Bloch : l’histoire en résistance s’impose comme l’un des ouvrages majeurs accompagnant l’entrée de Marc Bloch au Panthéon le 23 juin 2026. Bien plus qu’un hommage circonstanciel, cette vaste entreprise collective réunit plusieurs des meilleurs spécialistes actuels de l’histoire médiévale, de l’historiographie et de l’histoire contemporaine : Manon Pignot, Nicolas Offenstadt, Jean-Marc Largeaud, Laurent Douzou, Tal Bruttmann, Chris Wickham, Valérie Theis, Piroska Nagy, Samuel Leturcq, Magali Watteaux, Rosa Maria Dessí, Michel Lauwers, Guillaume Calafat, Jean-Philippe Genet, Agnès Graceffa, Eliana Magnani, Étienne Anheim, André Loez, Patrick Cabanel, Sylvain Venayre ou encore Steffen Patzold. La postface de Patrick Boucheron vient clore cet ensemble particulièrement dense.
L’ouvrage se distingue d’emblée par son ambition. Il ne s’agit ni d’une biographie classique, ni d’un simple recueil d’articles spécialisés. Florian Mazel et Yann Potin proposent une approche résolument transversale qui entend saisir Marc Bloch dans toutes les dimensions de son existence : historien, universitaire, pédagogue, intellectuel, citoyen, combattant et résistant. Cette perspective permet d’éviter le double écueil de l’hagiographie et de la spécialisation excessive. Elle restitue au contraire la cohérence profonde d’une trajectoire dont l’œuvre, l’engagement et les choix de vie apparaissent constamment imbriqués.
Cette démarche rejoint d’ailleurs la conception même que Marc Bloch se faisait du métier d’historien. Dans une lettre adressée à Henri Berr le 8 juillet 1931, il écrivait : « Je ne suis pas, et ne veux pas être exclusivement médiéviste. » Cette formule pourrait servir de fil conducteur à l’ensemble du volume. Le Moyen Âge n’est jamais pour lui un refuge érudit ni un univers clos. Il constitue un laboratoire permettant d’interroger les mécanismes fondamentaux des sociétés humaines. Toute son œuvre témoigne d’une volonté constante de comprendre le présent à travers l’étude du passé. Patrick Boucheron le rappelle dans sa postface en reprenant une formule devenue célèbre : « Celui qui aime le passé plus que le présent n’est pas historien mais antiquaire. » À travers cette histoire toujours en dialogue avec son temps, c’est une véritable conception de la modernité historique qui se dessine.
Une vie d’engagements
L’un des premiers mérites de l’ouvrage est de restituer Marc Bloch dans son environnement familial, social et politique. Les contributions éloignent l’image parfois figée du grand historien ou du héros de la Résistance pour faire apparaître un homme profondément ancré dans la culture républicaine de son époque.
La contribution de Manon Pignot est particulièrement éclairante à cet égard. Elle montre combien la trajectoire de Marc Bloch s’inscrit dans un héritage familial spécifique. Son père, Gustave Bloch, historien de l’Antiquité et professeur à la Sorbonne, appartient à cette génération d’Alsaciens qui, après l’annexion de l’Alsace-Moselle en 1871, choisissent de demeurer français. Florian Mazel rappelle lui-même combien cet épisode fondateur irrigue durablement l’identité familiale. Le patriotisme de Marc Bloch trouve ici une partie de ses racines. Mais il s’agit d’un patriotisme républicain, fondé sur l’adhésion à des valeurs et à une communauté politique, très éloigné des nationalismes exclusifs qui se développent dans l’Europe de l’entre-deux-guerres.
Manon Pignot met également en lumière une facette souvent méconnue de sa personnalité : son rapport à la jeunesse. Les archives familiales révèlent un père exigeant, soucieux de transmettre à ses enfants le goût de l’effort, de la responsabilité et du devoir. Cette rigueur ne doit pourtant pas masquer une profonde confiance dans les nouvelles générations. En 1942, dans une lettre adressée à son fils Étienne, Marc Bloch écrit : « Je n’ai, personnellement, aucun respect pour l’âge. Je crois aux jeunes, je crois que les vieux ou demi-vieux ont très besoin de jeunes. » Derrière l’universitaire exigeant apparaît un pédagogue convaincu que le renouvellement intellectuel et civique repose sur la capacité des générations à dialoguer.
L’expérience de la Première Guerre mondiale, étudiée par Nicolas Offenstadt, joue également un rôle décisif. Mobilisé dès 1914, combattant durant toute la guerre, Bloch découvre dans les tranchées un observatoire exceptionnel des comportements collectifs. Les mécanismes de la rumeur, les croyances partagées, les solidarités comme les peurs deviennent autant d’objets d’observation qui nourriront ensuite sa réflexion d’historien. Mais Nicolas Offenstadt montre aussi que la guerre ne constitue pas seulement un épisode biographique majeur. Elle transforme profondément la manière dont Bloch conçoit le travail historique. L’expérience vécue devient un instrument de compréhension du passé. Les phénomènes observés dans les tranchées lui fournissent des outils pour analyser d’autres sociétés et d’autres époques. Loin d’opposer présent et passé, Bloch construit une méthode fondée sur leur dialogue permanent.
Jean-Marc Largeaud prolonge cette réflexion à travers l’analyse de L’Étrange Défaite. Son étude montre comment Bloch transforme son expérience de 1940 en objet d’histoire. Le témoignage personnel se double d’une enquête rigoureuse sur les mécanismes de l’effondrement français. Loin d’une simple dénonciation des responsables militaires ou politiques, Bloch cherche à comprendre les logiques profondes du renoncement collectif.
Cette expérience éclaire également son attitude face aux crises des années 1930 et à l’Occupation. Les contributions de Laurent Douzou et de Tal Bruttmann rappellent la profondeur de son engagement antifasciste et républicain. Signataire du manifeste du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes dès 1934, Bloch demeure étranger aux logiques partisanes tout en combattant fermement les menaces pesant sur la démocratie. Son entrée dans la Résistance apparaît ainsi moins comme une rupture que comme l’aboutissement logique d’une vie placée sous le signe du devoir civique. Les derniers mois étudiés par Tal Bruttmann, de l’arrestation sous le pseudonyme de « Narbonne » à l’exécution, donnent à cette trajectoire une dimension tragique sans jamais céder à l’héroïsation simplificatrice.
Le Moyen Âge pour terrain
La deuxième partie rappelle que Marc Bloch fut d’abord un médiéviste, mais un médiéviste profondément atypique. Florian Mazel insiste sur son refus d’être « exclusivement médiéviste ». Ce qui l’intéresse n’est pas une période pour elle-même mais des problèmes historiques : les formes de domination, les structures sociales, les croyances, les représentations et leurs transformations dans le temps.
Cette histoire-problème se retrouve dans plusieurs contributions. Chris Wickham revient sur la question du servage et montre comment Bloch cherche moins à décrire une institution qu’à comprendre un système de relations sociales inscrit dans la longue durée. Valérie Theis examine quant à elle sa manière de penser les groupes et les classes sociales, en articulant catégories juridiques, pratiques économiques et expériences collectives.
Plusieurs contributions rappellent également que l’originalité de Bloch réside dans sa capacité à articuler les différentes échelles d’analyse. Les groupes sociaux ne sont jamais étudiés isolément mais dans leurs interactions avec les structures économiques, les formes de domination et les systèmes de représentation. Cette volonté de comprendre simultanément les mécanismes sociaux et les expériences vécues explique la fécondité durable de son œuvre.
Piroska Nagy met en évidence la modernité de ses analyses sur les croyances, les émotions et les « façons de sentir ». Avec Les Rois thaumaturges, Bloch ouvre des pistes qui nourriront plusieurs décennies plus tard l’histoire des mentalités, l’anthropologie historique et l’histoire culturelle. Les représentations collectives deviennent des objets historiques à part entière.
Le chapitre de Samuel Leturcq et Magali Watteaux apporte un éclairage précieux sur un autre aspect fondamental de son travail : l’histoire rurale. À travers l’étude des paysages, des formes d’habitat et des structures agraires, ils montrent comment Bloch considère le territoire lui-même comme une archive. Le paysage devient un document historique permettant de retrouver les logiques sociales qui ont façonné les campagnes européennes sur la longue durée. Cette attention aux traces visibles du passé constitue l’une des dimensions les plus originales de sa méthode.
Rosa Maria Dessí explore enfin un domaine souvent moins connu : les images médiévales. Son étude montre que Bloch ne limite pas son enquête aux textes. En dialogue avec la sociologie de l’art et l’iconographie historique, il accorde aux représentations visuelles une véritable valeur documentaire. Les images participent elles aussi à la compréhension des croyances et des imaginaires collectifs.
Entre histoire et sciences sociales
L’autre apport majeur du volume est de montrer que Marc Bloch ne fut pas seulement un grand médiéviste mais l’un des artisans d’une profonde transformation de la discipline historique.
Yann Potin revient sur cette ambition intellectuelle qui conduit Bloch à penser l’histoire comme une science sociale. Héritier de certains questionnements durkheimiens, il cherche à comprendre les sociétés dans leur globalité. Les auteurs montrent toutefois que cette ambition ne consiste jamais à dissoudre l’histoire dans la sociologie. Bloch emprunte aux sciences sociales leurs questionnements et certaines de leurs méthodes, mais il demeure attaché à la singularité du raisonnement historique, fondé sur les temporalités, les contextes et les transformations.
Guillaume Calafat rappelle combien cette ouverture débouche sur l’aventure des Annales, fondées en 1929 avec Lucien Febvre. Plus qu’une revue, les Annales constituent un programme intellectuel visant à faire dialoguer histoire, géographie, économie, sociologie et anthropologie. Cette volonté de décloisonnement apparaît comme l’une des marques les plus durables de l’héritage blochien.
Jean-Philippe Genet montre combien le comparatisme occupe une place centrale dans cette démarche. Comprendre une société suppose de la confronter à d’autres expériences historiques. La comparaison entre France et Angleterre, notamment autour de la royauté et du religieux, permet de mettre au jour des différences structurelles qui échappent aux histoires strictement nationales.
Michel Lauwers éclaire un autre aspect essentiel de cette ambition scientifique : la place du religieux dans les sociétés médiévales. Son chapitre montre comment Bloch articule l’étude des institutions, des croyances et des comportements collectifs, refusant toute séparation artificielle entre histoire sociale et histoire religieuse.
L’ouverture internationale est au cœur des contributions d’Agnès Graceffa et de Steffen Patzold. Tous deux rappellent combien Bloch fut un historien profondément européen. Son intérêt pour l’Angleterre, son attention constante à l’historiographie allemande et ses multiples échanges savants témoignent d’une volonté de dépasser les frontières nationales dans la production du savoir historique.
Eliana Magnani complète ce tableau à travers l’étude des relations entre Marc Bloch et Marcel Mauss. L’analyse de leurs échanges montre concrètement comment se construisent les réseaux scientifiques de l’entre-deux-guerres. Les frontières disciplinaires apparaissent beaucoup plus poreuses qu’on ne l’imagine souvent. L’histoire des Annales se nourrit d’un dialogue constant avec la sociologie, l’anthropologie et l’économie.
Étienne Anheim et André Loez rappellent enfin que les revues occupent une place centrale dans cette culture intellectuelle. Pour Bloch, le compte rendu, la discussion critique et la circulation internationale des travaux constituent des éléments fondamentaux du métier d’historien.
Une histoire contre les enfermements identitaires
La dernière partie du volume interroge les usages posthumes de l’œuvre de Bloch et son étonnante actualité.
Yann Potin analyse les multiples vies éditoriales et mémorielles de l’historien. Il montre comment s’est progressivement construite la figure publique de Marc Bloch, depuis les publications d’après-guerre jusqu’à la panthéonisation de 2026. Jean-Marc Largeaud revient quant à lui sur la réception de L’Étrange Défaite, devenu à la fois témoignage historique, texte politique et objet mémoriel.
Patrick Cabanel et Sylvain Venayre s’attaquent à une question particulièrement actuelle : celle des origines et de la nation. Tous deux rappellent combien Bloch se méfie des récits fondés sur les essences nationales ou les continuités imaginaires. Sa célèbre critique de « l’idole des origines » demeure d’une remarquable actualité. L’histoire n’a pas pour mission de légitimer les identités ; elle doit expliquer leur formation, leurs transformations et leurs recompositions.
Cette posture critique se retrouve également dans les contributions de Steffen Patzold consacrées aux relations entre Bloch et l’Allemagne. Son étude montre comment la réception allemande de l’œuvre fut longtemps contrariée par les fractures politiques et mémorielles du XXe siècle, avant de devenir aujourd’hui un élément majeur du dialogue historiographique européen.
Par son ampleur, la qualité exceptionnelle de ses contributeurs et la richesse de ses approches, Marc Bloch : l’histoire en résistance constitue bien davantage qu’un ouvrage publié à l’occasion d’une panthéonisation. Florian Mazel et Yann Potin réussissent à restituer l’unité profonde d’une existence souvent fragmentée entre le médiéviste, le fondateur des Annales, le théoricien de l’Apologie pour l’histoire, l’auteur de L’Étrange Défaite, le professeur et le résistant.
Le livre montre avec force que ces différentes facettes relèvent d’une même exigence : comprendre les sociétés humaines dans leur complexité, refuser les simplifications, faire dialoguer les disciplines, transmettre les savoirs et assumer la responsabilité civique du chercheur.
L’un des mérites essentiels de l’ouvrage est également de montrer que Marc Bloch demeure un interlocuteur de premier plan pour les historiens du XXIe siècle. Les questions qu’il posait — comparaison des sociétés, circulation des savoirs, articulation des échelles d’analyse, critique des récits identitaires, dialogue entre histoire et sciences sociales — continuent d’alimenter les débats contemporains. Loin d’appartenir à un âge héroïque de la discipline, son œuvre apparaît comme une ressource intellectuelle toujours active.
Pour les enseignants d’histoire-géographie, l’ouvrage présente un intérêt tout particulier. Il éclaire l’œuvre d’un historien majeur mais offre aussi une réflexion profonde sur notre métier. À travers Marc Bloch se dessinent les contours d’une histoire ouverte aux autres sciences sociales, attentive aux hommes et aux sociétés, exigeante dans ses méthodes et engagée dans la cité. Surtout, le portrait qui émerge de ces pages est celui d’un pédagogue convaincu que la jeunesse constitue une ressource essentielle pour l’avenir. Cette confiance dans la transmission, associée à une exigence intellectuelle sans concession, explique sans doute pourquoi Marc Bloch demeure aujourd’hui encore l’une des figures tutélaires de notre profession.
À travers son entrée au Panthéon, c’est finalement une certaine idée de l’histoire qui est honorée : une histoire vivante, critique, comparatiste, européenne, profondément attachée aux valeurs de liberté, de vérité et de justice auxquelles Marc Bloch consacra sa vie.



