Bruno Modica est chargé de cours en relations internationales à l’IEP de Lille dans le cadre de la prépa ENA
Comment un tel ouvrage peut-il susciter l’intérêt de professeurs en dehors de ceux qui sont aficionados, c’est-à-dire de ceux qui ont la passion de la tauromachie de tradition espagnole ? Cette question n’est pas aussi simple qu’il n’y parait lorsque l’on se plonge dans cet ouvrage, que l’on soit amateur de ce type de « spectacle » ou non. Francis Wolff est directeur de département à l’école normale supérieure et il est spécialiste de Socrate et d’Aristote, des philosophes qui ne connaissaient pas à leur époque les pratiques tauromachiques apparues sur la péninsule ibérique à la fin du XVIIIe siècle.

Ce compte rendu de lecture n’est en aucune manière une apologie de la tauromachie, et l’ouvrage lui-même n’a pas cette prétention. Il vise simplement à donner des clés de réflexion, en utilisant des concepts étudiés par les philosophes, à une activité paradoxale en ce début du XXIe siècle qui consiste pour un homme à donner la mort en acceptant de s’y exposer lui-même.
Pour le philosophe, mais également pour tout un chacun, la corrida de tradition espagnole est à envisager sous l’angle des valeurs. On ne sait pas ce qu’est la corrida, un art, un spectacle ? Peut-être les deux mais plus encore puisqu’elle touche à la question centrale de tout être vivant, celui de la vie et de la mort, mais aussi pour l’homme, celui de l’être. Etre torero, ce n’est pas simplement un état, au sens professionnel, mais une dimension de l’existence.

Et c’est là que cet ouvrage permet de rejoindre le monde de l’enseignement. On est peut-être professeur de métier, car cela correspond à une catégorie socio professionnelle bien délimitée, mais l’être même se révèle lorsqu’il entre en communication avec ceux qui reçoivent des connaissances, c’est-à-dire son public. Il y a dans ces deux activités une relation ambivalente, le public ou un auditoire d’enseignés et la matière, ou le savoir. D’ailleurs dans la tauromachie comme dans l’enseignement, le savoir est utilisé dans le même sens. La connaissance de la discipline enseignée et celle de l’adversaire, le taureau de combat. Ensuite, l’on passe à une autre dimension, le pouvoir, celui de transmettre une émotion au public, des connaissances à un auditoire, mais aussi celui de dominer l’animal sauvage pour le torero, un auditoire rétif pour le professeur.

Arrêtons là cette comparaison, les risques ne sont pas les mêmes et les finalités non plus, mais j’ai pris cet exemple pour montrer que la démarche de Francis Wolff dans son ouvrage va au-delà de la tauromachie elle-même. Il la connaît, et même très bien, il cite avec bonheur des références car la corrida est une mémoire, qui fait vibrer les amateurs, mais surtout, il touche à l’universel lorsqu’il interroge sur les relations entre les hommes et la nature, les sacrifices et leur ritualisation, l’éthique de l’être et celle de la liberté, enfin, sur l’esthétique du sublime.

Toutes ces questions sont développées sans aucun a priori ni tabou. Oui, la corrida est un affrontement, un combat, entre 500 kg de force brute naturelle et un homme, représentant lui, le savoir, la ruse et qui va, en livrant sa vie aux cornes inscrire dans l’espace une esthétique. Pourquoi ces risques alors, pourquoi donner si peu de prix à sa vie ? C’est que la mort, la fin de vie est partie intégrante du vivant, et que dans la confrontation à la nature sauvage, dans l’affrontement ritualisé, on affirme sa liberté, celle de l’homme au centre de l’arène, qui se livre et qui transmet au public des émotions, des sensations, une histoire, de l’art et en même temps qui livre un combat.

Dans le même temps, la vie de l’homme est un capital précieux, pour reprendre le titre de l’ouvrage d’un chef d’état qui en faisait bien peu de cas, et c’est dans cette certitude de la mort du taureau que réside le caractère acceptable de la corrida. Oui, la vie de l’homme a plus de prix que celle de toute bête sauvage ou domestique. Tirer un trait d’égalité entre les deux serait une intolérable régression dans l’échelle des civilisations.

Point n’est besoin en lisant cet ouvrage d’être familier des ruedos et des ferias. Francis Wolff est un professeur qui déploie une pédagogie adaptée aux non initiés, et il fait même, dans un dialogue imaginaire découvrir la corrida à Socrate et à ses élèves, qui s’affrontent sur ce sujet comme aujourd’hui, dans ces tertullias qui suivent les corridas, lorsque les spectateurs libèrent leurs émotions ou leurs déceptions.

Pas de déception vraiment, une fois la dernière page refermée. Simplement, lorsque l’on est soi-même aficionado, l’envie de dire à ceux que l’on apprécie le plus «regarde ! Partage avec moi ces émotions uniques, celles qui donnent un sens à notre condition d’homme, mortel, et finalement goûte la vie !»

Lorsque l’on est professeur dans les terres françaises de tradition taurine, on croise aussi ces élèves, rarement les plus brillants, qui ont cette lumière au fond des yeux dès qu’approche le moment où ils vont, jeunes novilleros revêtir l’habit de lumière. C’est l’armure fragile de soie et d’or qui évoque la pureté, celle du combat que l’on va livrer, face aux cornes nues, sans dopage ni tromperie. Car, au moment de la mise à mort, que l’on appelle très justement le moment de vérité, il y aura ce face à face fondamental, celui de l’homme et de la nature sauvage. Comme le disait dans son histoire de la tauromachie Bartolomé Benassar, il n’y a plus beaucoup, dans notre société si policée et par certains aspects si cruelle, de lieux où l’on puisse revenir à l’essentiel.

Bruno Modica
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