Présentation de l’éditeur. « Réalisé par Jean-Patrick Lebel, Cité de la Muette est le premier documentaire consacré au camp de Drancy, principal centre d’internement des juifs français et étrangers avant leur extermination en Europe de l’Est durant la Seconde Guerre mondiale. Le film ausculte les lieux de l’internement, exhume des archives et, surtout, donne la parole à des témoins encore jeunes, dont beaucoup livrent leur expérience pour la première fois devant une caméra.

Ces entretiens, captés entre 1982 et 1983 par Dominique Chapuis (chef-opérateur de Shoah de Claude Lanzmann), constituent un précieux matériau pour l’histoire de la déportation et de la résistance. Parmi ceux-ci, celui de Paulette Sarcey, résistante au sein d’un groupe de jeunes communistes de la M.O.I. (Main d’œuvre immigrée), est exceptionnel, par son parcours militant, la précision de ses souvenirs et son sens du récit ».

 

On a déjà rendu compte, dans la Cliothèque, du travail de publication fait Ciné-Archives, à partir du fonds audiovisuel du parti communiste français et du mouvement ouvrier et démocratique (syndicats, MRAP, Secours populaire, etc.). On trouvera dans ce nouveau coffret deux DVD. Le premier contient un documentaire de Jean-Patrick Lebel assez ancien, puisqu’il date de 1986 (1 h 30) et une « conversation entre Christiane Lack (monteuse du film) et Bernard Stora (réalisateur) » réalisé par Guillaume Lebel (19′). Le second DVD est un entretien que J.-P. Lebel a eu (et filmé) avec Paulette Sarcey, en 1983 (2 h 45). On trouve enfin un livret de quarante pages comprenant :

  • Sylvie Zaidman, « L’Histoire et la parole » ;
  • Denis Peschanski, « Drancy, du camp d’internement à l’antichambre de la mort » ;
  • Tangui Perron, « La mémoire et les images ou le documentaire en Seine-Saint-Denis selon Jean-Patrick Lebel, réalisateur de Cité de la Muette » ;
  • Luc Alavoine, « Cité de la Muette. La part du silence » ;
  • Tangui Perron, « Paulette et ses camarades » ;
  • une biographie des témoins ;
  • et une bibliographie.

Il serait vain de prétendre rendre compte de la richesse de cette nouvelle production de Ciné-Archives, ce qui est maintenant devenu sa marque de fabrique. Ses intérêts sont multiples, mais on peut en retenir deux principaux.

Le premier tient au rappel de ce qu’un lieu banal, destiné à l’habitation collective, est devenu un camp d’internement. La cité de la Muette, à Drancy, a en effet été construite à partir de 1932, prenant l’aspect d’un quadrilatère fermé sur trois côtés dominé par des tours d’une quinzaine d’étages. La visée est résolument moderniste, faisant la part belle au confort des appartements. Le projet prévoit en outre de nombreux équipements sociaux : école, sports, culture,etc. Quand la guerre éclate, la construction n’est pas achevée, mais la défaite entraîne un premier détournement puisqu’on ferme le quadrilatère pour retenir des prisonniers de guerre français et des civils britanniques. Le deuxième détournement — le principal — survient après la rafle de quatre mille juifs, le 21 août 1941, qu’on rassemble là, voulue par Theodor Dannecker, Judenberater ou chef du service des affaires juives pour la Gestapo et représentant d’Adolf Eichmann, mais organisée et opérée conjointement par les autorités françaises et allemandes. Outre que la cité n’est a priori pas conçue pour un enfermement, l’organisation tient de l’improvisation dans la précipitation, ce qui est un élément important des conditions épouvantables dans lesquelles les internés vont devoir survivre. Car une surmortalité ne tarde pas à se déclarait. Aux juifs raflés, on adjoint à partir de la fin 1941 des communistes (juifs ou non), dont certains vont être exécutés, parfois comme otages ; l’un d’eux est Henri Krasucki, membre des FTP-MOI, déporté qui pourra revenir des camps. La machine exterminatrice se met en marche. Avec le premier convoi constitué de détenus à Drancy, constitué le 26 mars 1942, la nature de l’enfermement change alors : de lieu de relégation, la cité devient un camp de transit avant une déportation, à partir des gares du Bourget puis de Bobigny, qui est le prélude à l’extermination systématique. Le système est organisé, il n’est pas vain de le rappeler toujours, avec la participation très active des autorités françaises, menée par Laval et Bousquet, avec le soutien de Pétain. En juillet 1943, les Allemands assurent eux-mêmes la direction du camp de Drancy ; le dernier convoi part en août 1944.  Au total, environ 67 000 juifs, sur les 76 000 déportés à partir de la France, sont passés par Drancy. Après la Libération, la cité de la Muette retrouve sa vocation première ; le drame qui s’y est joué est relégué dans un coin de la mémoire nationale, sans sombrer toutefois dans un oubli complet. Des témoignages sont écrits par des survivants ; on s’interroge peu à peu…

Le film tourné par Jean-Pierre Lebel devient un élément important dans la constitution de la mémoire sur Drancy, quand il est tourné en 1986. Il intervient en effet à un moment particulier de l’ouverture de la conscience collective à propos de la seconde guerre mondiale en France, avec, entre autres, l’engagement des premières poursuites judiciaires de Français pour crime contre l’humanité. Des enquêtes sont menées par des associations, des historiens, amateurs ou professionnels, directement auprès des survivants comme Paulette Sarcey. C’est le deuxième intérêt principal de ce coffret que de mettre à notre disposition ce long entretien (plus de deux heures et demie), qui vaut autant par ce qui est dit que par les silences, les pauses, mais aussi les gestes : l’image apporte une dimension essentielle à l’oralité. Pour autant que la relation de Paulette Sarcey soit parfois extrêmement sensible, on peut tenir son émotion à distance, interrompre le défilement du documentaire pour réfléchir : on retrouve là l’intérêt d’une utilisation de l’audiovisuel en classe, si elle est réfléchie à l’avance par l’enseignant et donne à penser, et si elle est complétée par d’autres documents. Le site du Maitron en ligne propose ainsi une notice biographique très complète de Paulette Sarcey, aujourd’hui âgée de quatre-vingt quinze ans. Très rapidement, à l’été 1940, elle s’implique dans la Résistance, notamment aux côtés d’Henri Krasucki. La lutte n’a pas encore d’aspect militaire : elle participe à des opérations de tractage, à des manifestations. Le groupe FTP-MOI est cependant dFTémantelé au début de 1943. Comme Henri Krasucki la veille, Paulette Sarcey est arrêtée le 23 mars par la Brigade spéciale de la préfecture de police de Paris, spécialisée dans la répression des communistes. Interné à Drancy en mai, elle est déportée vers Auschwitz-Birkenau le 23 juin 1943 par le convoi n° 55Source : Mémorial de la Shoah.. Rentrée en mai 1945, Paulette Sarcey poursuit son engagement militant, en s’investissant en particulier au sein de l’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide (UJRE) qui devient ensuite l’Union de la jeunesse républicaine de France (UJRF), auprès d’anciens déportés et dans le parti communiste. Elle témoigne lors de procès de criminels en Allemagne, et dans des entretiens. De ce fait, elle apparaît comme un témoin soucieux de parler, à rebours complet de l’image de la chape de plomb dont on pense qu’elle s’est abattue au retour des camps.