Rebâtir Notre-Dame de Paris est un bel ouvrage, abondamment illustré (250 photographies d’excellente qualité), qui révèle Notre-Dame de Paris au sens propre comme au sens figuré. Il ouvre les portes du chantier titanesque de sécurisation puis de restauration de l’emblématique édifice parisien, depuis l’incendie de 2019. Il constitue un bel hommage aux Compagnons et artisans d’art qui ont, collectivement relevé, ce défi. La richesse documentaire et iconographique du livre en fait un ouvrage de référence pour les amateurs d’art et de patrimoine, mais aussi pour les enseignants. Une version an anglais, Rebuilding Notre-Dame de Paris, peut intéresser les professeurs d’histoire DNL.

Un hommage aux savoir-faire des Compagnons et artisans d’art

Le livre s’ouvre sur une dédicace : « Ce livre est dédié aux 340 000 donateurs de France et du monde entier qui, par leur magnifique générosité, ont permis de rebâtir Notre-Dame de Paris. Il veut aussi remercier les milliers d’hommes et de femmes qui, par leur immense talent, leur passion, leur mobilisation, leur amour de leur métier et de la cathédrale, ont fait renaître Notre-Dame de Paris. » (p.2).

Le lecteur, effectivement ne peut qu’être séduit par les savoir-faire mis en œuvre et le travail collectif développé pendant cinq années. Les élèves des lycées professionnels et technologiques, et leurs enseignants peuvent également trouver dans le livre une source de fierté pour leur discipline.

Le livre permet d’approcher le geste des artisans et la matérialité de l’édifice. Il révèle la fierté de chaque corps de métier qui a contribué à cette magnifique renaissance.

L’auteur, Mathieu Lours, historien de l’architecture, spécialiste des cathédrales et des architectures religieusesIl dirige le département d’histoire de l’architecture de l’École de Chaillot, enseigne à l’École du Louvre et à Paris-Cergy Université), nous offre une fascinante immersion dans le chantier. L’historien a vécu une expérience inédite en se plongeant au cœur du chantier et a recueilli les témoignages des principaux acteurs de la restauration. « Pour un historien, écrire sur un chantier de son temps est un véritable défi. Habitué à travailler sur des archives, souvent éparses ou lacunaires, il sait aussi interroger la matérialité de l’édifice. Le bois, la pierre, le métal et le verre parlent grâce aux travaux des archéologues et aux scientifiques. Mais le chantier de Notre-Dame permet de voir comment cet héritage reste vivant aujourd’hui, sous nos yeux, grâce à l’excellence d’une tradition française. » (p.13). Trois photographes, David Bordes, Romaric Toussaint (photographes de l’établissement public Rebâtir Notre-Dame de Paris) et Patrick Zachmann (photographe pour l’agence Magnum Photos) magnifient son témoignage. L’œil photographique permet d’approcher au plus près, le geste des artisans, et la beauté des matériaux. La richesse de leurs clichés a nourri différentes expositions, en particulier sur le parvis et dans les jardins de Notre-Dame.

Un témoignage historique précieux, richement documenté

Rebâtir Notre-Dame de Paris, dont la première édition est parue en novembre 2024, pour célébrer la réouverture de la cathédrale est marqué du sceau officiel puisqu’il rend compte de la façon dont l’établissement public administratif chargé de la conservation et de la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris (prévu par la loi du 29 juillet 2019 et créé le 1er décembre 2019) a réalisé sa « mission d’assurer la conduite, la coordination et la réalisation des études et des opérations concourant à la conservation et à la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris ».

L’ouvrage s’inscrit, en particulier, dans ses obligations statutaires d’information du grand public et des donateurs de l’avancement du chantier, de sa mise en valeur et de la valorisation des métiers du patrimoine. L’enseignant trouvera, à ce sujet, une mine d’informations et de documents téléchargeables, sur le site https://rebatirnotredamedeparis.fr, à la fois sur les différentes étapes du chantier de sécurisation et de restauration, mais aussi sur les différents métiers qui y ont contribué.

Emmanuel Macron, président de la République, a écrit une préface très lyrique qui insiste sur le défi relevé de la reconstruction à l’identique (p.7). L’archevêque de Paris, Monseigneur Laurent Ulrich, a rédigé l’avant-propos, ancrant, sans surprise, son hommage dans le sacré, en soulignant la « formidable aventure humaine suscitée par un monument de la foi » et l’adhésion collective à la survie du monument : « Tout un peuple, et même au-delà, s’est mobilisé autour d’une demeure de Dieu sur cette terre et c’est avec passion que ce mouvement s’est exécuté. » (p.9).

La mobilisation des Français et des anonymes partout dans le monde transparaît, dès les premières illustrations du chapitre « Notre-Dame de Paris dévastée » (p.12). On y lit la consternation et la tristesse des témoins du funeste incendie du « 15 avril 2019, jour du Lundi saint, [où] sous les yeux stupéfaits du monde entier, la charpente de Notre-Dame se transforme en brasier ardent. Quelques heures plus tard, la flèche s’effondre et, avec elle, le symbole du rayonnement de la cathédrale dans le ciel parisien » (p.13).

La mobilisation est à l’image de l’émotion, et cet élan collectif permet d’initier la sécurisation puis la restauration, avec l’appui des autorités, en particulier, du président de la République. Mathieu Lours déroule la chronologie des deux phases, en détaillant les minutes de la décision politique qui insuffle l’élan collectif en fixant un cap et en lançant une souscription collective (p. 27)

Le livre adopte le parti-pris chronologique à partir du 16 avril 2019, jour qui permet de dresser le bilan du désastre de l’édifice profondément mutilé et de préserver les œuvres et le mobilier (p.38 et suivantes), illustré de photos saisissantes jusqu’à la réouverture de la cathédrale, cinq ans plus tard.

C’est un précieux témoignage historique très détaillé. Les hommes et femmes à l’œuvre sont saisis dans leur habileté à sauver des éléments patrimoniaux inestimables dans des conditions difficiles et délicates.

L’ouvrage met en lumière des corps de métiers souvent peu valorisés comme les échafaudeurs, pourtant indispensables pour le succès de l’entreprise, comme en atteste Didier Cuiset, directeur d’Europe Échafaudage (p.88) :

« De la nuit de l’incendie à la réouverture, le chantier de Notre-Dame aura été une grande histoire d’échafaudages : ce sont eux qui permettent l’accès de tous les corps de métiers à leur ouvrage. Les échafaudeurs passent les premiers pour permettre le travail, et les derniers pour le dévoiler. Ils ont eu à relever leurs propres défis : démonter l’échafaudage sinistré qui entourait la flèche avant l’incendie, mais aussi soutenir les voûtes en cas d’effondrement. Ce sera encore un échafaudage, celui de la croisée, qui rythmera la restauration : depuis le sol de la cathédrale, jusqu’à son point culminant à une centaine de mètres de haut, il permettra et signalera dans le ciel de Paris les avancées successives accomplies par tous les corps de métiers. Sa conception en elle-même aura été un nouveau défi. »

Ces mois de consolidation ont vu naître un « esprit Notre-Dame, caractérisé par le sentiment d’appartenance à une aventure collective exceptionnelle impliquant tous les acteurs, quels que soient leur rôle, corps de métiers ou corps d’État. » (p.94), esprit Notre-Dame qui transparaît au fil des témoignages et dans les regards complices et fiers dans les photographies. Les hiérarchies de grades et de corps sont gommées comme le souligne Philippe Villeneuve architecte en chef des monuments historiques : « Face au dévouement et aux compétences extraordinaires des compagnons, je ne pus que leur manifester ma reconnaissance et mon affection. Sans doute bien exceptionnellement sur un tel chantier, le tutoiement était la règle et les embrassades fréquentes, les haussements de ton également… La complicité et la confiance absolue, la simplicité des rapports constituèrent bien vite ce que l’on appela « l’esprit Notre-Dame », comme signe d’appartenance à cette famille qui ne ferait que grandir. […] La place manque pour décrire les moments de joie, de colère ou d’espoir, et je voudrais que demeurent de cette formidable aventure humaine, certes les exploits des compagnons qui ont réussi à tenir le délai de cinq ans, fixé par le président de la République, mais surtout cet esprit Notre-Dame qui a uni toutes ces compétences dans l’enthousiasme et la fierté du travail accompli. » (p.96-97). La fierté est le sentiment qui transcende tous les acteurs du chantier.

Après la sécurisation s’ouvre le temps de la préparation, de la restauration et des choix : « Préparer la renaissance de Notre-Dame de Paris, réflexion, organisation, anticipation »(p. 99). C’est une partie qui, vraisemblablement, intéressera moins l’enseignant même si « loin d’être purement spéculative, c’est une étape caractérisée par une intense activité, impliquant de multiples expertises, et par une approche inédite du respect dû à un monument insigne considéré dans le temps long. On assiste également à l’inscription de la restauration dans une vaste émotion nationale et dans un débat souvent passionné. C’est à ce moment que le choix d’une restauration à l’identique est acté. » (p.101).

La partie sur la conception des charpentes et la mobilisation de la filière bois française (p.114 à 126 ; Les charpentes de la nef et du chœur, pages 160 à 181) est néanmoins passionnante et peut alimenter des actions pédagogiques pluridisciplinaires (physique, SVT, histoire, SES, Gestion etc.).

Il est intéressant d’analyser la gestion du chantier dans ses différentes composantes et de découvrir les techniques traditionnelles, l’ensemble de la filière pour les différents matériaux utilisés (bois, pierre, fer, plomb, verre …), en inscrivant l’aventure dans l’histoire. Ainsi, Jean-Louis Bidet, directeur commercial Charpente des Ateliers Perrault, atteste que la « restauration aura remis au goût du jour le métier de charpentier et l’utilisation du bois vert et des techniques traditionnelles. Elle aura rendu visible des choses discrètes, comme le fait de revenir à l’éthique médiévale de la matière, qui lui redonne du sens. Commencée en forêt pour sélectionner les arbres avec les architectes et les forestiers, l’aventure s’est poursuivie en ateliers autour des taillandiers chargés de réaliser les haches, des équarrisseurs et des charpentiers, puis à Notre-Dame elle-même : cette chaîne n’aura connu aucune coupure. » (p.175)

Chaque corps de métier se surpasse, innove, invente en s’appuyant sur les savoirs ancestraux et s’érige en « bâtisseur de cathédrale », comme l’affirme Julien Soccard, directeur d’activités d’UTB, entreprise de couvreurs : « La reconstruction de la couverture ne pouvait s’appuyer sur l’existant, puisque les anciennes tables de plomb avaient disparu dans l’incendie. Il a donc fallu repartir de rien, en poussant dans leurs retranchements les savoir-faire traditionnels. C’est sur ce point précis que nous sommes devenus des bâtisseurs de cathédrales. Le cuivre des gouttières, le plomb coulé sur sable pour respecter l’histoire et la mécanique du métal, le chêne des voliges : même les matériaux sont exceptionnels. Ajoutées à cela une logistique exceptionnelle et à la mise en commun des compétences humaines, la restauration nous a poussés à faire des choses qu’on ne faisait pas d’ordinaire, ni dans ces proportions. » (p.187). La partie sur la renaissance des sculptures (pages 193 à 202) est captivante. En particulier, il est fascinant de lire le détail de la renaissance des cinq des cinquante-deux chimères de Viollet-le-Duc, qui ont été léchées par les flammes. Ces figures de fantaisie – l’alchimiste, la femme à tête de chien, un pélican, une figure reptilienne et un félin tirant la langue – retrouvent leur splendeur originelle grâce à un subtil alliage de gestes traditionnels et de techniques modernes (p.194 à 198). Il est émouvant de les voir renaître grâce au reportage photographique qui nous fait pénétrer jusqu’aux veinures de la pierre.

Le chapitre « Restaurer la flèche et le transept » (p.203 à 245) relate les enjeux symboliques, architecturaux, physiques et historiques touchant « l’élément le plus symbolique du travail de reconstruction, la flèche ayant constitué, par son embrasement et son effondrement, une métaphore du destin de la cathédrale entière et incarné le drame. » (p.218).

Ce livre nous fait partager une partie du « bouillonnement de sentiments qui a fait de ce chantier un ascenseur émotionnel permanent, transcendant nos femmes et nos hommes afin qu’ils expriment la quintessence de leur savoir, afin que vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept ils remplissent la mission qui nous a été confiée : celle de sauver Notre-Dame, de la sécuriser, de la rebâtir et d’élever dans le ciel de Paris sa flèche emblématique (Julien Le Bras, p.227). Le lecteur a l’impression d’être entraîné dans cette aventure collective ; la qualité et la beauté des photographies y contribuent fortement.

L’apothéose vient avec le travail à l’intérieur de Notre-Dame (Chapitre page 246). En effet, le lecteur, mais aussi le visiteur lors de la réouverture, redécouvre la cathédrale dans toute sa splendeur. Depuis sa consécration à la fin de la restauration par Viollet-le-Duc, en 1864, les murs de la cathédrale s’encrassaient de la suie des cierges et de l’encens, de la respiration des fidèles et visiteurs et des dégagements de poussières de la ville. Cent soixante années passées sans nettoyage complet les avaient noircis. La nécessaire décontamination de l’édifice marqué par la présence de la poussière de plomb dégagée lors de l’incendie a imposé un nettoyage intégral et une restauration des œuvres d’art, campagne inédite car « jamais l’ensemble des œuvres et du décor présent dans une cathédrale n’a été restauré en une seule et même campagne, quelle que soit l’époque, depuis le Moyen Âge jusqu’à celles des XIXe et XXe siècles. » (p.254). La lumière et les couleurs éclatent dans l’illustration de ce chapitre. Les vitraux s’illuminent. Même si l’ensemble des vitraux de la cathédrale a été providentiellement épargné par l’incendie de 2019, les vitraux des baies hautes du grand vaisseau, ont dû être déposés en mai 2019 pour faciliter les opérations de sécurisation. Ils ont bénéficié d’une restauration complète dans les neuf ateliers de maîtres verriers. La création de six nouveaux vitraux à caractère figuratif prendront place dans les baies des chapelles du collatéral sud, en lieu et place des grisailles de Viollet-le-Duc (Le seul vitrail historié présent dans les chapelles sud, représentant l’arbre de Jessé, restant en place). Ce choix suscita une polémique, toujours en cours.

Le constat est indéniable, le défi a été relevé ; cinq ans après l’incendie, « la cathédrale est relevée. Les fidèles et visiteurs la retrouvent ; mieux, la redécouvrent plus éclatante qu’ils ne l’avaient jamais vue. La France a relevé le gant. Ce qui paraissait impossible est devenu réalité » s’enthousiasme Philippe Jost, président de l’établissement public Rebâtir Notre-Dame de Paris.

Cette passionnante immersion dans le chantier titanesque, au côté des Compagnons et artisans d’art ne doit pas faire oublier les autres enjeux et les zones d’ombre.

En effet, pour nuancer cette vision hagiographique de cette réalisation, il faut lire les articles de chercheurs qui montrent les failles de cette restauration. Citons, par exemple l’article de Bruno Phalip, « Notre-Dame de Paris : une reconstruction réussie, une restauration malmenée et l’environnement oublié ? » (2024, 4 décembre), paru dans The Conversation. Ce professeur d’Histoire de l’Art et d’Archéologie à l’Université Clermont-Auvergne reconnaît que « la reconstruction de Notre-Dame de Paris est incontestablement une réussite, mais l’urgence du chantier a conduit à éluder d’autres enjeux environnementaux essentiels. Du fait de celle-ci, les chercheurs du futur ne pourront plus accéder à certaines données archéologiques. » Il remet notamment en question la restauration des pierres et montre que l’urgence de la reconstruction a raccourci le temps dédié à la recherche, de même que celui dédié à la réflexion. D’autre part, « la faune et la flore, parents pauvres de la recherche, s’en sont trouvées marginalisés, pour ne pas dire oubliées ».

Le lecteur doit donc être conscient de ces limites mais ne pas bouder son plaisir en découvrant ce livre qui constitue une source d’informations et de découvertes pour l’amateur du patrimoine et pour l’enseignant qui pourra y puiser de nombreuses ressources.