Un beau livre d’histoire et d’art qui revisite la figure de la sorcière, des magiciennes de l’Antiquité aux icônes féministes contemporaines.

 L’ouvrage retrace l’histoire des sorcières sur le temps long, de l’Antiquité à nos jours, mais aussi l’histoire de ses représentions artistiques et de ses récupérations politiques. Ce travail scientifique nourrit des questions d’actualité, notamment le rapport à la marginalité, le rapport aux femmes, la puissance des imaginaires et de l’exploitation de la peur.

 La figure de la sorcière dans l’histoire et l’art, du personnage maléfique à l’icône féministe

Le mot « sorcière » possède un fort pouvoir d’évocation. Il réveille notre imaginaire enfantin dans lequel les sorcières des contes de fées suscitent nos peurs. Le livre analyse cette figure stéréotypée et la dépasse pour investir les différentes figures de l’Antiquité à nos jours. Il révèle la réalité historique qui se cache derrière cet imaginaire

L’ouvrage est le catalogue de l’exposition « Sorcières » qui se déroule du 7 février au 28 juin 2026, au château des Ducs de Bretagne– musée d’Histoire de Nantes et qui propose un parcours immersif explorant l’une des plus vastes persécutions de l’histoire, mal connue : celle des femmes accusées de sorcellerie, du crépuscule du Moyen Âge à l’époque moderne. Dépassant les poncifs et les représentations stéréotypées, l’exposition « s’attache à mettre en lumière les racines historiques, sociales et culturelles de la figure de la sorcière, tout en dévoilant les multiples réalités tout autant que les fictions qui ont successivement été projetées sur ce terme ». (https://www.chateaunantes.fr/expositions/sorcieres/)

Cet objectif ambitieux est atteint dans l’ouvrage qui réhabilite les faits historiques et déconstruit les imaginaires tout en analysant leurs enjeux économiques et politiques. L’ouvrage est dirigé par Krystel Gualdé, conservatrice du patrimoine, historienne et historienne de l’art, directrice scientifique du musée d’Histoire de Nantes (et commissaire de l’exposition). Elle s’est entourée d’éminents historiens mais aussi d’universitaires d’autres disciplines : art, linguiste, lettres et sciences de l’information et de la communication. Cette approche pluridisciplinaire constitue le premier atout de ce livre, le second est la richesse du corpus iconographique. Outre les photographies des objets présentés dans l’exposition, les illustrations couvrent un vaste champ : tableaux (du XVIe siècle jusqu’aux performances de l’art contemporain), sculptures, gravures, lithographies, estampes, aquarelles, dessins ; sources écrites : livres de démonologie, traités de sorcellerie,  traités médicaux, arrêts de condamnation, PV de tribunaux, registres d’écrou, lettres monitoires, livres de conjuration, manuscrits, bulles papales, extraits de magazines, couvertures de livres ; mais aussi photographies extraites de films, de séries ou de jeux vidéo. La littérature, populaire et lettrée, est également dense : contes, légendes, chansons, textes bibliques, sacrés mais aussi extraits d’œuvre d’Apulée, de Pline l’Ancien, Cicéron, Homère, Dante, Shakespeare, Corneille, Montaigne, George Sand, Victor Hugo, Baudelaire, Marguerite Duras, Maryse Condé, et, bien sûr, Jules Michelet et son livre La Sorcière (1862), auquel un intéressant chapitre « La Sorcière de Jules Michelet : une fantasmagorie lucide » (p.298) est consacré. Pour Michelet, la sorcière manifeste la pulsion de résistance, toujours renaissante, de la vie, c’est-à-dire de l’inventivité et de la liberté. « C’est l’esprit même de la future révolution que les sorcières cultivent au cœur des siècles les plus oppressifs » (p.301)

Un index aurait été utile pour utiliser, plus facilement, les multiples richesses du livre.

Le livre constitue une référence sur le sujet car il met en lumière un savoir historique, masqué par les mythes et les stéréotypes de l’imaginaire collectif. Il s’articule autour de trois grandes parties :

-Magie, sorcellerie et féminité

-Des sabbats aux bûchers

-Du renversement de l’image aux pratiques contemporaines

La rigueur scientifique et la clarification linguistique imprègnent chaque chapitre. Le lecteur découvre la variété des termes qui ont qualifié les sorcières, et leurs connotations, au fil des siècles. La pluralité des auteurs provoque immanquablement des redites, qui, en fin de compte, crée une cohérence entre les différents chapitres. Quelques renvois la renforcent.

Le parcours chronologique est judicieux et le prisme du rapport aux femmes, à leurs corps, à leurs libertés et à leurs pouvoirs s’avère pertinent et passionnant. Dès l’Antiquité, la figure de la magicienne oscille entre puissance et menace. Le livre révèle les racines profondes de la misogynie que ne naît pas au Moyen Âge. La méfiance profonde envers les femmes transparaît dès les textes anciens.

Jusqu’en 1487, la sorcellerie concerne hommes et femmes. Après cette date, elle devient un crime essentiellement féminin. Le basculement s’opère avec la publication du « Malleus Maleficarum (Le Marteau des sorcières) », rédigé par l’inquisiteur dominicain Heinrich Kramer Institoris. Ce livre qui associe explicitement la sorcellerie à la féminité connaît un franc succès.

Le XVe siècle marque sinistrement le début de la chasse aux sorcières qui est analysée et contextualisée, à plusieurs reprises dans le livre, à commencer par le chapitre « La chasse aux sorcières et le complot diabolique » (p.66). Les faits sont révélés à différentes échelles temporelles et géographiques (L’arc alpin étant le théâtre central des exécutions). Les historiens avancent des estimations comprises entre 60 000 et 110 000 procès et exécutions. Environ 75% des accusés sont des femmes, et elles représentent également 75 % des personnes exécutées. C’est une persécution sans précédent, dont les enjeux politiques sont analysés. La conception stéréotypée du crime de sorcellerie forgée au XVe siècle n’a pas été adoptée partout avec la même ampleur et de façon complète. Ludovic Viallet dans le chapitre « L’invasion diabolique : marée et reflux « (p.196) montre la responsabilité de l’Église et détaille les différences géographiques concernant l’utilisation de « l’adoration collective du Diable lors du sabbat », comme prétexte au procès, mais aussi l’application de la torture. Sylvain Parent, dans le chapitre suivant, « L’inquisition et la répression du crime de sorcellerie » (p.215) met en lumière la concurrence, les conflits entre les magistratures séculières et ecclésiastiques. Même si l’essentiel des dizaines de milliers d’exécutions de l’Époque moderne fut bien le fait des tribunaux civils et non de l’Inquisition, il n’en reste pas moins que son influence et son héritage demeurent très importants, d’une part par son rôle précurseur, d’autre part par la diffusion de ses méthodes et de sa procédure dans les cours laïques (p.224). Sur le même sujet, Frank Mercier étudie le rôle des pouvoirs locaux et des tribunaux laïcs dans la chasse aux sorcières (p.180).Il décortique le scénario conduisant au bûcher : l’enquête de vérité déclenchée par une rumeur ou une dénonciation, l’enquête menée par le juge au nom de la défense de la foi et du bien public, la mise en accusation, la torture judiciaire extorquant des aveux tenant lieu de preuve et l’exécution de la sentence organisée par les autorités civiles (bûcher le plus souvent). Si dans un premier temps, la sorcellerie démoniaque fondée sur le stéréotype du sabbat est le plus souvent appréhendée par les autorités comme une hérésie, elle est surtout considérée comme la plus grande des rébellions défiant le pouvoir.

Martine Ostorero, de l’université de Lausanne, offre des extraits des vingt-sept procès de sorcellerie intentés par le tribunal d’Inquisition, entre 1438 et 1528, PV conservés aux Archives cantonales vaudoises (cote Ac29). Un QR Code à la page 187 permet de les consulter intégralement. C’est une source très intéressante qui permet d’appréhender tout le déroulement de la procédure de l’enquête jusqu’aux sentences définitives. C’est une pépite précieuse qui constitue un observatoire de choix de l’imaginaire du sabbat dans les années 1430. Comme le résume Martine Ostorero : « Dans les années 1420, la répression de la sorcellerie démoniaque va largement s’adosser à cet imaginaire, reçu toutefois de manière fort inégale dans les différentes parties de l’Europe occidentale. Le sabbat des sorcières, la plus grande fake news de la fin du Moyen-Âge, justifiera les persécutions de milliers d’individus pendant près de trois siècles. Cet imaginaire a donc eu des effets réels des plus dramatiques. » (p.187). Il est dommage de ne pas retrouver dans le catalogue la carte des procès pour sorcellerie en Europe entre 1350 et 1800 qui figure dans l’exposition car elle permet de visualiser l’épicentre alpin de la chasse aux sorcières.

Une relecture historique critique qui éclaire les enjeux contemporains

Martine Ostorero utilise le terme de fake news. Le terme jette un pont intéressant avec l’époque contemporaine et ses enjeux.

La dernière partie du livre « Du renversement de l’image aux pratiques contemporaines » détaille le retournement du stigmate et montre comment les féministes se sont emparées depuis les années 1960-70 de la figure de la sorcière comme icône.

Michelet avait, en quelque sorte ouvert la voie, car pour lui, la sorcière représente la capacité d’opposition des femmes et illustre leur puissance d’agir. « Michelet voit dans ses femmes celles qui ont maintenu au cours des âges une autre vision du monde que celle qu’imposait le système oppressif cadenassé par les dogmes religieux. Elles ont maintenu dans le peuple – car la sorcière véritable n’est qu’une forme de génie populaire – l’esprit de résistance à la culture de l’asservissement imposée selon l’historien par le christianisme. » (p.301) Marguerite Duras, lors d’un entretien avec Xavière Gauthier, fondatrice de la revue « Sorcières », se réapproprie un passage de La Sorcière de Michelet, le transformant en un mythe de la parole féminine. (p.298).

La sorcière est devenue un symbole d’une femme forte, éprise de liberté qui lutte contre toutes les formes d’oppression et le patriarcat. Les courants associant écologie et féminisme la revendiquent – Les chapeaux pointus s’affichent dans les manifestations – Xavière Gauthier, qui forge le terme d’« écoféminisme » en 1974, et, au-delà de l’Atlantique, Starhawk la brandissent hautement comme bannière et comme arme. La Wicca et le féminisme sacré (p.364) réactivent l’imaginaire des clairières, des nuits de lune et des rituels.

Comme l’affirme Krystel Gualdé : « Dans un retournement complet de son image, celle qui fut victime de persécutions pendant plusieurs siècles s’est muée en une icône incarnant la révolte, la puissance, la résistance et la cohésion face aux détenteurs du pouvoir. » (p.372)

Le livre révèle cette puissante réappropriation contemporaine et éclaire des enjeux sociétaux contemporains comme les racines et le mécanisme du complotisme, la construction de la rumeur, le poids de l’imaginaire, l’utilisation politique de la peur, le phénomène du bouc-émissaire, les mécanismes de la persécution, les dynamiques de pouvoir, l’information et la désinformation, les croyances, le déni de la science, les discriminations genrées. Il questionne nos rapports à la marginalité, à l’exclusion, à la violence, à la féminité et à toutes formes de domination.

Une mine de ressources pour l’enseignant

Ces résonnances foisonnantes avec notre monde contemporain scellent l’utilité du livre pour l’enseignant. Outre le savoir historique et artistique mobilisé, l’ouvrage offre plusieurs pistes concernant la philosophie, l’EMI et l’EMC.

A l’occasion de l’exposition, le Musée d’Histoire offre des ressources pour l’enseignant et des pistes d’exploitation pédagogiques :

-Le dossier de présentation de l’exposition est téléchargeable :

https://www.chateaunantes.fr/wp-content/uploads/2025/10/EXE_WEB_DP-A4-SORCIERES_251014_PAGEAPAGE.pdf

-des ressources pédagogiques pour le collège :

https://www.chateaunantes.fr/enseignants-themes/decouvrir-lexposition-sorcieres-college/

 -des ressources pédagogiques pour le lycée

https://www.chateaunantes.fr/enseignants-themes/decouvrir-lexposition-sorcieres-lycee/

 -Le musée propose également une sélection d’objets de ses collections en écho à l’exposition temporaire « Sorcières ». Chaque objet évoque l’imaginaire lié à la figure de la sorcière : présence du diable, pratiques divinatoires ou de protection, vues de château ensorcelé ou de forêt enchantée, scènes inquiétantes de cimetières ou de contes de fées.

https://collections.chateaunantes.fr/parcours/ark:/60195/006102/

 -On peut également écouter des conférences : « La Sorcière au bûcher. Fanatisme religieux et antiféminisme », par Robert Muchembled, le 07 Mars 2026. https://www.youtube.com/watch?v=jtv1YT9Ox2I&t=2s

 -Enfin, l’enseignant peut compléter ces ressources, en consultant le site du Musée de Pont Aven, qui a consacré une exposition, présentée en 2025, consacrée aux représentations artistiques des sorcières au XIXe siècle. Le site propose un dossier complet de présentation mais aussi des liens vers des émissions très intéressantes de France Culture.

https://museepontaven.fr/expositions/sorcieres-1860-1920/

  

Ce livre, qui hybride histoire, art et littérature, montre clairement que la figure de la sorcière est un palimpseste culturel et historique, oscillant entre la réalité de persécutions judiciaires et religieuses, et la force politique d’un imaginaire stéréotypé, fantasmé ou libéré. Il ouvre des pistes de réflexion salutaires sur certains enjeux de notre monde contemporain.