Un ouvrage d’histoire économique ?

Non.

Il s’agit plutôt, comme l’écrit Louis Bissières dans l’introduction, de s’insérer dans une « nouvelle sociologie de l’économie ». Il n’est pas l’inventeur de cette approche disciplinaire qui se développe en France depuis le tournant du XXIe siècle. Ici, il s’agit plus précisément d’une micro-histoire globale de l’économie pennsylvanienne pensée comme une « économie de réseau ».

Une science des réseaux pour renouveler l’histoire économique

« Un réseau marchand était une structure permettant l’organisation des échanges en assurant à ses membres, en particulier, de trouver fournisseurs et débouchés dans les différentes clientèles qui le composaient ».

Louis Bissières renouvelle l’approche économique néo-classique par l’analyse des structures réticulées. Il reprend à son compte une définition classique des marchands américains à l’époque coloniale : ceux qui « détiennent et gèrent les navires, fournissent des services de banque et d’assurance pour d’autres commerçants, financent les industries locales, et vendent et achètent sur une multitude de marchés différents ». Mais il intègre cette définition à une vision plus personnelle : celle des structures collectives. 

S’il évoque bien sûr l’agency des différents acteurs qui les animent, il insiste surtout sur la connectivité et les réseaux, c’est-à-dire sur les structures commerciales qui permettent à des marchands de négocier entre eux à différentes échelles et pour différents produits. Les échanges concernés sont des biens matériels, mais également des transferts financiers, des prêts, des crédits, des informations et des recommandations.

L’historien s’appuie sur d’autres travaux historiques connus sur l’approche des réseaux : David Hancock, Francesca Trivellato, Jean-Yves Grenier, Laurence Fontaine, Pierre Gervais, Robert du Plessis sont ainsi souvent invoqués. Il s’appuie aussi sur des travaux très innovants de la Network Analysis (David Easley, Jon Kleinberg, Cathy Matson, Kate Davison, John Brewer…). Signalons, comme l’auteur le fait dans l’introduction, deux auteurs plus importants dont les réflexions ont inspiré le travail résumé ici :

  • Kate Davison, « Early Modren Social Networks : Antecedents, Opportunities, and Challenges », The American Historical Review, 124, 2, 2019, p. 456-482 :

L’historienne développe des réflexions autour du concept de « réseau » pour l’époque moderne et distingue 2 usages de la notion :

    • Un usage métaphorique
    • Un usage appuyé sur les principes de l’analyse des réseaux depuis Bruno Latour
  • Tijil Vanneste, Global Trade and Commercial Networks : Eighteenth Century Diamond Merchants, Pickering & Chatto, 2011 :

L’historienne écrit que le réseau marchand peut être vu comme une association commerciale basée sur l’intérêt individuel, mais qui fonctionne en pratique autour de l’intérêt mutuel.

Toutes ces lectures à l’esprit, l’auteur défend une double définition de la notion de réseau marchand, très concrète :

  • Une unité de lien, qui est la transaction =>le réseau est la structure induite par ces relations.
  • Une structure régulière d’échange au sein de laquelle un groupe d’agents aux positions hiérarchisées construit son activité =>le réseau permet la mise en relation organisée de producteurs, de distributeurs, d’intermédiaires, de consommateurs, de prêteurs et d’emprunteurs.

Entre intérêt individuel et intérêt mutuel, structure souple et frontières mouvantes, le réseau marchand devient « un ensemble de cercles enchâssés, du centre vers la périphérie, des partenaires les plus intégrés aux acteurs les plus dépendants et les moins structurants ».

Toute l’approche théorique est clairement décrite en introduction ; la méthode est ensuite très bien employée dans les 7 chapitres et facilement résumée à la fin de chaque chapitre.

La qualité de l’écriture et la clarté du propos

L’écriture et la composition du plan sont les points forts de l’ouvrage. L’organisation générale du livre montre une réelle progression dans un chapitre puis dans une partie. Le livre se lit donc comme un tout.

Certains chapitres peuvent sembler rebutants pour le lecteur qui n’apprécierait pas l’histoire économique. Toutefois, l’écriture est très claire dans les 7 chapitres, même si l’introduction et la conclusion peuvent sembler théoriques ou obscures. Il ne faut pas se laisser abattre par l’introduction mais lire immédiatement l’intégralité du premier chapitre pour saisir le potentiel de l’ouvrage.

Ensuite, lire les introductions et les conclusions de chaque chapitre qui sont à la fois limpides et captivantes.

Chaque chapitre est très rigoureusement agencé. Louis Bissières commence par une introduction et une annonce du plan qui va suivre. Dès l’introduction, il annonce déjà ses conclusions et explique ensuite sa démarche. La démonstration est donc très simple à suivre. Chaque séquence se termine également par une conclusion intermédiaire. Le lecteur est ainsi guidé tout au long de sa lecture.

La source

Louis Bissières veut montrer que les « réseaux » marchands américains de la fin du XVIIIe siècle sont non seulement des alternatives mais aussi des figurations plus réalistes que celles des « marchés » considérés comme un service de négociation des termes de l’échange. Les historiens ont clamé théoriquement que les marchés étaient au cœur de l’échange et des prix, sans jamais le démontrer. Ici, l’historien prend le temps d’analyser empiriquement des données sérielles pour montrer que ce qui compte, ce sont les réseaux.

Louis Bissières utilise la démarche quantitative et l’analyse statistique pour étudier un réseau marchand au cœur de l’économie de la région de Philadelphie entre 1785 et 1795 (celui de Levi Hollingsworth et de ses partenaires). Levi Hollingsworth est spécialiste du commerce des farines installé à Philadelphie dans les années 1780-1790, qui contrôle également un axe de transport qui s’enfonce dans l’arrière-pays et dans les Etats voisins, avant de développer une nouvelle activité dans la métallurgie à la fin du siècle. Ce réseau s’étend de la Pennsylvanie de la fin de la Guerre d’Indépendance jusqu’à l’Europe et aux Caraïbes.

Surtout, Hollingsworth a laissé un extraordinaire accès à son activité : près de 400 cartons et plus de 550 volumes dans le fond Hollingsworth de la Historical Society of Pennsylvania de Philadelphie. Livres, livres de compte, feuilles volantes, correspondance… Louis Bissière s’appuie donc sur la compatibilité mais aussi sur les lettres qu’il reçoit et qu’il écrit, et qui font vivre le réseau. La compatibilité apporte une chronologie des échanges, et les correspondances montrent la construction progressive et la redéfinition éventuelle des relations marchandes.

Le XVIIIe siècle entre réseau et marché

L’approche des réseaux conduit Louis Bissières à interroger d’autres structures : les marchés et les firmes. L’auteur veut démontrer que les réseaux marchands sont une structure plus réelle des échanges à la fin du XVIIIe siècle, bien plus pertinente que les « marchés » ou les « firmes à monopole ».

« [Les réseaux] constituent un système d’échanges relativement intégré, sans reposer sur les dispositifs contractuels de la firme. Ils consistent en une forme hybride d’organisation économique (ni firme ni marché). En pratique, nous considérons le réseau comme une structure d’internalisation (il permet la répétition des échanges, concernant des produits aux qualités complexes), qui se trouve être plus souple que celle de la firme (les relations entre acteurs ne sont pas formalisées par des contrats ».

Les relations de marché sont ponctuelles, entre des acteurs qui se rencontrent autour d’un prix. Il y a une autre structure composée par la firme monopolistique, qui peut décider et imposer les prix, et qui fonctionne selon des relations contractuelles et hiérarchiques entre la société-mère et ses filiales de sous-traitance. Mais entre les deux, il y a une structure hybride qui est le cœur de l’étude parce que c’était en réalité le cœur du fonctionnement des échanges au XVIIIe siècle : les réseaux marchands.

La définition du « marché » est complètement faussée dans l’historiographie : l’époque moderne a fait évoluer la notion de la « place de marché » (marketplace) à une simple « série de prix ». En conséquence, au XIXe et au XXe, on a considéré que le marché est le principe d’organisation selon lequel la rencontre entre offre et demande permet d’établir un prix de l’échange. Mais il s’agit d’une définition anachronique.

Aujourd’hui, les réseaux marchands sont aussi des espaces de négociation des prix, ce qui les différenciait des marchés. Mais au XVIII siècle c’était sur les marchés qu’on négociait les prix !

Louis Bissières s’efforce de remettre en cause l’unité (très théorique et supposée) du marché, car l’analyse historique faite ici montre qu’il y a plutôt une multiplicité de marchés segmentés, autour de produits qui sont eux-mêmes très différents, de qualité très diverse, et qui n’ont jamais le même prix selon le marchand !

Fernand Braudel a montré comment certains marchands pouvaient avoir un impact sur les prix. En créant des situations de monopole, en achetant des produits pour les stocker et les vendre au moment opportun, ils peuvent influer sur les prix. Pierre Gervais a montré la manière dont un marchand mobilise son réseau pour capter un marché (par l’accaparement de farines). Le réseau devient la ressource permettant de dominer un marché et de s’émanciper de l’incertitude et des risques.

Le réseau marchand s’impose comme une alternative au marché dans la mesure où il est un espace d’échanges où s’élaborent des prix spécifiques sur des principes différents de ceux de la rencontre entre une offre et une demande.

D’une manière générale, l’auteur voit le « marché » comme « une institution d’échanges », mais surtout « une institution d’échanges parmi d’autres ».

L’approche théorique de Louis Bissières le conduit dès le début à renverser le rapport établi par l’historiographie entre marché et réseau. Il considère que les réseaux peuvent constituer l’institution centrale du système d’échanges et de distribution marchande à partir de l’époque moderne.

L’ouvrage défend l’idée qu’à la fin de l’époque moderne, pour de nombreux acteurs, les réseaux sont des structures d’échanges organisées et hiérarchisées qui deviennent des ALTERNATIVES aux marchés ! Les échanges se mènent avec les partenaires du réseau, ce qui exclut de fait les marchés et donc certaines opportunités aussi.

Le plus important au XVIIIe siècle, ce serait le réseau.

Les différentes formes d’agentivité des marchands au sein d’un réseau

Pour Louis Bissières, il n’y a pas de « main invisible » : au contraire, c’est l’agentivité des marchands, les négociations de groupe et les stratégies mises en place collectivement qui permettent d’influencer sur les négociations des prix. C’est grâce au réseau que les marchands peuvent développer des stratégies d’influence sur les prix ! par ex en inondant le marché d’un produit, en stockant pour faire monter le prix, en jouant sur la date d’un contrat.

Ces stratégies montrent que les acteurs ont conscience que leur coopération représente une ressource (elle est pensée) et qu’ils sont capables de la mettre en œuvre (la ressource est activée). Les réseaux peuvent alors être considérés comme la résultante d’un processus d’intégration : il s’agit de contractualiser des relations pour que des transactions ne s’effectuent plus sur les marchés !

A plusieurs reprises, les exemples décrits par Louis Bissières dévoilent que les marchands peuvent renoncer à un monopole ou à une situation qui leur est immédiatement avantageuse pour s’intégrer durablement à un réseau qui devient une ressource majeure à l’époque moderne, même pour des marchands importants. Cela montre surtout la capacité de contrôle de certains marchands centraux : au sein du réseau, ils peuvent contraindre leurs clients à participer à des transactions défavorables !

Une plus grande importance doit être accordée à la clientèle. Dans l’ouvrage, la clientèle n’est plus considérée comme un simple genre d’acheteurs mais bien comme une portion de réseau associée à un acteur central qui ne se contente pas de vendre des marchandises mais fait circuler tout un ensemble de flux (y compris de crédit).

« Les pratiques des dizaines de fermiers qui envoient leurs marchandises aux marchands de Philadelphie pour accéder à des produits exotiques […] ne convertissent pas le produit de la vente de leurs farines en espèces, mais se servent du crédit accumulé pour accéder à du sucre, du rhum ou encore du tabac produits plus au sud […]. Un fermier du Maryland ne connaît pas le producteur jamaïcain du rhum qu’il consomme, et ‘n’a pas pu lui troquer sa farine ou acheter son rhum à crédit. En revanche, pour ce faire, il a pu bénéficier d’une chaîne de crédit déployée dans un réseau marchand. Observer les réseaux marchands permet alors de penser une économie américaine de la fin du XVIIIe siècle dans laquelle des acteurs ruraux produisent au moins en partie pour les marchés mais envoient leurs marchandises à des partenaires proches avec lesquels ils entretiennent des relations de confiance. Uniquement impliqués sur des marchés locaux, ces fermiers participent à une économie transocéanique par l’intermédiaire des marchands du réseau dans lequel ils s’inscrivent ».

L’insertion des marchands et de leurs clients dans un réseau peut apporter des inconvénients, mais elle a aussi un énorme avantage : la gestion de l’incertitude et la réduction du risque, à une époque incertaine, quelques années après l’Indépendance des Etats-Unis. Les réseaux structurent la confiance entre des acteurs qui ne se rencontrent pas.

Une morphogenèse

L’analyse des réseaux mobilisée tout au long de l’ouvrage s’appuie sur les méthodes de la Network Analysis. Elle dresse une méthodologie de reconstitution de l’intégralité d’un réseau marchand en le hiérarchisant strictement. Dans le cas de Levi Hollingsworth, Louis Bissières distingue :

  • Un « acteur-pivot » (le marchand Hollingsworth) qui organise une morphologie étendue de maîtrise des transports, des flux de marchandises et de crédit ;
  • Des « acteurs centraux » (les partenaires principaux) qui sont aussi des partenaires directs de l’acteur-pivot tout en ayant développé leur propre clientèle ;
  • La clientèle du « réseau-cœur » : ce groupe rassemble ceux qui sont à la fois clients indirects de l’acteur-pivot, par l’intermédiaire des acteurs centraux ;
  • Les « autres clients » directs de l’acteur-pivot que n’ont aucun lien avec les acteurs centraux et n’entrent donc pas dans le réseau-cœur. Ceux-ci ne connaissent qu’Hollingsworth, appartiennent à SON réseau sans entrer en contact avec les autres membres du réseau.

Cette structure hiérarchisée est mise en évidence après l’analyse minutieuse des comptabilités d’Hollingsworth et de sa correspondance. L’auteur l’appuie sur de nombreux graphes, tableaux et cartes en couleur qui illustrent très facilement la démarche quantitative. Chaque illustration est intégrée au texte et est décrite et commentée. Cela ajoute de la simplicité à la lecture de l’ouvrage. Des annexes (sources, extraits de la base de données, graphiques supplémentaires) sont également ajoutées à la fin du livre.

Un réseau mobile dans le temps et dans l’espace

Le réseau Hollingsworth est ainsi vu dans l’espace (de Philadelphie aux Caraïbes) et dans le temps. Il n’est pas statique, mais fluctuant. L’auteur montre qu’il est toujours affecté par le temps, par les événements, et que les hiérarchisent se recomposent en permanence. Le réseau selon Louis Bissières est donc une structure qui bouge, évolue, se renouvelle en permanence. Mais si ces recompositions sont dépendantes des événements et des conditions générales (guerre, paix…), elles sont aussi et surtout le résultat de stratégies communes et des coalitions des marchands. C’est ainsi que le réseau prédomine le marché.

Une micro-analyse globale du développement économique et industriel des jeunes Etats-Unis

A la fin de l’ouvrage, Louis Bissières replace la micro-analyse du réseau Hollingsworth dans une perspective plus large.

Le dernier chapitre, intitulé « Les (réseaux) marchands dans les recompositions de l’économie américaine » montre l’énorme influence des réseaux marchands dans la structuration de l’économie américaine, et en particulier dans sa consolidation industrielle (dans les secteurs de la métallurgie, du textile et de la machine à vapeur). L’insertion des marchands dans l’industrie décolle après la Guerre d’Indépendance : la production manufacturière et le commerce deviennent alors deux organisations partenaires au service de la réussite américaine. Louis Bissières démontre que ce sont les stratégies collectives, négociées au sein des réseaux marchands, qui conduisent à la naissance de l’industrie aux Etats-Unis. Ce sont les acteurs-pivots des réseaux qui financent les recherches en ingénierie, constituent des associations philanthropiques soutenant des inventeurs, facilitent les expérimentations et font lever les contraintes administratives entre les Etats. Sans les réseaux marchands, les innovations techniques et l’industrie à vapeur de la côte Est n’auraient pas pu se développer comme elle l’a fait au début du XIXe siècle.

Conclusion

Il ressort 3 thèmes majeurs de cet ouvrage de nouvelle sociologie économique :

  • L’étude de l’économie d’un réseau marchand
  • L’action collective des Américains dans l’échange et les formes de coopération qu’ils développent, pour penser l’économie en réseau
  • Les formes de concurrence qui existent entre eux permettent de penser la diversité et la complexité de ces réseaux

Intégré à l’étude plus globale du développement éconpmique et industriel des jeunes Etats-Unis, l’étude du réseau Hollingsworth permet de prouver et de prolonger empiriquement des conclusions tirées d’autres travaux statistiques anciens. Mais elle permet surtout d’inverser certaines conclusions. Louis Bissières démontre que les réseaux marchands ne sont jamais stables, parce que c’est précisément là que se trouve leur force. Il nous invite à repenser les structures d’échanges de l’économie moderne en envisageant désormais les réseaux marchands comme des structures mouvantes et non des collectifs d’acteurs.