Compte rendu réalisé par Alice Heude, étudiante en hypokhâgne (2025-2026) au lycée Claude Monet de Paris, dans le cadre d’une initiation à la réflexion et à la recherche en histoire.

Présentation

Historienne de l’art et archéologue, Hedwige Multzer o’Naghten a soutenu en 2011 une thèse de langues, civilisations et sociétés orientales à l’Université Sorbonne Nouvelle, consacrée au souverain bouddhiste du Cambodge du XIIe siècle, Jayavarman VII. Proche des membres de l’École Française d’Extrême-Orient du Cambodge, ayant vécu treize années à Angkor où elle a orienté ses recherches sur les relations entre les temples, leur iconographie et les religions, on lui doit, entre autres, Les temples du Cambodge. Architecture et espace sacré (Geuthner, 2000), ainsi qu’un ouvrage en khmer sur le roi Jayavarman VII.

Dans Angkor. Le quotidien du roi, l’historienne s’intéresse à la figure centrale de la société khmère : le souverain. Sa démarche repose sur une exploitation rigoureuse des sources, chaque élément avancé étant appuyé par des citations issues de stèles ou de textes d’époque retrouvés lors de fouilles archéologiques. Avant même l’introduction, l’autrice propose des règles de prononciation des mots transcrits du sanskrit et du khmer, qui jalonnent l’ensemble de l’ouvrage. Elle poursuit avec un avant-propos exposant son projet, accompagné d’une carte. L’étude se développe ensuite en trois grandes parties avant de s’achever sur une conclusion. L’ouvrage est enrichi de nombreux supports visuels, tels que des photographies de bas-reliefs, des cartes, des plans ou encore des schémas. De longs extraits de stèles et de témoignages d’ambassadeurs étrangers viennent également appuyer l’analyse. Enfin, des annexes complètent le travail : une liste chronologique des rois du Cambodge ainsi qu’un glossaire des principaux termes sanskrits et khmers.

Résumé

En se concentrant volontairement aux sources présentées sur le site du parc archéologique d’Angkor, seuls vestiges des sociétés khmères du IXᵉ au XIIIᵉ siècles, l’autrice cherche ainsi à reconstituer la place et le rôle du souverain au sein de ces sociétés fortement hiérarchisées. Pour mener cette étude, elle s’appuie principalement sur les inscriptions gravées sur les stèles, ainsi que sur les récits d’envoyés diplomatiques et de voyageurs chinois. Dans ce contexte marqué par une forte dimension religieuse, le roi occupe une position à la fois symbolique et politique, assumant de nombreuses responsabilités à l’égard de son royaume.

Dans une première partie, Hedwige Multzer o’Naghten rend compte de la fonction et des devoirs des rois khmers, de leurs origines et des rouages de la prise de pouvoir. Dans un souci de contextualisation complète, l’autrice évoque les périodes de Funan (débutant au IIIe siècle) et du Zhenla (à partir du VIIe siècle), qualifiées de « préangkoriennes », et justifie leur situation géographique. Premièrement, ces peuples, installés dans la basse vallée du Mekong, ont une position privilégiée dans les premiers réseaux marchands entre l’océan Indien et la mer de Chine méridionale. Ensuite, cette société prospère grâce à de techniques agricoles et hydrauliques avancées. Le passage du Funan au Zhenla transforme un ensemble de petits États cosmopolites en un État centralisé structuré sous l’autorité d’un roi unique qui remonte progressivement vers le nord pour finalement se fixer sur le site d’Angkor. Afin de saisir les fonctions du roi khmer, il faut d’abord comprendre l’empreinte de la culture indienne véhiculée par les brahmanes (hommes lettrés de culture indienne) qui ont transmis la langue du sanskrit, ainsi que tout un modèle de pensée qui modèle la société et la manière de gouverner. Ces brahmanes sont intimement liés au pouvoir politique (d’abord chargés de l’éducation des futurs rois puis conseillers). Suivant cette conception indienne, la vie a pour but d’accomplir trois buts hiérarchisés : le dharma (le devoir, sens du juste), l’artha (l’intérêt, souvent matériel) et le kama (le plaisir). Ainsi, le premier rôle des rois khmers est de respecter à la perfection le dharma afin de permettre, dans l’idéal, à ce que chacun puisse atteindre ces trois objectifs en toute sérénité. Cet exercice du pouvoir ancien est dicté par de nombreux traités politiques, marquant des limites à ce pouvoir. Chaque nouveau roi se présente alors comme le restaurateur de la loi dharmique en articulant intelligence (menant à la sagesse et à la correcte étude des textes religieux), courage (qui fait du roi un guerrier héroïque) et beauté. Le futur roi reçoit dans sa jeunesse un enseignement à la fois théorique et pratique autour de la science militaire, de la théologie, mais aussi des arts (comme la littérature, la danse, le chant, la musique ou encore le théâtre) aux côtés d’un guru. Ensuite, sont décrites les différentes modalités de l’accession au pouvoir qui peut être héréditaire mais pas dans tous les cas. En effet, les rivalités et ambitions concurrentes mènent le plus souvent à l’élimination des adversaires et à une arrivée au pouvoir dans la violence. Les rois se légitiment ensuite en revendiquant un lien avec une lignée mythique, comme celle du Soleil ou de la Lune, ou encore avec d’anciens rois afin de construire une continuité dynastique, parfois des plus illusoires. Enfin, Hedwige Multzer o’Naghten finit cette première partie en décrivant la cérémonie du sacre du roi qu’elle qualifie de « rituel magico-religieux », événement qui s’accompagne dans tout le royaume de fêtes populaires qui célèbrent le nouveau roi considéré comme le souverain universel. L’autrice rappelle tout de même à maintes reprises que ces informations nous viennent d’inscriptions qui visaient en premier lieu à flatter l’ego royal sans forcément refléter au mieux la réalité.

Après avoir développé les choses qui précèdent la prise de pouvoir d’un roi, Hedwige Multzer o’Naghten s’intéresse aux occupations et activités royales dans une deuxième partie. Les traités de politique évoqués plus tôt sont pleins de recommandations en ce qui concerne le quotidien du roi et ces derniers s’en inspirent. Premièrement, le roi est entouré par un chapelain (issu de la caste de brahmanes) qu’il nomme et à qui il doit obéissance. Celui-ci a la charge de l’ensemble des rites domestiques et des cérémonies religieuses du palais, il est l’interlocuteur privilégié du souverain. Il est aussi entouré de conseillers, de ministres et des hauts fonctionnaires du royaume, qu’il nomme également et peut révoquer à tout instant. Ces derniers sont chargés de transmettre et de veiller à l’exécution des décisions royales exprimées sous forme d’édits et d’ordonnance. Les ministres ont un champ d’intervention assez vaste. Plus éloignés du roi, les fonctionnaires locaux se multiplient car cette période connaît une croissance démographique, ainsi qu’une volonté politique d’aménager le territoire. On trouve dans les centres provinciaux des cours de justice, un chef de l’armée et un responsable de l’huile et des céréales ; un chef de district, un inspecteur, un tribunal dans les petites circonscriptions. Grâce à cette administration développée, la population du royaume est soumise à l’impôt (qui revient au roi) et peut être réquisitionné pour des travaux commandés par le roi. La chercheuse poursuit avec une description du travail du roi qui est particulièrement sollicité dès le début de son règne étant donné que ses actes n’ont aucune valeur jurisprudentielle et que leur validité ne dure que le temps du règne (tout est ainsi à remettre en place à chaque nouveau règne). L’un des premiers devoirs du roi est la justice qu’il rend théoriquement en personne. En réalité, il assiste effectivement à un grand nombre de procès et en délègue une partie à ses proches conseillers. Après la justice viennent les obligations religieuses qui rythment le temps dont dispose le roi, que cela soit à l’échelle d’une journée ou dans un calendrier annuel. Aussi, le roi prend sous sa protection personnelle les institutions religieuses et spirituelles et pourvoit à leurs besoins matériels tandis qu’il a un pouvoir de nomination du personnel religieux. Enfin, la guerre l’occupe aussi, étant par nature destiné à une carrière militaire, le roi devient en plus défenseur et protecteur du peuple et du royaume. Seulement, les traités indiquent que la guerre n’est jamais un but en soi et doit être envisagée que si la force de persuasion n’a pas suffi à convaincre l’ennemi. Le principal objectif de celle-ci est d’agrandir l’empire en réduisant les royaumes voisins à l’obéissance. Le roi devient général de « l’armée du centre » alors que la guerre se déroule sur plusieurs fronts simultanément. Le roi participe alors activement à la bataille, tant par son combat que par son apparat qui a pour but d’impressionner l’ennemi : il est ainsi couvert de bijoux et se déplace à dos d’éléphant en musique. En plus d’occuper le roi, la guerre accapare le temps d’une grande partie de la population du royaume. Ceci est remarquable dans l’organisation des camps militaires qui, à l’image de villes miniatures, se divisaient en secteurs d’activités : quartier du roi et de ses proches, intendance, soldats, médecins et vétérinaires, artisans et ouvriers, etc. Après la victoire, le roi récompense ses soldats en partageant le butin relevé à l’ennemi. En plus des guerres, le souverain peut avoir à faire face à des rébellions au sein du royaume qu’il doit mâter.

La dernière et troisième partie fait une étude spatiale du royaume qui est hiérarchisé de manière homocentrique autour de la personne royale. Cette partie trouve sa légitimité dans le fait que le souverain dispose à titre personnel du plein et entier usage du sol. Cette projection du cosmos divin sur le territoire du royaume s’appuie matériellement sur une figure géométrique centrée et orientée : celle du mandala. Le centre désigne alors le roi et le palais qu’il habite, ainsi que sa capitale, puis on trouve les provinces jusqu’aux limites du pays. La figure du roi comme possesseur du territoire s’exprime par la réalisation de chantiers d’intérêt publics : grands travaux d’irrigation, création et entretien de voies de communication, construction d’ermitages, d’hôpitaux ou bien d’infrastructures religieuses monumentales. Ces derniers lieux concrétisent un lien entre le roi et les dieux. Les plus importants sont les temples d’État (temples-montagnes) et les plus remarquables sont aujourd’hui les temples de Phnom Bayan, de Phnom Sandak, de Phnom Chisor et de Preah Vihear car ils sont ceux qui ont été les mieux entretenus par les rois qui voulaient assurer leur pérennité. La politique expansionniste avait pour but d’une part d’annexer des territoires dont les ressources naturelles représentaient une source de richesse et d’autre part d’élargir les débouchés par la conquête d’espaces marchands offrant si possible des accès maritimes. Le royaume exportait lui principalement des ressources extraites de la faune (des plumes de martin-pêcheur, de l’ivoire, des cornes de rhinocéros, de la cire d’abeille) et de la flore avec ses nombreuses forêts (notamment le bois d’aloès). Les ressources ayant le plus participé à la prospérité du royaume ont cependant été les rizières et les réserves de poissons, ces ressources ont été assurées par les inondations récurrentes et d’envergure. En contrôlant ses routes commerciales et en y prélevant des taxes douanières, le pays pouvait s’enrichir considérablement étant donné de sa position continentale au centre de la péninsule indochinoise. Après avoir évoqué la présence du pouvoir royal sur l’ensemble du territoire, Hedwige Multzer o’Naghten recentre son étude sur la capitale. Protégée par sa situation, sa construction répond aux paradigmes religieux : elle est censée représenter l’Univers tout entier par des programmes architecturaux prédéfinis. La construction de la capitale s’interprète comme l’un des premiers actes fondateurs du règne tant elle représente directement la personne du roi. C’est ainsi que les capitales se multiplient nécessairement au fil des règnes. Le centre de cette capitale est occupé par un monument emblématique du pouvoir, souvent le fameux temple d’État. Le découpage géométrique de l’espace détermine aussi son organisation socio-professionnelle, le principal but étant de préserver la pureté des castes supérieures. L’autrice prend un temps pour évoquer les marchés quotidiens qui rassemblaient en un lieu commun tout l’éventail des marchandises produites dans le royaume. Une nouvelle fois, Hedwige Multzer o’Naghten recentre son étude sur le palais royal qui constitue le deuxième édifice le plus important de la capitale après le temple-montagne. Le palais était un vaste complexe regroupant un ensemble de bâtiments dont chacun était affecté à une activité précise, l’autrice dresse ainsi une rapide liste qui décrit les différentes principales salles. Aucun palais n’a intégralement survécu dans le temps car ils étaient majoritairement construits en bois. Celui qui offre les meilleures perspectives d’investigations à qui veut tenter de reconstituer son organisation et son fonctionnement interne est celui d’Angkor Thom (s’étalant sur environ quinze hectares, quelques éléments architecturaux dominants y ont survécu). Le palais est orné de toute part. Une première cour sert d’espace intermédiaire entre le monde extérieur et la partie strictement privée du complexe palatial. Une seconde cour, la plus vaste du palais, abrite les bâtiments majeurs du complexe : le temple, les quartiers d’habitation réservés au roi et à son entourage, etc. Ainsi, le palais se structure autour d’une frontière entre une partie semi-publique, comprenant l’administration royale, les salles de conseil et d’audience et une partie réservée à la vie privée du souverain et de son entourage proche. Contrairement à ce que l’on peut penser, le roi n’a pas des appartements privés meublés luxueusement, mais en réalité habite des pièces assez modestes. En effet, toute la richesse se concentre dans ce qui est visible publiquement afin d’imposer et de refléter le rang du roi. Ensuite, l’autrice s’intéresse au cercle premier du roi qui n’est jamais seul au sein même de son palais. Le premier cercle étant les femmes, épouses et gynécée. Parmi les nombreuses épouses du roi une hiérarchie érige aux côtés du roi la première reine qui est l’incarnation du principe féminin. Même si la femme du pays khmer peut prétendre à une certaine liberté d’action et de pensée, elle passe sans équivoque sous la tutelle de son mari après le mariage. Ensuite, nous avons les dignitaires qui forment une élite puissante et fortunée issus de familles mandarinales et sacerdotales, mais aussi les compagnons d’armes du roi, les anak sañjak, qui forment une sorte de garde d’honneur caractérisée avant tout pour son dévouement inconditionnel à l’égard de la personne royale. Enfin nous avons les serviteurs, caractérisés par leur loyauté, qui peuvent, au même titre que les plus grands du royaume, être récompensés de titres de gloire ou de marques d’honneurs. Lorsqu’il n’est pas en campagne militaire, le souverain passe le plus clair de son temps dans son palais. Si les sources donnent très peu de détails sur le quotidien royal dans son intimité soigneusement préservée au palais, Hedwige Multzer o’Naghten parvient cependant à analyser certains aspects : la toilette qui a une place essentielle, les vêtements, parures, coiffures et bijoux dont se vêtait le roi ou encore son alimentation. La vie culturelle et artistique du palais royal a aussi une place très importante, notamment les divertissements. Chasse, jeux, promenades ou encore spectacles et fêtes organisés par les reines parsèment l’année de la personne royale.

L’ouvrage s’achève sur une réflexion consacrée aux décès des souverains pour lesquels les sources font défaut. Aucune urne contenant des cendres ou ossements n’a été mise à jour dans les édifices, aucune tombe royale n’a pu être identifiée jusqu’alors. L’historienne évoque alors les croyances liées à leur destinée posthume, entre réincarnation et accès au nirvana, imaginées par le peuple khmer.

Appréciations

Sur un sujet peu travaillé par les historiens, Hedwige Multzer o’Naghten propose une étude précise s’appuyant sur des témoignages d’époque et sur des extraits de stèles qu’elle a pris le temps de relever par elle-même, directement sur les lieux. Cela se ressent à la lecture : le lecteur lit le texte d’une historienne spécialiste qui a un sincère souci de dire le juste et émet donc des doutes et des hypothèses tout au long du texte. Ces hypothèses sont en effet nécessaires pour un sujet aussi lointain (tant dans le temps que géographiquement) et sur lequel il est impossible – pour le moment peut être – d’avoir des certitudes. En effet, le roi est uniquement décrit par les éloges qu’on lui fait, ce qui manque de réalisme. C’est ainsi que l’autrice sait prendre une certaine distance envers ces hagiographies qui demeurent les traces les plus accessibles et immédiates. Le propos est très structuré, ce qui permet une lecture ciblée par des lecteurs voulant effectuer des recherches.

Nous pouvons penser que cet ouvrage s’adresse à des lecteurs quelques peu spécialistes mais les aides sur le vocabulaire sanskrit et khmer offrent les clefs nécessaires à un lectorat curieux. Cette étude par les mots, mise en avant par l’historienne, est particulièrement appréciée tout au long de l’ouvrage. Les langues anciennes permettent d’éclairer tous les principes des esprits khmers et mettent en valeur leurs propres origines culturelles. Une difficulté apparaît cependant à la lecture, qui se reflète dans le résumé ci-dessus. Cette étude parcourt une période s’étendant du IIIe au XVe siècle et elle ne peut se faire de manière chronologique mais thématique. On survole alors parfois une dizaine de siècles afin d’en rapprocher les coutumes. Ainsi, il est primordial d’avoir une lecture concentrée afin d’apprécier les démonstrations car des confusions peuvent rapidement se faire.