Le livre d’Arlette Jouanna, professeur émérite à l’Université de Montpellier III, bien connue des modernistes pour ses travaux sur la noblesse, constitue une synthèse remarquable des connaissances actuelles sur la Saint-Barthélemy.

Le livre d’Arlette Jouanna, professeur émérite à l’Université de Montpellier III, bien connue des modernistes pour ses travaux sur la noblesse, constitue une synthèse remarquable des connaissances actuelles sur la Saint-Barthélemy, « cette journée dramatique et sanglante [qui] a infléchi l’histoire de la France » (p. 25). Publié dans une collection qui a pris le relais des fameuses « Trente journées qui ont fait la France », l’ouvrage s’inscrit bien dans ce « retour de l’événement », évoqué il y a plus de trente ans par Pierre Nora (notamment dans le recueil Faire de l’histoire, Paris, Gallimard, tome 1er, 1974, p. 210-228).

L’introduction met immédiatement sous les yeux du lecteur les images du massacre parisien de la fin août 1572, la Seine rouge de sang, cette furie qui provoque le décès de 3 000 personnes. Si on y ajoute les tueries survenues dans une quinzaine de villes de province jusqu’en octobre, le nombre total de morts tourne autour de 10 000 (p. 10). Arlette Jouanna oppose à cette tragédie un spectacle bien différent, celui des fêtes du mariage de Marguerite de Valois, sœur du roi Charles IX, avec Henri de Navarre, fêtes célébrées le 18 août précédent. Ce contraste brutal constitue bien une énigme. Comment expliquer un tel basculement ? L’auteur en vient ainsi à l’historiographie de la Saint-Barthélemy. Elle se détache d’emblée des travaux de Janine Garrisson et de ses prédécesseurs, qui ont vu dans Catherine de Médicis l’instigatrice du massacre. Elle s’attarde plus longuement sur les recherches de Jean-Louis Bourgeon, pour qui les tueries d’août 1572 sont le résultat « d’une vaste et subtile conjuration catholique internationale contre la France », mise en œuvre par les Guises et par les bourgeois et les parlementaires parisiens (Charles IX devant la Saint-Barthélemy, Genève, Droz, 1995, p. 36-37). Arlette Jouanna refuse d’emblée la thèse d’une planification espagnole (p. 17). En revanche, elle présente de manière bien plus favorable les publications de Denis Crouzet. Pour ce dernier, l’exécution des chefs huguenots, prélude au massacre généralisé, est un « crime d’amour » d’un roi nourri par les idéaux néo-platoniciens et désireux avant tout de « sauver ce qui pouvait l’être de la paix » (p. 18, d’après Denis Crouzet, La Nuit de la Saint-Barthélemy. Un rêve perdu de la Renaissance, Paris, Fayard, 1994, et, du même, Le Haut Cœur de Catherine de Médicis. Une raison politique aux temps de la Saint-Barthélemy, Paris, Albin Michel, 2005). Après ce rappel historiographique, l’auteur présente les sources disponibles, en insistant tout particulièrement sur la documentation espagnole (les archives de Simancas).

La première partie de l’ouvrage revient sur la « fragilité de la concorde ». L’auteur choisit comme point de départ de son analyse la paix signée le 8 août 1570 et l’édit de Saint-Germain qui l’officialise. S’appuyant notamment sur les travaux récents de Jérémie Foa et de Pierre-Jean Souriac, elle insiste tout à la fois sur la détermination de Charles IX et sur les nombreuses difficultés auxquelles est confronté le pouvoir royal pour mettre en œuvre la coexistence. Dans l’esprit du jeune roi, le souci de l’ordre public prime sur celui de la réunion religieuse : « je penseray avoir beaucoup faict de réduire par ce moyen mesd. subjectz à l’obéissance qu’ils me doibvent ; qui est ung commencement pour après peu à peu les ramener, comme mes aultres subjectz, à la religion catholicque », dit-il à son ambassadeur en Espagne, Raymond de Fourquevaux (lettre du 7 février 1570, citée p. 44). Les tensions restent vives cependant, comme l’attestent des incidents survenus à Orange, à Rouen ou à Paris, en 1571. Après avoir analysé le « jeu matrimonial et international » du début de cette décennie (chapitre 2, p. 61-98), l’auteur en arrive à l’attentat contre Coligny, le vendredi 22 août 1572. Ce jour-là, l’amiral est touché par un coup d’arquebuse à son retour du Louvre. Il s’en tire avec un doigt arraché et une blessure au bras gauche. Les soupçons s’orientent assez vite vers Charles de Louviers, seigneur de Maurevert (p. 101-102). L’auteur s’interroge longuement sur le(s) commanditaire(s) de l’assassinat. Elle examine successivement toutes les hypothèses (maison des Guises, dont Maurevert est proche, Charles IX et Catherine de Médicis, puissances étrangères). La conclusion peut sembler discutable : « Pour saborder la paix […], point n’a été besoin de rechercher l’aval d’un grand ». L’appartenance de Maurevert aux réseaux guisards prouverait « seulement que ces réseaux ont bien fonctionné et ont fourni l’indispensable logistique » (p. 115).

La deuxième partie, intitulée « Glaive de Dieu, glaive du roi », revient en détail sur le scénario du massacre parisien. Elle distingue l’exécution des chefs huguenots, décidée par le Conseil du roi au soir du 23 août 1572, et l’extermination de tous les protestants de la capitale qui a suivie (p. 129). Le 23 août, Coligny et ses partisans se montrent provocateurs et multiplient les appels à la vengeance. « C’est alors qu’ont dû se libérer toutes les défiances [du pouvoir royal], tous les ressentiments » (p. 136), dit l’historienne, qui utilise ici un vocabulaire psychanalytique (voir aussi la p. 132 : jusqu’au 23 août, Charles IX serait parvenu « à refouler sa méfiance »). On peut préférer d’autres mots, moins connotés : « La conviction que la monarchie était gravement mise en péril par la subversion huguenote prit de nouveau consistance » (p. 137). La décision du 23 août est justifiée par le pouvoir royal trois jours plus tard. Face à un « danger » éminent, Charles IX a usé du « glaive que Dieu [lui] a mis entre les mains à la conservation des bons, vengence et extermination des meschans » (déclaration du 26 août 1572, citée p. 141). L’auteur présente un essai de chronologie de la tuerie des chefs huguenots à Paris (dans le quartier de la rue de Béthisy, chez Coligny, au Louvre, au faubourg Saint-Germain-des-Prés), dans la nuit du 23 au 24 août (p. 148 et suivantes). Vient ensuite l’analyse du massacré généralisé (« Fureurs catholiques », chapitre 5). Après avoir rappelé que « l’image des huguenots, dans la conscience catholique, s’est souvent accompagnée de fantasmes qui leur attribuaient des intentions malfaisantes » (p. 161), l’auteur revient sur les modalités mêmes des violences (acharnement contre les femmes, nudité imposée aux victimes, mutilations après les meurtres…). Elle s’appuie notamment sur les Mémoires de l’Estat de France sous Charles IX, recueillis par Simon Goulart (seconde édition de 1578). Les violences se transforment assez vite en insurrection (p. 183 et suivantes). Les ordres du roi sont détournés de leurs objectifs. À Paris, l’autorité royale n’est pleinement rétablie qu’à la fin octobre 1572. Arlette Jouanna termine ce chapitre par une analyse, sans doute trop brève, des massacres survenus en province, entre la fin août et le début du mois d’octobre. Les plus sanglants ont lieu à Lyon, à Orléans et à Rouen. Au total, ces Saint-Barthélemy provinciales auraient provoqué la mort de 6 000 personnes. Après un court moment d’hésitation, Charles IX se montre déterminé à éviter les tueries. Les bruits prêtant de mauvaises intentions au pouvoir royal ont pu décontenancer les autorités locales. Le phénomène de « non Saint-Barthélemy », concept forgé par des historiens comme Michel Cassan (pour le cas de Limoges, dans Le Temps des guerres de Religion. Le cas du Limousin (vers 1530-vers 1630), Paris, Publisud, 1996, p. 245-246), mériterait d’être approfondi. La deuxième partie du livre d’Arlette Jouanna se termine par une analyse des conséquences immédiates des massacres. L’auteur insiste tout particulièrement sur la campagne de justification orchestrée auprès des cours européennes. Le roi s’appuie sur ses ambassadeurs et sur divers publicistes, qui s’emploient à distinguer l’exécution des chefs huguenots, justifiée par un péril urgent et par la défense de l’État, et les massacres urbains généralisés. Ainsi, Guy du Faur de Pibrac, avocat général au parlement de Paris, revendique pour le souverain le pouvoir de punir avant de juger dans des cas exceptionnels. C’est en fait un plaidoyer pour la raison d’État (p. 217-218). La France réussit finalement à limiter les « effets négatifs que les massacres avaient pu avoir sur sa position internationale » (p. 221). À l’intérieur du royaume, la politique de coexistence pacifique est enterrée. La liberté de culte, prévue par l’édit de Saint-Germain, est suspendue, le 24 septembre 1572. La méfiance vis-à-vis des protestants est de plus en plus forte (voir les instructions aux gouverneurs, datées du 3 novembre 1572, texte cité p. 222-223). Les abjurations se multiplient. C’est le cas surtout dans le nord de la France. Les princes du sang suivent le mouvement. Henri de Condé et Henri de Navarre renoncent à la foi protestante les 18 et 26 septembre 1572 (p. 226).

La troisième partie du livre s’interroge sur les interprétations du massacre (« Déchiffrements et ripostes »). Le souvenir des atrocités est bien « obsédant » (p. 231). Du côté catholique, seuls les plus radicaux s’expriment. Du côté réformé, l’angoisse de la culpabilisation demeure très forte. Les protestants ont été punis par Dieu pour leurs compromissions. Le châtiment constitue aussi une délivrance. Se construit bientôt tout un martyrologe de la Saint-Barthélemy. Divers modèles, au premier rang desquels il faut placer Coligny, sont voués à l’édification. L’auteur s’appuie ici sur les travaux de Frank Lestringant, de David El Kenz ou de Cécile Huchard, dont la thèse vient de paraître (D’encre et de sang. Simon Goulart et la Saint-Barthélemy, Paris, Honoré Champion, 2007). Le chapitre suivant revient sur la lecture politique des massacres. De manière attendue, l’auteur présente les ouvrages publiés en 1573-1574 et qui mettent en cause la puissance absolue. Ces auteurs (François Hotman, Théodore de Bèze, Philippe Duplessis-Mornay), dits « monarchomaques », « partagent le diagnostic d’un dérèglement des institutions royales » et justifient la désobéissance à un ordre injuste (p. 257). Est ainsi imaginé, même de manière inaboutie, un système politique nouveau, fondé sur l’idée de contrat. Les recherches récentes d’Isabelle Bouvignies et de Paul-Alexis Mellet en donnent une excellente idée. Ajoutons que des catholiques rejoignent aussi les protestants dans la mise en cause de la puissance absolue, autour de la défense du « bien public » (p. 264 et suivantes). Après avoir rendu compte des soubresauts des derniers mois du règne de Charles IX, Arlette Jouanna s’attarde sur la signification de la mort du roi survenue le 30 mai 1574, événement qui redonne de la vigueur à une lecture spirituelle des massacres de 1572 tant par les réformés que par les catholiques (chapitre 9, p. 282 et suivantes). Si Théodore de Bèze célèbre la mort d’un tyran, les thuriféraires de Charles IX proclament la sacralité de la personne même du monarque. Dans les dernières pages de son livre, l’historienne revient sur les conséquences à plus long terme de la Saint-Barthélemy : reflux du protestantisme, évolution de l’institution monarchique jusqu’en 1598, statut de l’événement dans la mémoire collective.

Au total, ce livre, nourri par de nombreuses notes et complété par un index des noms de personnes, devrait s’imposer comme un ouvrage de référence auprès des étudiants, des enseignants, des chercheurs et de tous les curieux.

Luc Daireaux

CNRS-CERHIO (Université de Rennes II).